Jacques Tarnero. Guerre : Apocalypse now !

Le XXe siècle a été le siècle des totalitarismes, le nazisme et le communisme. Nous pensions en avoir fini, à tort, estime Jacques Tarnero.

Dans une interview au Journal du dimanche le 17 janvier 2021, Jean-Yves Le Drian, alors ministre des Affaires étrangères, avait exprimé ses craintes sur les activités nucléaires de la République islamique : « L’Iran – je le dis clairement – est en train de se doter de la capacité nucléaire. Il y a également une élection présidentielle en Iran à la mi-juin. Il est donc urgent de dire aux Iraniens que cela suffit et de prendre les dispositions pour que l’Iran et les États-Unis reviennent dans l’accord de Vienne. »

L’accord signé en 2015 entre l’Iran et les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies (France, Royaume-Uni, Russie, Chine, États-Unis) plus l’Allemagne, prévoit une levée partielle des sanctions internationales contre Téhéran, en échange de mesures destinées à garantir que ce pays ne se dotera pas de l’arme atomique. En 2018, Donald Trump avait retiré la signature des États-Unis. 
« En sortant de cet accord, l’administration Trump a choisi la stratégie qu’il a appelée de la “pression maximale” contre l’Iran. (… ) Le résultat, c’est que cette stratégie n’a fait que renforcer le risque et la menace. Il faut donc enrayer cette mécanique. (…) Il y a urgence », avait asséné M. Le Drian.

« La République islamique a relancé son programme nucléaire en dépassant tous les seuils d’alerte qui lui étaient imposés. » 

On sait aujourd’hui que les termes précis de cet accord n’ont jamais été respectés par la partie iranienne. Prenant prétexte du retrait des Américains, la République islamique a relancé son programme nucléaire en dépassant tous les seuils d’alerte qui lui étaient imposés. L’Iran enrichit désormais à des niveaux loin du plafond fixé à 3,67 % par l’accord international de 2015 encadrant ses activités atomiques, et se rapproche des 90 % nécessaires pour produire une bombe. C’est bien à la construction d’un arsenal atomique qu’œuvre l’Iran de Khamenei. Simultanément la production de missiles de longue portée capables d’être dotés d’une ogive nucléaire constitue l’autre dimension du problème. Ne pas prendre en compte cet élément relève du déni de la réalité. Dans l’actuel champ de mines du Proche-Orient, une alliance mortifère se dessine entre la Russie de Poutine, la Corée du nord et l’Iran de Khamenei. Après l’invasion de l’Ukraine et les menaces répétées de Kim Jong Un, c’est un axe des totalitarismes qui se construit contre les démocraties occidentales. L’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 a ouvert un autre front.

Dans la partie de poker qui s’est jouée à Vienne en 2015, les vraies raisons de la surenchère atomique du pouvoir iranien n’ont jamais été explicitement nommées. Détruire Tel Aviv, anéantir LA ville sioniste par excellence, est la seule raison de ce projet. La haine obsessionnelle d’Israël en est la matrice. Elle relève de la part profondément mystique de la vision du monde de ceux qui sont au pouvoir en Iran. Sa raison d’être n’est tournée que vers un seul objectif : dominer le monde musulman et, pour atteindre cet objectif, il y a un ennemi absolu qu’il faut pulvériser quel qu’en soit le prix. En détruisant Israël, la mollarchie iranienne se trouvera auréolée d’une gloire infinie, elle lavera à la fois l’éternelle humiliation arabe autant qu’elle marquera par le fer et le feu son triomphe dans la sphère de l’Islam. La haine contre les Juifs autant que la volonté de détruire l’État juif constituent le dogme fondamental à l’œuvre depuis la révolution islamique de 1979.

Cette vision relève d’une mystique apocalyptique, tout comme le projet d’anéantissement des Juifs constituait le socle du nazisme. Le combat contre les Juifs fut mené sans relâche alors que le Reich hitlérien était en train de s’effondrer. C’est de cette même obsession que se nourrissent tous les satellites islamistes, Hamas, Hezbollah et autres mouvements djihadistes. Les Guides suprêmes iraniens, Khomeiny puis son successeur, Ali Khamenei, ont formulé leurs intentions, à de nombreuses reprises, dans des termes dénués de toute ambigüité. L’ancien président de la République islamique, Mahmoud Ahmadinejad les avait déjà énoncés au sein même de l’ONU. Cette vision du monde a été diffusée dans l’espace arabo musulman et a fini par s’imposer comme un commandement religieux dans la pensée islamiste qu’elle soit sunnite ou chiite. Les GIA algériens, les groupes djihadistes présents au Sahel, au Maghreb, en Syrie, en Irak, en Afghanistan, en Extrême-Orient bien que d’obédience religieuse différente, de culture différente, concurrents, rivaux voire ennemis, ont au moins ceci de commun : «  l’entité sioniste » constitue la cible majeure.

À l’été 1982, dans la revue Politique Internationale, l’ancien premier président de la République algérienne, Ahmed Ben Bella, reprenait très sereinement, à son compte cette stratégie : « jamais le peuple arabe, le génie arabe ne toléreront l’État sioniste. Et cela parce qu’accepter l’être sioniste, reviendrait à accepter le non-être arabe. […] Israël est un véritable cancer greffé sur le monde arabe […] s’il n’y a pas d’autre solution alors que cette guerre nucléaire ait lieu […] Ce que nous voulons, nous autres arabes, c’est être. Or, nous ne pourrons être que si l’autre n’est pas ». « Nous aimons la mort autant que les Américains aiment la vie », avaient écrit les kamikazes du 11 septembre 2001. Les mêmes mots ont été prononcés par Amedy Coulibaly en massacrant les clients juifs de l’Hyper Cacher en janvier 2015 : « vous êtes ce que je déteste le plus au monde, vous êtes juifs et français ». C’est la même inspiration qui a nourri tous les attentats faussement nommés « attentats suicides », contre les Américains, les Français, les Israéliens ou tout mécréant égaré sur les terres islamiques. Perdre sa vie en semant la mort fait frémir en Occident, or cette idée n’a rien de suicidaire, elle est jubilatoire pour ceux qui espèrent entrer dans le paradis d’Allah.

« Ne pas vouloir prendre en compte cette dimension apocalyptique de la mécanique psychique du djihad pour analyser ce qui est au cœur du projet atomique iranien constitue un manque de perspicacité. »

Ne pas vouloir prendre en compte cette dimension apocalyptique de la mécanique psychique du djihad pour analyser ce qui est au cœur du projet atomique iranien constitue un manque de perspicacité, une erreur majeure de jugement. Négocier avec l’Iran, tel qu’il est aujourd’hui, en imaginant que celui-ci mettra ce projet de côté, finira même par l’oublier, témoigne d’un aveuglément absolu. Jusqu’à l’écroulement du Reich et au suicide de son Führer, la préoccupation essentielle d’Hitler restait la destruction des Juifs. On ne fait la paix qu’avec son ennemi. Cette formule n’a de pertinence qu’à la condition d’avoir un minimum de mots communs avec l’ennemi. Les djihadistes n’ont rien de commun avec des États construits en dehors d’une vision apocalyptique de leur devenir. Aucune intention de faire une paix quelconque avec des mécréants n’habite leurs neurones. De la décapitation de Daniel Pearl au Pakistan à celle de Samuel Paty en banlieue parisienne, ils obéissent tous à cette logique de mort.

Quand, en octobre 1962, l’installation par l’Union soviétique de missiles à Cuba, capables de frapper l’Amérique, avait provoqué une crise majeure entre les USA et l’URSS, le spectre d’une guerre nucléaire se profilait et la guerre froide semblait atteindre ses limites. Le nouveau président John Kennedy décida d’un blocus maritime de l’île. Pendant une dizaine de jours, le monde a craint le pire mais la lucidité de Khrouchtchev va finir par l’emporter et les fusées russes seront retirées. À la suite de cette crise, un « téléphone rouge » fut instauré entre Washington et Moscou afin de prévenir ce type d’incident. Khrouchtchev et Kennedy avaient su trouver les mots de la détente. Avec Poutine au pouvoir, ce espoir s’est éteint. L’invasion de l’Ukraine ouvre une nouvelle page. Elle est sinistre.

Quand Américains et Soviétiques signent les accords d’Helsinki en 1975, ils se situent toujours dans des camps diamétralement opposés tant du point de vue de leurs intérêts géopolitiques que de leurs corpus idéologiques. Si le choix de la dissuasion nucléaire n’avait pas été partagé, la planète aurait pu être ravagée. Mais ni Gerald Ford, ni Leonid Brejnev n’étaient prêts à un affrontement apocalyptique ou au sacrifice d’une grande partie de leur peuple. Lors des travaux de la commission d’enquête sur les failles du renseignement américain sur les attentats du 11 septembre 2001, les responsables de la CIA avaient reconnu que ce type de scénario n’avait pas été pensé parce qu’il leur paraissait inimaginable que des terroristes puissent avoir l’idée de transformer un avion civil en bombe volante.

« Le XXe siècle a été le siècle des totalitarismes, le nazisme et le communisme. Nous pensions, à tort, en avoir fini. »

Cet impensé devenu réalité a un précédent. Quand Jan Karski rapportait aux alliés en 1942-1943 les atrocités nazies contre les Juifs et leur politique d’extermination systématique, ses interlocuteurs refusèrent de le croire. A-t-on su tirer les leçons de cette histoire ? Faut-il, au contraire, toujours prendre très au sérieux les propos des fanatiques quand ceux-ci parviennent au pouvoir ? Tout était déjà énoncé et annoncé dans Mein Kampf comme tout l’est déjà dans les discours de Khomeiny ou de ses successeurs. Cette haine antijuive reste une constante de l’histoire humaine et on reste surpris par la naïveté de certains. Le pogrom mené par le Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 en renouvelle l’actualité.

Aucune négociation n’est possible avec celui qui dénie à l’autre son droit à l’existence. Aucune négociation n’était possible avec le régime nazi et seule la victoire des alliés par les armes pouvait mettre fin à la Seconde Guerre mondiale. Qu’en sera-t-il avec le projet des ayatollahs ? La mécanique idéologique du nazisme et celle du régime de mollahs s’inscrivent dans des logiques structurellement identiques. Toutes deux ont en commun une même dimension mystique autant qu’une vision paranoïaque du monde. L’ordre nazi comme l’ordre islamique ne pourraient être victorieux qu’au prix de l’anéantissement de l’ennemi maudit quel qu’en soit le prix. Hier les Juifs devaient être rayés de l’humanité, aujourd’hui c’est Israël qu’il faut rayer de la carte du monde.

Le XXe siècle a été le siècle des totalitarismes, le nazisme et le communisme. Nous pensions, à tort, en avoir fini. Depuis le 11 septembre 2001, une nouvelle menace a émergé pour le XXIe siècle. Personne ne peut prétendre ne pas en avoir été informé et n’en pas comprendre l’enjeu. Depuis le 7 octobre 2023, le compte à rebours est enclenché.

© Jacques Tarnero


© Revue des Deux Mondes

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2 Comments

  1. Parmi les erreurs factuelles du texte, ce n’est pas Poutine qui a rompu avec l’Occident mais l’inverse. En 2001 la Russie était l’ennemie de la Chine et a été l’un des premiers pays à
    soutenir les USA après le 11 septembre 2001. La Russie voulait être l’alliée
    des USA et des Européens qui l’ont rejetée. Puis les sanctions ont poussé progressivement la Russie dans les bras de la Chine. N’importe quelle personne connaissant la géopolitique le sait. Il faut arrêter de réécrire l’Histoire. Et le soutien des pays de l’ouest aux régimes islamistes (Arabie Saoudite, Qatar, Turquie etc…)Vous en faites quoi ? C’est un sujet complexe et sérieux, qu’il faut aborder de manière sérieuse et en prenant de la hauteur.
    Et là on frôle l’amateurisme.
    Quand on prend un peu de hauteur, on se rend compte que tout les massacres actuels (contre les Israéliens, les Arméniens, les Yezidi etc) sont une suite ininterrompue. De 1945 à aujourd’hui il n’y a jamais eu de coupure : le nazisme et le totalitarisme n’ont fait que se déplacer. Et pas tant que cela puisque le grand mufti de Jérusalem était l’allié de Hitler. En 1915 l’Allemagne proto nazie était l’alliée de la Turquie genocidant les Arméniens et les Grecs pontiques. C’est la continuité.
    Londres, Paris et Bruxelles (entre autres) sont en outre déjà tombés comme des fruits mûrs aux mains du nazisme islamiste. Une partie des USA aussi. Et cela ne date pas du 7 octobre dernier. L’alliance mortifere entre nos gouvernements et l’islamisme est une réalité que chacun peut constater au pas de sa porte comme au parlement de Bruxelles, à Paris, à Londres, à Harward et Washington etc…
    Il y aurait beaucoup d’autres points à rappeler (le rôle majeur de la Russie dans la victoire contre le nazisme hitlérien, le soutien des USA aux islamistes afghans contre la Russie etc) mais…C

  2. Je pense comme vous, Louise. L’occident a été d’une rare arrogance envers Poutine. C’était une erreur gravissime. L’occident les accumule. Maintenant, c’est trop tard.

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