Ypsilantis. En lisant “Réflexions sur la question antisémite” de Delphine Horvilleur – 1/2

J’ai devant moi le petit livre de madame la rabbin Delphine Horvilleur, “Réflexions sur la question antisémite“, un titre qui ne peut qu’évoquer “Réflexions sur la question juive” de Jean-Paul Sartre, un livre sur lequel je ne m’attarderai pas car si certains passages sont pertinents, d’autres sont bancals, comme dans presque tous les livres de Jean-Paul Sartre. Je préfère en venir à Delphine Horvilleur et oublier Jean-Paul Sartre qui porte sur le judaïsme un regard extérieur, un regard dont les limites sont vite atteintes et qui a de nombreux angles morts.

Dephine Horvilleur ouvre son essai sur une réflexion de Franz Kafka : “Qu’ai-je de commun avec les Juifs ? C’est tout juste si j’ai quelque chose de commun avec moi-même », une réflexion à mettre en lien direct avec la réflexion finale de cet essai : « Si l’on pense savoir ce que c’est qu’être juif (…) on peut être sûr qu’il n’y en aura plus : qu’il n’y en a jamais eu”.

Delphine Horvilleur

Introduction

Delphine Horvilleur ouvre son introduction sur une remarque que je me suis souvent fait et que j’ai exprimée de diverses manières dans plusieurs articles, à savoir qu’il y a une différence radicale, oui, radicale, entre l’antisémitisme et les autres racismes. Le raciste ordinaire en veut à l’autre pour ce qu’il n’a pas, l’antisémite en veut au Juif pour ce qu’il a, soit un plus dont lui l’antisémite serait privé – et dans ce plus entre la souffrance juive, une souffrance qui active elle aussi la jalousie. Et il y a plus : le Juif est volontiers accusé d’une chose et de son contraire : le Juif est un bolchevique, le Juif est un capitaliste, et je vous laisse poursuivre car la liste est longue, très longue.

L’antisémitisme est une rivalité familiale

Tout d’abord, l’antisémitisme est avant tout le problème non pas des Juifs mais des antisémites. A partir de ce point de vue, les sources juives s’efforcent non seulement d’appréhender ce phénomène à un moment de l’histoire juive mais aussi d’aider les Juifs à le dépasser. Mais il y a plus : la littérature rabbinique s’efforce d’offrir aux Juifs la possibilité d’être les acteurs de leur histoire, évitant ainsi qu’ils ne s’enferment dans leur souffrance et, plus surprenant, en ménageant une porte de sortie aux antisémites ; car l’antisémitisme n’est pas une fatalité et les antisémites peuvent par un effort sincère s’extraire de ce bourbier.

Bref rappel historique. Abraham, le tout premier des Hébreux, naît à Ur, en Chaldée. Il ne naît pas hébreu, il le devient en quittant la terre qui l’a vu grandir, une terre où il ne compte pas revenir, contrairement à Ulysse qui au cours de son voyage ne songe qu’à revenir à Ithaque. Emmanuel Levinas : “Au mythe d’Ulysse retournant à Ithaque, nous voudrions opposer l’histoire d’Abraham quittant à jamais sa patrie pour une terre encore inconnue et interdisant à son serviteur de ramener même son fils à son point de départ”. Au commencement il y a donc la rupture, un décrochage géographique et/ou spirituel. Abraham quitte la Chaldée ; les Hébreux quittent l’Égypte (leur terre natale en tant que peuple), eux aussi pour ne plus y revenir. Jacob, petit-fils d’Abraham, est blessé au cours d’une lutte avec un envoyé mystérieux qui le blesse à la hanche puis lui dit avant de disparaître que son nom ne sera plus “Jacob”  mais “Israël”, un nom qu’il transmettra à ses descendants. Jacob quitte son nom de naissance pour celui d’”Israël”. De ce combat nocturne, il reste boiteux, autrement dit il doit sans cesse se balancer pour espérer conserver l’équilibre.

Nous sommes chez les Hébreux. Le mot “Juif” a alors un sens plus restrictif puisqu’il désigne non pas un peuple mais une tribu (celle de Juda) et un territoire (la Judée). Le Juif apparaît dans un récit, le livre d’Esther. Après avoir répudié sa femme, Assuérus, souverain de Perse, en choisit une autre, Esther, en hébreu, « la mystérieuse ». Assuérus ne sait rien d’elle, de son origine. Esther est la nièce (ou la femme ?) de Mardochée de la tribu de Benjamin. Pourtant, dans ce récit, il est appelé “Yehoudi”, un nom qui pour la première fois dans la littérature biblique désigne une appartenance qui n’est pas liée à une tribu et à un territoire, en l’occurrence la tribu de Juda et la Judée. L’identité juive est née, celle d’une communauté religieuse en exil.

Quand Esther (le peuple juif) entre chez Assuérus paraît aussitôt son ennemi, Haman, promu conseiller spécial du souverain perse. Haman hait Mardochée, mais pourquoi ? Et cette haine se porte sur l’ensemble du peuple juif qu’il veut éliminer. Haman explique à Assuérus que ce peuple dispersé est à part même s’il se mêle à tous, en un mot qu’il refuse de s’assimiler. Son particularisme est présenté comme une menace pour la cohésion et donc la force de la Perse. Mais une fois encore, d’où vient cette haine de Haman ? Remontons dans le temps. Mardochée descend du premier roi d’Israël, Saul. Haman descend d’Agag, souverain des Amalécites (une confédération de tribus nomades dans le Sinaï) et ennemi de Saul. Agag descend d’Amalek qui avait attaqué les Hébreux dans le désert alors qu’ils venaient de sortir de l’esclavage égyptien. AMALEK deviendra le nom-code donné par les commentateurs aux pires ennemis du peuple juif et tout au long de son histoire.

Mais comment expliquer la haine d’Amalek ? Amalek est le petit-fils d’Esaü, fils l’Elifaz et de la concubine Timna. Détail curieux, les concubines n’apparaissent pas dans les généalogies bibliques alors que Timna y est bien présente : dans la Genèse mais aussi dans les Chroniques. Et il y a plus. Si dans la Genèse elle est la mère d’Amalek, dans les Chroniques elle est sa sœur. Pour les rabbins, il n’y a pas de doute, Timna est l’une et l’autre : Elifaz a fait de sa fille sa concubine… Par ailleurs, le Midrash Tanhouma signale que Timna est le fruit d’un adultère entre Elifaz et l’épouse d’un prince. Amalek est donc marqué dans sa généalogie par une double transgression : l’adultère et l’inceste. Les rabbins tirent de cette lignée endommagée une allégorie par laquelle ils laissent entendre que si l’antisémitisme n’est pas une maladie héréditaire, il faut l’envisager frontalement, dans une sorte de volte-face, soit comme un héritage et en tirer toutes les conséquences.

La haine d’Amalek – l’antisémitisme –, issu d’une lignée abîmée, serait activée par le fait que les Juifs représentent volontiers pour les antisémites le vecteur de la Loi et ce qu’ils aimeraient pousser de côté. Mais la littérature rabbinique ouvre d’autres pistes et le Talmud de Babylone se demande qui était vraiment Timna. Autre histoire donc. Timna, jeune princesse de la région de Séïr (dans le Néguev), entre en contact avec Abraham, Isaac et Jacob dans l’espoir de se convertir. Mais elle est refusée par ce tribunal rabbinique qui juge qu’elle n’est pas désintéressée. Dépitée, elle serait devenue la concubine d’Elifaz, fils d’Esaü et aurait enfanté Amalek… Certes, il y a anachronisme puisque la conversion au judaïsme et les tribunaux rabbiniques n’existaient pas aux époques bibliques ; mais les rabbins de l’Antiquité identifient Timna à une candidate qu’ils auraient pu refuser, une candidate qui parce qu’elle a été refusée et n’a pu rejoindre les Hébreux se serait rapprochée de la lignée d’Esaü et aurait donné naissance à Amalek, fils probablement souffrant car héritier d’une exclusion. Le Talmud de Babylone en conclut que les Patriarches (Abraham, Isaac et Jacob) n’auraient jamais dû rejeter Timna ; et ils s’interrogent sur leur part de responsabilité. Mais alors, l’antisémitisme serait-il le fait des seuls Juifs, le prix qu’ils payent pour leur non-prosélytisme ? Autre piste, et oublions ce que dit le Midrash Tanhouma : l’antisémitisme serait une jalousie, la frustration ne n’avoir pu appartenir à une famille – à un peuple – qui n’a pas vocation à s’élargir et à s’imposer au monde.

“Amalek” signifie en hébreu “celui qui est privé de peuple” ; et “Timna”, sa mère, signifie “la rejetée”. Question alors : l’antisémite ne serait-il pas celui qui se sent rejeté ? Les rabbins s’interrogent : le prosélytisme (juif) n’aurait-il pas pu en finir avec l’antisémitisme, cette haine qui se transmet si volontiers ? Les rabbins interrogent l’antisémitisme qui dans bien des cas semble être chargé de souffrances parfois lointaines, des héritiers de victimes qui s’éprouvent eux-mêmes comme des victimes. Mais il ne s’agit en aucun cas d’entrer dans la danse victimaire, une danse aujourd’hui endiablée. C’est pourquoi la Bible met en garde avec cette injonction paradoxale : souviens-toi de ce qui t’est arrivé mais ne laisse pas Amalek hurler en toi et ainsi t’empêcher d’être celui que tu pourrais être.

Jacob et Esaü, des jumeaux qui se battent déjà dans le ventre de leur mère, Rebecca. Judaïsme (Jacob) contre idolâtrie (Esaü) et l’antisémitisme comme histoire de famille. Jacob le rusé est imberbe ; il l’emporte contre Esaü, détenteur de la force physique et né poilu. Nous sommes déjà presque dans la guerre des civilisations et des sexes. Esaü, Haman, Amalek, les symboles de la totalité, un monde figé et fermé. Jacob, l’ouverture par le mouvement, le devenir, le “peut-être”. Selon les rabbins, la haine du Juif relève toujours d’un rapport douloureux à l’origine, une affaire familiale, une jalousie, un manque… Les hommes de la totalité s’épuisent après le Juif qu’ils finissent par percevoir comme quelqu’un qui est (et qui a) irrémédiablement plus que lui.

Esaü le viril et Jacob le féminin ; Esaü l’abouti et Jacob le en-devenir, Jacob qui deviendra Israël. Dans la Bible, l’antisémite paraît en même temps que le Juif et lui reproche de se séparer de lui – l’identité juive est toujours affaire de séparation. Amalek, héritier d’une souffrance venue des origines, une souffrance qui se mue en haine : les Hébreux l’empêchent d’être ce qu’il aurait pu être car ils se mettent à part et ainsi l’amputent d’une partie de sa part, soit la totalité.

L’antisémitisme est un combat de civilisation

Avec l’Empire romain et la destruction du Temple en 70, le judaïsme rabbinique explore par le récit des modèles de confrontation avec le pouvoir romain. Compromis politique et réorientation théologique – le judaïsme ne cherche pas à reconstruire ce qui a été détruit et place l’attente messianique dans une nouvelle perspective ou, pourrait-on dire, dans un nouvel éclairage. Les rabbins reconnaissent que ce nouveau projet suppose une dépendance envers le pouvoir en place, les Romains d’abord qui sont surnommés les “enfants d’Esaü”.

Des récits du Talmud mettent en scène des relations amicales voire enjouées entre des dirigeants romains et juifs, des récits qui s’efforcent de faire contrepoids à l’impuissance politique du peuple juif : le réconfort par la fiction qui s’érige à l’occasion en traité de philosophie politique et exploration de la philosophie supposée de l’ennemi, soit celui qui appartient au monde d’Esaü. Cet ennemi peut-il agir autrement que ses ancêtres ? Il n’y a pas de fatalité dit le sage juif. La condamnation épargne les descendants d’Esaü qui ne se comportent pas comme lui.

Dans le discours antisémite radical, le Juif est accusé à un moment ou à un autre de porter préjudice à l’intégrité de la société, accusé de flouter ce qui est clair, d’affaiblir ce qui est vigoureux, etc. L’intégrité ? Mais comment la retrouver si on se coupe des Juifs ?

La haine antijuive s’explique (pour les rabbins) par le fait que le Juif incarne l’impossible expansion uniforme. L’antisémitisme serait cette volonté, individuelle ou collective, d’en finir avec ce qui contrarie l’expansion, et à l’intérieur même de l’individu ou de la collectivité. De fait, le Juif rappelle l’incomplétude, la béance, la coupure ; c’est pourquoi on fait de lui le coupable…

Dans le Talmud, le féminin et le Juif sont liés. Ils sont impuissants face à la domination romaine et ne peuvent agir politiquement que par la ruse et la séduction de la parole. Le langage est présenté dans le Talmud comme l’arme des femmes et des Juifs… La possibilité est offerte aux enfants d’Esaü d’échapper à la haine du Juif qui habite nombre d’entre eux, ce qui suppose le refus de la fatalité antisémite, la capacité de vivre avec la béance, l’incomplétude, la coupure que l’on refuse de voir en soi et dont on accuse les Juifs d’être les porteurs. Pas besoin d’être juif pour vivre avec ces manques mais difficile de ne pas être antisémite quand on les refuse catégoriquement.

Sigmund Freud établit un lien direct entre antisémitisme et misogynie, l’un et l’autre montant des mêmes profondeurs de l’inconscient et d’une peur de la castration, l’un et l’autre incarnant le manque. La Bible et le Talmud donnent des indices qui vont dans ce sens.

© Olivier Ypsilantis

Réflexions sur la question antisémite. Delphine Horvilleur. Grasset: Janvier 2019. Poche: Janvier 2020

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