Liliane Messika. Y a-t-il un lien entre l’art, le jeu, le risque et la civilisation ?

Couverture du livre paru chez “Autrement” 

Après des années de bannissement, les terrains d’aventure reviendront-ils stimuler la curiosité et l’initiative chez les petits Français ? L’exemple des Antipodes.

L’art m’est témoin 

À l’occasion des célébrations de l’an 2000, j’ai piloté un projet intitulé “Imagin’Aires de jeux”. Cette exposition multidisciplinaire a “itinéré” à Avignon, à Blois puis, consécration, s’est posée au Jardin des Tuileries, à Paris.

Expo artistique, certes, mais aussi véritable aire de jeux : les enfants de maternelle (3 à 6 ans) y ont expérimenté des sensations inhabituelles sur des jeux inédits ou réinventés par des designers de renom. Ces jeux formaient un paysage, dont la géographie était tracée au sol par les œuvres originales de deux jeunes peintres et clôturée par six bancs sur chacun desquels était sculpté un conte inédit.

Dix designers, deux peintres, six écrivains (femmes mais pas “écrivaines”) ont participé à cette aventure. Plus un pédiatre, une hapnopsychothérapeute et un urbaniste.

Les expositions sont démontées depuis longtemps, mais les écrits restent[1]. Et les souvenirs aussi…

Dans les coulisses de l’exploit

Si le résultat a été magique, si les organisateurs ont été encensés par le microcosme, ce qui compte, c’est la preuve du neuf par les enfants : ils ont a-do-ré ! 

Le plus difficile n’a pas été de coordonner une Tour de Babel de dix créateurs vivant dans des fuseaux horaires différents, ni de gérer les egos pour éviter les projets redondants, ni même de faire fabriquer des prototypes fonctionnels à usage unique pour des Terminator en herbe.

La vraie gageure a été de rester dans les clous des réglementations française et européenne, dont l’application excluait tous les risques imaginables : boulons, écrous, corde rugueuse interdits, dimensions calculées pour éviter le plus petit bobo. On était bien loin des terrains d’aventures, qui ont donné aux “boomers” le goût de la découverte.

Viser le zéro risque empêche l’enfant d’apprendre la prudence

Quand je leur ai présenté le projet, tous les designers ont été enthousiastes. Quand je leur ai fourni les nomenclatures des normes française et européenne, ils ont déchanté. 

Andrée Putman, qui voulait créer un labyrinthe de pierres à escalader, a été horrifiée d’apprendre que les enfants ciblés ne devaient pas risquer de tomber d’une hauteur supérieure à 20 centimètres et que des pierres aussi hautes qu’eux risquaient de leur déclencher des phobies. 

Michele de Lucchi, à l’époque, se passionnait pour les mobiles. Pour son parcours ondulant sur des passerelles articulées, il a fallu investiguer toutes sortes de plastiques différents, afin de construire des balançoires planes sans parties battantes, entourées d’espaces de sécurité aux critères minutieusement codifiés…

Quand Ettore Sottsass a conçu son projet de jeu de construction à base de briques géantes, il a fallu tenir compte de contraintes météo-pédiatriques : les briques devaient être assez légères pour être soulevées par des enfants de 3 ans, mais pas suffisamment pour que ça les déséquilibre par un vent de force 1.

La Memo Mountain de Ron Arad a failli ne pas voir le jour, car ce rocher à géométrie variable, qui se gonflait et se dégonflait pour passer de plat pays à colline, fonctionnait avec un moteur réglé par une minuterie. La réglementation est péremptoire : moteur = présence d’un adulte en permanence sur le site.

Même motif, même punition pour le nuage du Père Noël réalisé par Denis Santachiara. Il respirait grâce à une pompe qui, alternativement y insufflait et en expulsait de l’air. Fraise Tagada sur le gâteau, il comportait des tiges flexibles auxquelles les petits pouvaient se tenir… entre deux respirations du nuage.

Retour du risque dans le jeu d’enfant ?

Vingt-deux ans après “Imagin’Aires de Jeux”, en novembre 2022 aux Antipodes, le designer néo-zélandais Mike Hewson a installé des rochers géants sur roues dans un espace de “jeu à risque” à Melbourne. Sous le nom de “Rocks on Wheels”, 24 blocs massifs de pierre bleue taillées sont fixés sur des plateaux à roulettes, comme s’ils avaient été jetés du ciel par des géants, qui avaient aussi bazardé quelques déchets industriels sur le site. Cela crée un environnement ouvert, qui permet aux enfants de grimper et de se livrer à des explorations de manière intuitive.

“Des gravats et des débris de construction reposent dans les recoins de la pierre, faisant parfois office de poignées utiles auxquelles l’enfant aventureux peut se suspendre[2]“, a expliqué le concepteur.

Débris et gravats sont deux mots rigoureusement interdits dans les normes françaises et européennes, où il s’agit avant tout de protéger les enfants du risque, les mères de l’angoisse et les maires des procès. Mais quid de l’apprentissage et de la créativité ?

Mike Hewson a osé l’audace : “Il n’y a pas de main courante ni de plateforme dans l’aire de jeux. Des toboggans, des balançoires, des barres de singe, des cordes et un bac à sable linéaire relient les espaces dans et autour des blocs rocheux”.

Ce qui se passe à Melbourne reste à Melbourne

Il y a peu de chances qu’un tel tournant vers l’apprentissage de la responsabilité soit pris dans notre pays, où l’on privilégie l’assistanat et où tout est fait pour décourager l’initiative.

L’ensemble de la population étant soumise au même régime, notre pays dégringole régulièrement dans les classements internationaux. 

Mais on ne change pas une méthode qui perd !

Au Canada, en revanche, des spécialistes préconisent un juste équilibre entre les interventions qui assurent la sécurité de l’enfant et celles qui lui permettent de se développer, notamment par la prise de risque inhérente au jeu libre[3]

En France, la liberté figure au fronton des écoles, mais elle se limite à l’écrit : à l’oral et au corporel, elle est un inconvénient, aux yeux des concepteurs de jeux d’enfants. En effet, les risques pèsent négativement plus lourd que les bénéfices apportés à l’enfant par le jeu.

C’est donc du Canada que Mariana Brussoni, professeur au département de pédiatrie et à l’école de santé publique de l’université de Colombie-Britannique, explique que “les jeux risqués en extérieur offrent aux enfants l’opportunité de mieux comprendre la notion de risque et où se situent leurs propres limites”. Elle ajoute qu’ils ont un bilan plus globalement positif que le communisme tel que le voyait feu Georges Marchais : “Les effets sanitaires positifs d’une augmentation du temps de jeu risqué en extérieur produisent plus de bénéfices que ceux associés à son évitement”.[4] 

Alors, si on prenait le risque du bon sens ? 

Ce n’est pas gagné dans un pays où on enseigne aux collégiens à “se déplacer de façon autonome, plus longtemps et plus vite, dans un milieu aquatique profond standardisé”.[5] 

Mais qui ne risque rien n’a rien !

En Israël, la responsabilité et le risque sont le pain quotidien

Le pays est entouré d’ennemis depuis sa naissance et chaque jeune (garçons et filles) de 18 ans est appelé au service militaire. Il dure 2 ans et 8 mois pour les garçons, 2 ans pour les filles. 

De l’occupation anglaise (1922-1948), le pays a gardé, entre autres, le système juridique, les horaires scolaires (études le matin, sport l’après-midi) et l’esprit de compétition sportive.

Cela permet à des élèves de terminales d’envoyer des satellites dans l’espace[6], à des étudiants d’élaborer une nouvelle méthode pour développer des ordinateurs quantiques[7] et à des anciens élèves de recevoir le prix Nobel[8].

Pour cela, il faut, tout jeune, avoir été habitué à penser en dehors de la boite et à prendre des risques. En France, des jeunes, sans avoir jamais approché un emploi à moins de 50 Mhz[9], défilent contre la loi sur les retraites. Ils sont habitués à exercer un chantage et à en sortir toujours vainqueurs. 

Les conséquences sont visibles à tous les niveaux. 

La France, 67,5 millions d’habitants, avec un PIB de 3050,12 milliards de dollars, dépose un nombre chaque année décroissant de brevets : 77297 en 2012, 66087 en 2021.

Israël, 9,5 millions d’habitants, avec un PIB de 389,38 milliards de dollars, dépose chaque année un nombre croissant de brevets : 12 430 en 2012, 17341 en 2021. Sept fois moins d’habitants, mais le quart des brevets…


Photos © Philippe Couette/Liliane Messika


Le jeu d’architecture d’Ettore Sottsass

Le nuage du Père Noël de Denis Santachiara

Andrée Putman dans son labyrinthe

La Memo Mountain de Ron AradRAD

Le parcours ondulant de Michèle de Lucchi

[1] Imagin’Aires de jeu – l’enfant le jeu, la ville, Liliane Messika, éditions Autrement – https://www.amazon.fr/Imaginaires-jeux-Lenfant-jeu-ville/dp/2862609927

[2] https://www.dezeen.com/2023/01/04/mike-hewson-rocks-on-wheels-boulders-melbourne/

[3] https://centdegres.ca/ressources/la-securite-bien-dosee-pour-un-developpement-equilibre-de-l-enfant

[4] https://news.ubc.ca/2015/06/09/risky-outdoor-play-positively-impacts-childrens-health-ubc-study/

[5] https://www.nouvelobs.com/education/20150429.OBS8196/reforme-des-colleges-ne-dites-plus-nager-mais-se-deplacer-dans-un-milieu-aquatique-standardise.html

[6] https://fr.timesofisrael.com/8-minuscules-satellites-construits-par-des-lyceens-israeliens-lances-dans-lespace/

[7] https://israelvalley.com/2023/01/15/formidable-chercheur-tikai-chang-universite-bar-ilan/

[8] https://israelvalley.com/2022/11/03/le-prix-nobel-2022-en-physique-alain-aspect-doctorat-honoris-causa-du-technion/

[9] 50 méga Hertz, la mesure d’une bande passante vidéo.  


© Liliane Messika

Essayiste, conférencière, traductrice, Liliane Messika est auteur de plus de 30 ouvrages, dont plusieurs sur les conflits du Moyen-OrientÉcrivain. Liliane Messika est membre du comité de rédaction de Menora.info.

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