Gérard Kleczewski. La France, ce bateau ivre

Il faut être né comme moi dans les années 60, ou avant, pour se souvenir que quelques jours après le 10 mai 1981, alors que François Mitterrand venait de remporter avec un peu plus de 51% des voix son deuxième duel contre VGE, un publiciste et homme politique français, alors affilié aux Républicains Indépendants et dont les derniers mandats furent ceux de vice-président du Sénat et de maire du 18ème arrondissement de Paris, prononçait ces mots sur l’antenne de TF1 : « J’ai mal à la France ! ».

Que pense de tout ce qui se passe depuis des semaines, et singulièrement depuis dimanche dernier, Roger Chinaud – 87 ans cette année – figure du Giscardisme et opposant résolu à la gauche au pouvoir ? Sans savoir si le monsieur s’est rangé sous le gonfalon d’Emmanuel Macron ou sous celui de Marine Le Pen (ou en tous cas a voté pour l’un des deux), il serait intéressant de savoir s’il considère qu’aujourd’hui il a toujours (ou encore plus) mal à la France qu’il y a quarante ans…

Je ne suis pas Roger Chinaud. A l’époque j’étais même, du haut de ma jeunesse et pas encore en mesure de glisser un bulletin dans l’urne, opposant à VGE, coupable notamment à mes yeux d’avoir exprimé, avec sa majorité délestée de Jacques Chirac, tant de mépris vis-à-vis des Juifs et d’Israël (qui ne se souvient de la réaction surréaliste et pour dire nauséabonde de Raymond Barre après l’attentat de la rue Copernic ?).

Je ne suis pas Roger Chinaud, mais il m’arrive souvent de penser, faute de le dire, que « j’ai mal à la France ». On me répondra peut-être, si l’on m’a lu dans ces colonnes tout récemment, que je suis incohérent ou inconsistant : n’ai-je pas exprimé un « ouf de soulagement » après la reconduction d’Emmanuel Macron, ou plutôt le rejet de Marine Le Pen ? Oui mais je redis qu’il s’agissait d’un « ouf » inconfortable. Et l’épithète me parait aussi importante que ledit « ouf ».

Alors, n’est-ce pas suffisant pour faire mon bonheur de voir le bateau France continuer à voguer, à garder son cap sans couler (Fluctuat Nec Mergitur) sur les courants impétueux de ce 21ème siècle déjà tragique ?

Non, je ne me résous pas, et ne me résoudrai jamais à voir ce pays, et une part importante de sa population, en souffrance, comme c’est le cas aujourd’hui. Depuis dimanche, rien n’est résolu sur le fond et pas plus sur la forme. Nous sommes toujours ballotés dans les vagues qui viennent fouetter notre bastingage, au cœur des quarantièmes rugissants.

Loin d’avoir calmé les esprits anti-Macron les plus bouillants (certains par conviction, d’autres par posture), le résultat de dimanche (les niveaux très élevés du RN, de l’abstention, du vote blanc ou nul, etc.) a dévoilé un peu plus combien ce pays est fracturé de toutes parts. Combien la France semble être un bateau ivre, dont la coque est percée en mille endroits et dont le gouvernail reste convoité par les gars de la Marine et ceux du Haddock du bord opposé, à la faveur des législatives.

Qu’on aime ou qu’on n’aime pas notre Président réélu, qu’on pense qu’il est le seul à pouvoir à écoper le bateau et à se jouer des icebergs qui se présentent à nous, ou qu’au contraire il est ce commandant hautain du Titanic, filant à vive allure pour les percuter gaiement sur fond d’Hymne à la joie joué à tue-tête par l’orchestre qui l’entoure, il faut accepter, pour ceux qui ont perdu, le verdict des urnes.

Sinon il n’y a pas de démocratie qui tienne. Il n’y a pas de contrat social qui nous lie faute de nous emballer, nous ne faisons pas nation et nous nous condamnons inévitablement à une guerre civile « chaude » après avoir été soumis depuis des semaines et des semaines à une guerre civile « froide ».  

Qu’on ne s’y méprenne pas, loin de moi l’opinion qu’il est délétère de combattre sur le terrain des idées, qu’une victoire lors du scrutin du mois de juin de l’une ou l’autre des oppositions à EM serait illégitime (elle le serait tout autant si les Français en décident ainsi que celle de dimanche dernier). Mais il me faut bien admettre, à découvrir depuis dimanche toutes les réactions outrées et tonitruantes, voire pour certaines carrément ignobles, dans les médias ainsi que sur les réseaux sociaux que la France est comme une cocotte-minute dont la soupape est terriblement usée…

Sommes-nous condamnés à voir notre pays se transformer en radeau de la Méduse ?  

Dans un monde incertain qui titube après des mois de pandémie encore mal maitrisée, dans une Europe où l’horreur dont on se croyait immunisés est revenue le 24 février par la grande porte et dans une France où colères, tristesse et ressentiments se sont accumulés (et pas seulement depuis cinq ans) comment ne pas craindre quand on tient à ce pays que le paquebot France (pas celui que chantait Sardou, quoi que…) soit devenu ingouvernable ?  

© Gérard Kleczewski

Gérard Kleczewski est Citoyen et Journaliste

Suivez-nous et partagez

RSS
Twitter
Visit Us
Follow Me

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*