Sarah Cattan. Charlie, Montrouge, HyperCacher: les plaidoiries

Il aura fallu quelque 60 mois, pour qu’enfin se tînt au Palais de Justice de Paris le Procès dit des Attentats de janvier 2015, et que les survivants et familles des victimes prennent place avec leurs avocats à la Cour d’Assises devant laquelle devaient comparaître 14 prévenus pour leur aide logistique ou leur complicité avec les 3 barbares islamistes qui plongèrent Paris dans l’horreur et exécutèrent, de Charlie à l’HyperCacher et Montrouge, 17 innocents au total avant que de tomber sous les balles des Forces de l’Ordre.

Outre que le procès eut l’avantage d’être filmé, – ce qui avait été refusé injustement lors du procès Merah, il eut la désavantageuse particularité de se tenir durant la pandémie : il se déroula ainsi, tous masqués, et fut maintes fois interrompu lorsque certains parmi les accusés furent reconnus positifs au Covid.

Tout cela resterait roupie de sansonnet s’il n’avait pas existé l’attentat au hachoir visant par ignorance les anciens locaux du journal et, surtout, la décapitation de Samuel Paty.

Ce procès devra enfin donner à réfléchir à tous ceux qui auront eu vent de l’inénarrable manque de tenue des accusés, laquelle se para des habits de la honte lorsqu’on considère que tout cela se passait au sein d’une Cour d’Assises, et pour les motifs que l’on sait tous: à la veille du verdict, on se demande en effet encore comment ont pu être acceptés de tels “manquements”, les 14 voyous dénués de tout sens moral dictant, qu’on l’accepte ou pas, leur Loi au Tribunal, donnant à entendre dans un vacarme insensé les versions les plus farfelues des raisons qui les avaient ici conduits, jouant tous sans exception au Candide expert en taqya ( Oui, Oui, la chose peut cohabiter et donner alors lieu aux répliques les plus ubuesques et insupportables ), l’un d’entre eux, celui qui encourt la peine la plus lourde, se livrant quant à lui et sur la durée à un vrai show face auquel un Jawad Benjaoud ferait triste figure, menaçant, coupant la parole, éructant, crachant, allant jusqu’à … vomir dans sa cellule de verre, et tout ce petit monde se livrant à d’abracadabrantesques versions concernant le voyage des kalachnikov qui permirent les assassinats : une insondable bêtise le disputait décidément chez tous ceux-là à une pratique experte du mensonge.


Pour chaque avocat, l’émotion côtoya, au moment des plaidoiries, une exaspération de taille qui n’empêcha aucun d’eux de dire son fait à la Cour, mais encore à nos Dirigeants.

En haut à droite, Marie-Luisa, mère de Clarissa Jean-Philippe.
Charles Nicolas, bâtonnier de Guadeloupe, et Maître Sarah Aristide

Si les plaidoiries des avocats de Clarissa, la policière martiniquaise tuée à Montrouge, à quelques mètres d’une école juive, peinaient à couvrir les sanglots d’une mère, elles parvinrent à rappeler comment eux s’étaient sentis peu considérés, voire oubliés entre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, et avec quelle horreur la France ultramarine de la jeune policière découvrit les images de son exécution froide à Montrouge. Maître Aristide, s’adressant à chacun des prévenus dans leur box et interpelant « l’amuseur de service“, “le commercial“, “le pseudo-amnésique“, “le Martiniquais”, conclut : Coulibaly l’a tuée mais ils ont tous contribué, autant qu’ils sont, à ce qu’elle meure.

Un sobre Merci beaucoup sera la seule intervention de Régis de Jorna, Président de la Cour d’Assises spéciale, silencieux depuis la reprise des plaidoiries ce jeudi 3 décembre.

Plaidoirie de Patrick Klugman

Maître Patrick Klugman pour sa part axa sa plaidoirie sur le mobile antisémite, rappelant d’abord qu’on tuait des juifs dans notre pays avec une facilité déconcertante. Le ténor qui avait plaidé déjà nombre dossiers dits terroristes affirma que depuis le 7 janvier 2015, pour lui, le terrorisme, c’était un sanglot : Des larmes déchirantes. Pas des larmes d’un enfant. Celles d’un homme. D’un médecin. D’un témoin. Patrick Pelloux qui venait de voir l’horreur. Ses amis assassinés. Après avoir rappelé sa stupeur devant les locaux du journal, lorsque personne ne pouvait se douter que la terreur se poursuivrait le lendemain et le jour suivant, il dit combien il ne pouvait alors se douter qu’il accompagnerait ceux qui n’étaient pas encore les victimes de l’Hyper Cacher jusqu’à ladite audience : Plus de 5 ans plus tard, les circonstances ont voulu, comme une boucle qui se referme, que nous finissions ensemble les plaidoiries des parties civiles… Que ma voix devancerait celle de Richard Malka pour que s’achèvent enfin par un verdict ces froides journées de janvier qui ont fait basculer notre pays dans la tristesse et la peur. Il déclara mettre ses pas et ses mots dans ceux de ses confrères, témoignant de la solidarité, de l’indivisibilité, de la fraternité de tous, qu’il s’agisse des personnes tuées ou blessées à Charlie Hebdo, des représentants des forces de l’ordre ou des personnes de confession juive.

Il prévint que nul ne ferait l’économie de s’interroger en premier lieu sur les origines de la terreur qui s’était abattue sur tous : Les faits dont vous êtes saisis commencent aussi le 6 septembre 2012, six mois jour pour jour après la tuerie perpétrée par Mohammed Merah, quand une grenade explosive était jetée dans une épicerie cacher à Sarcelles, attaque de laquelle personne ne se souvient : Le silence après chaque attaque a rendu les suivantes possibles. La première digue qui est tombée, c’est l’indignation. Puis le terrible oubli. La triste réalité, c’est que personne ne trouva ces attaques scandaleuses : Rappelant la phrase malheureuse de Raymond Barre[1] devant la synagogue de la rue Copernic, il ajouta : Depuis trop longtemps, ceux qui ont été visés parce qu’ils étaient juifs ont subi un mépris terrible. Ce mépris précède de loin les attentats de janvier 2015 et même leurs prémices que je viens d’évoquer. Pour Klugman, les journalistes de Charlie Hebdo, les représentants des forces de l’ordre et les Français juifs étaient en fait des cibles esseulées, des gibiers de potence pour des fous d’Allah déterminés à tuer. Pour lui encore, le 11 janvier 2015, lors qu’enfin le pays se leva, c’était trop tard.

Il raconta les courses du shabbat, ignorantes qu’une opération de guerre avait été décrétée contre des personnes prises au hasard et au piège de leur naissance.

Pourquoi les Juifs?

Il posa alors une question qu’il dit lui être “fondamentale” : Cette question transperce notre audience, la transcende, la précède et la dépasse : Pourquoi les juifs ? Evoquant comme mobile la haine des Juifs portée par les djihadistes au bout de leurs sourates, et son étonnement que la justice ne considérât pas l’antisémitisme, “mot singulièrement absent de cette procédure”, (il apparaît 1 fois[2] dans les 271 pages de l’ordonnance de mise en accusation), il lança : Je veux qu’il entre dans cette cour comme il est entré dans l’Hyper Cacher ! Je veux qu’il entre dans votre verdict, car c’est par lui que l’on a fauché des vies et voulu en supprimer d’autres. On cible ou on tue des juifs dans notre pays avec une facilité déconcertante, dans et hors les faits de terrorisme. Il ne voulait plus du débat judiciaire nauséeux et odieux pour savoir si la motivation était antisémite. Il fustigea, arguments et exemples à l’appui, cet antisémitisme à bas bruit, périphérique, qui avait fait que de glissement en reculades, de censures en aveuglement, nous étions passés de l’incivilité aux agressions, des agressions aux crimes, du crime au terrorisme, de l’attentat contre l’épicerie de Sarcelles à la tuerie de Toulouse, et de la tuerie de Toulouse à celle de l’Hyper Cacher, aux tueries de Sarah Halimi et Mireille Knoll. Mais les assassinats de juifs sont devenus tellement – pardon du mot – « rituels » que ce sont les seuls que l’on n’interroge plus, faisant que les Français juifs se trouvèrent dans le point de mire de deux lignes de fracture : l’obsession criminelle de ceux qui voulaient les tuer et l’indifférence des autres. On tue au hasard, on assassine toujours les juifs. C’est le point fixe. Par bêtise, par ignorance, pour se rassurer aussi, on s’est dit : Tant que c’est contre les juifs, ce n’est pas pour nous.  La réalité des attentats de l’année 2015 prouve, hélas, que, quand on commence à tuer les juifs, on ne s’arrête jamais avec eux… Depuis les faits qui se sont déroulés le 19 mars à l’école Ozar-Hatorah, chaque Français juif dépose ses enfants à l’école avec un pincement au cœur et Depuis le 9 janvier 2015, chaque Français juif qui fait ses courses sait qu’il prend un risque de mort. Depuis le 9 janvier 2015, chaque juif de France sait qu’il est une cible. Je vous demande d’entendre cette phrase terrible et de l’emporter avec vous dans la salle des délibérations. Je vous prie de bien vouloir prendre en compte la demande impérieuse de requalification des faits et de juger que mes clients ont été victimes d’une tentative d’assassinat terroriste aggravée par leur appartenance à la religion juive.

Plaidoirie de Gilles-William Goldnadel

Gilles-William Goldnadel, avocat de la famille de Philippe Braham, déclara :

Je me présente devant vous avec un respect encoléré. Un respect en colère enrobée. Un respect en robe et colère couleur noires. Je vous respecte parce que vous êtes l’autorité judiciaire, mais aussi et avant tout parce que vous n’êtes pour rien, personnellement, dans ce qui est arrivé ce triste jour dans cet Hyper Cacher.

Je ne dirai rien contre les accusés. Je vous demande d’être sans coupable charité s’ils sont responsables, et de ne pas les prendre comme boucs émissaires si vous avez un doute sur leur culpabilité.

Je ne trahirai pas mes idées sur l’autel de l’antipathie que d’aucuns m’inspirent, car je ne mettrai pas ma tête sur le billot que certains ne voudraient me la couper.

Je viens vous présenter à présent les raisons de ma colère.

La certitude absolue que la haine islamiste des Coulibaly, des Kouachi, des Fofana, des Merah et tutti quanti a été cuite à petit feu dans les éprouvettes des laboratoires français de l’islamo-gauchisme crétin.

Je ne peux pas parler ici dans les quelques minutes qui me sont imparties de ce gauchisme politique, idéologique ou électoraliste soumis à l’islamisme qui commence par le A d’Autain et se termine par le O d’Obono. Ni du gauchisme médiatique : nul autant que la victime de Charlie, le journaliste Nicolino, n’avait autant de légitime fermeté pour dire avec intelligence et courage la responsabilité morale d’un Plenel, compère de Ramadan, travaillant de manière obscène autant qu’obsessionnelle à la victimisation du musulman chambré, en le comparant au juif gazé, ou en annonçant que Charlie avait déclaré la guerre aux musulmans… dans la préparation du terrain des massacres de masse.

Je bornerai donc ma colère à deux institutions.

Celle de l’école d’abord. L’école ensanglantée de la tête de Samuel Paty mais dont nul ne m’empêchera de dire que le chemin de calvaire de cet enseignant courageux a été pavé de beaucoup de bêtises et de lâchetés.

Ce rapport Aubin serré dans un tiroir. Qui disait combien il était difficile d’évoquer la Shoah dans ce territoire scolaire perdu pour la République et que ne libéra certainement pas le mammouth de ses syndicats véhiculant les thèmes gauchisants.

Ce professeur d’histoire que je défendis, Louis Chagnon, injurié, lâché par ses collègues et sa hiérarchie, exclu de son lycée pour avoir restitué Mahomet dans son historicité.

Enfin, tous ces enseignants qui, dans Libé ou ailleurs, expliquaient sérieusement que certains écoliers ne devaient pas prendre au pied de la lettre l’expression « sale juifs » quand ils étaient apostrophés par des jeunes musulmans dans la cour de la récré. Oui, Kouachi et Coulibaly ont joué sous le préau de cette école.

Enfin, je réserve ma colère terminale à votre institution. Je ne veux pas vous incriminer personnellement car je serais injuste envers votre propre justice.

Mais je ne puis me taire.

Quelle est cette justice prophylactique qui pouvait empêcher le massacre quand on sait qu’il est des associations prétendument antiracistes qui voudraient avoir la prétention de représenter les victimes, alors qu’il n’y a pas si longtemps elles considéraient que le terme « islamiste » faisait offense à l’islam et donc aux musulmans ?

Comment voulez-vous que j’oublie, sauf à me faire amnésique, que lorsqu’il y a 15 ans je me présentais avec le rabbin Serfaty, président de l’amitié judéo-musulmane mais rossé par des gouapes musulmanes au sortir de sa synagogue, un substitut d’Ivry expliqua qu’il ne voyait pas trace d’antisémitisme ?

Même déni pour mon jeune client, Rudy Haddad, laissé pour mort un vendredi au sortir de son lieu de culte parisien.

Que penser de ce procureur, encore d’Ivry, qui récemment décida de ne pas relever la circonstance aggravante avérée de ce que les agresseurs avaient violé collectivement après tortures la victime « parce qu’elle était française » pour ne pas envenimer la situation ?

Dois-je également passer par pertes et profits le fait que la section presse du parquet de Paris qui poursuivit jusqu’au bout, mais heureusement en vain, de sa vindicte mon cher Georges Bensoussan, qui avait osé le crime de lèse-majesté d’incriminer l’antisémitisme islamique, n’a par contre jamais voulu poursuivre les livres d’imams ou de savants vendus au détail en grande surface mais qui appelait à massacrer en gros juifs et chrétiens que je lui signalais ?

Et c’est ainsi que l’on voulait terroriser les futurs terroristes ou simplement les faire méditer ?

Et s’il ne s’agissait là que de l’autorité de poursuite. Comment suis-je censé apaiser mon ire et mon chagrin, quand je sais que les assassins de Jo Goldenberg, mon ami, défunt restaurateur de la rue des Rosiers, dont je représente la nièce, coulent des jours heureux à Ramallah sans que la France ne s’en émeuve, et après que l’ancien patron de la DST, Yves Bonnet, ait reconnu qu’un méchant bargain avait été passé avec le groupe terroriste palestinien Abou Nidal auteur du carnage ?

Et puisque j’évoque ce massacre de la rue des Rosiers, et puisque j’évoquais cet islamo-gauchisme qui prépare le terrain. Comment ne pas me rappeler la responsabilité morale d’un Serge July, camarade de tranchée d’Edwy Plenel ?

Le 1er août 1982, il publia dans les colonnes de Libération qu’il dirigeait, un courrier d’un prétendu Kamel qui éructait ainsi :

« Dimanche 18 juillet, Paris se réveille couverts d’affiche blanc et bleu sur les panneaux du groupe Avenir, à 1000 Fr. par jour et par affiche. Que disent ces affiches ? Liberté pour les juifs d’URSS. Mon sang me monte à la tête, armé de mes seuls ongles, j’arrache, cache, casse et détruit l’une de ces affiches prises en pleine gueule dès le matin… dans mon deux pièces cuisine à Paris, l’oreille collée au poste, l’œil rivé à la télé, j’attends l’heure H en expliquant ma ‘Mach 36’… il n’y aura pas de quartier. À nous Belleville et le sentier, à nous Montmartre et Saint-Paul et autres Sarcelles. Du sang jusqu’à plus soif… »

Huit jours plus tard, le 9 août, c’était le massacre de la Rue des Rosiers. En plein Saint Paul…

Quelques jours avant la tuerie, dans une émission littéraire où paradait July, celui-ci en veine de confidences se vanta qu’il arrivait que la direction de Libération, invente de faux courriers de lecteurs fulminés par les journalistes…

C’est dans ces conditions sinistres que le tribunal correctionnel de Paris condamna Serge July, chantre de l’antiracisme, pour incitation à la haine raciale. C’est le moins qu’il pouvait faire. Rarement le mot boutefeu aura été mieux choisi.

C’est la première fois qu’on osait réclamer des comptes judiciaires à un membre éminent du clergé médiatique de la gauche insoupçonnable. Vous n’imaginez pas les résistances et les indignés.

Le jour où je plaidais, avec un bel esprit de corps qui réjouit l’âme, le journal Le Monde exprima sa solidarité envers son confrère outragé.

Le même Monde qui appelait encore il y a quelque mois pour voter pour Jeremy Corbyn, depuis suspendu par son propre Parti travailliste pour cause d’antisémitisme et d’amitiés pour le Hamas et le Hezbollah.

Ah, les braves gens que voilà.

Et vous voudriez que je bride aussi mon courroux, quand le juge anti-terroriste Trévidic, qui aura passé des centaines d’heures à appréhender et à engranger des preuves contre le principal suspect du massacre devant la synagogue de Copernic, a appris avec consternation -après qu’il ait été expédié aux affaires familiales septentrionales – que non seulement celui-ci avait été remis en liberté, mais encore avait regagné librement le Canada où il se terrait ?

Et dites-moi, je vous prie, comment un candidat à l’assassinat de juifs, précédé de tortures, peut prendre au sérieux ou avec une crainte révérencieuse une justice qui considère qu’un assassin qui a trop fumé le haschisch, n’a pas à répondre pénalement du massacre de Sarah Halimi ?

Et comment, s’il vous plaît, je suis censé expliquer à sa sœur réfugiée en Israël que la justice française protège ceux qui ont décidé de ne pas quitter ce pays et ce peuple qu’ils aiment passionnément.

C’est un avocat juif, israélien aussi, qui épanche devant vous sa bile sans merci, mais qui ne perdra jamais et son cœur et sa foi dans sa France chérie.

Plaidoirie de Richard Malka

Au cinquième et dernier jour des plaidoiries interrompues parfois par les contestations, crachats et autre toux du principal accusé Ali Riza Polat, après que Marie-Laure Barré, Raphaëlle Hennemann et Nathalie Senyk prirent la parole au nom des familles et victimes de Charlie Hebdo et avant le réquisitoire des avocats généraux lundi, le silence se fit lors du plaidoyer de Me Richard Malka, avocat de Charlie Hebdo, qui, évoquant un procès épique, tragique, mouvementé, parfois romanesque, déclenchant la fureur du monde, de la Turquie au Pakistan en passant par l’Afghanistan, allait appeler à ne pas renoncer à ce droit si merveilleux d’emmerder Dieu !

Le temps qui passe, les défauts d’une ordonnance, les insuffisances aussi. Tout cela ne peut rien changer à la profondeur de notre chagrin.  Les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher ont un sens qui dépasse les actes commis : ils ont un sens politique, idéologique, métaphysique. Ils convergent vers le même objectif. Quand Coulibaly tue des juifs, il ne tue pas que des juifs, il tue l’Autre. Charlie Hebdo c’est l’Autre. L’Autre libre, libertaire, qui s’exprime librement et qui se rit des fanatiques. Comment faire dans une cour d’assises quand je sais bien que l’objet c’est d’analyser des faits et pas forcément de protéger la liberté et la diversité. Je crois qu’il faut accepter qu’il y ait deux procès en un. Ces crimes ne sont pas que des crimes comme d’autres et ce procès ne peut pas être qu’un procès comme un autre. Il doit assumer sa dimension symbolique. Et rien dans le code de procédure pénale n’empêche une cour d’assises de prendre en compte cette dimension symbolique. Vous avez un espace de liberté dans la motivation de votre avis. Je veux plaider pour aujourd’hui, pas pour demain. Pas pour les historiens ou le futur. Parce que le futur c’est virtuel. C’est à nous de crier, de chanter, de parler pour couvrir de nos voix le son hideux des kalachnikovs. C’est à nous et à personne d’autre de nous battre pour rester libre. Mais encore faut-il pouvoir le faire sans être abattu par des kalachnikov. Pendant ce procès un enseignant a été coupé en deux, pardon pour ces mots si horribles. Ces terroristes nous disent : vos cours d’assises, vos lois, on n’en a rien à faire. Ils nous disent avec un hachoir et un couteau, on fera plier 60 millions d’habitants. Et la question c’est de savoir ce que nous leur répondons. Alors certains disent et je le lis tous les jours : il faut arrêter les caricatures. Comment peut-on penser cela avec une once d’honnêteté intellectuelle ? On pourra abandonner tout ce que l’on veut. Ils continueront à nous tuer jusqu’à ce qu’ils nous transforment en poisson rouge tournant en rond dans un bocal. Ils continueront à nous tuer parce qu’ils détestent nos libertés. Pendant ce procès, nous avons reçu des milliers de menaces à Charlie Hebdo. Et pire encore, mais je ne peux pas vous en parler. Et nos vies sont devenues bien difficiles. Et elles le deviendront encore plus après. Alors qu’au moins ça serve à quelque chose. Ils veulent nous terroriser et nous faire peur. Et il faut leur répondre. Alors comment en est-on arrivé là ? Qu’est-ce qui se joue dans cette drôle de guerre qui oppose des dessinateurs à des fanatiques avec des armes de guerre ?”

“L’histoire que je vais vous raconter c’est notre histoire. Et c’est aussi l’histoire, messieurs, qui vous a amenés dans ces boxes. […] Le monde a cédé devant l’obscurantisme et ceux qui détestent les libertés ont gagné. Ils ont senti le sang de nos démocraties et ça leur a donné de l’appétit. L’histoire du blasphème en France commence en 1740 et Cabu en est l’héritier. Il aurait adoré être là parce qu’il aimait tellement dessiner les procès. Cabu qui caricaturait toutes les institutions, en particulier l’armée. Nous sommes en 1740. Une dizaine d’hommes ont changé le monde. On les a appelés les encyclopédistes. Ils ont changé le monde parce qu’ils ont décidé de le regarder sans Dieu.

“On n’a pas le choix. On ne peut pas renoncer à la libre critique des religions. On ne peut pas renoncer aux caricatures de Mahomet. Ce serait renoncer à notre histoire, à l’esprit critique, à l’égalité des hommes et des femmes, à l’égalité pour les homosexuels. Ce serait renoncer à la liberté humaine pour vivre enchaînés. Ce serait renoncer à la liberté d’emmerder Dieu, monsieur le président. Et ça Cabu, tout gentil qu’il était, n’y aurait jamais renoncé. Et nous n’y renoncerons jamais. Jamais ! Jamais ! Le combat de Charlie Hebdo c’est aussi un combat pour la banalisation de l’islam. Un combat pour qu’on regarde cette religion comme une autre. Et en faire une exception serait le pire service qu’on pourrait lui rendre. Ceux qui souillent l’humanité ce sont ceux qui tuent les innocents. Ceux qui enferment de pauvres blasphémateurs. Ce qui souille l’humanité c’est cette absence de doute. C’est ce puissant venin de l’idéologie victimaire qui transforme des êtres humains en machines à tuer. Ce dont on veut nous priver c’est de critiquer le fanatisme religieux. Et ça ce n’est pas possible. L’ancêtre de Charlie Hebdo c’était Hara Kiri. Le slogan de ce journal c’était : “Si tu ne peux pas l’acheter, vole-le“. Voilà ce qu’était l’ancêtre de Charlie Hebdo. Le premier numéro de Charlie Hebdo va être consacré à la censure. C’est l’ADN de ce journal. Nous ne pouvons pas abandonner ce combat-là. La libre critique des religions. Pas des hommes croyants. Ça c’est du racisme ou de l’antisémitisme. Mais la libre critique des idées, des croyances. C’est essentiel sinon on sombre dans l’obscurantisme. Ce journal continue à vivre monsieur le président. Il vit dans un bunker, mais il vit. Il vit entouré de policiers, mais il vit. Il vit sous les menaces. Il vit après une année 2015 dont je ne peux même pas vous parler tant elle a été douloureuse. On ne peut pas tuer une idée. Ils pourraient tous nous tuer, ça ne servirait plus à rien. Parce que Charlie est devenu une idée. Ça ne sert à rien de continuer à essayer. Parce qu’ils en ont fait un symbole. C’est le combat éternel de la barbarie contre la civilisation. La civilisation n’est pas coupable. Les caricatures ne sont pas coupables. Ce qui est coupable, c’est la barbarie et rien d’autre.

Je ne me prononcerai pas sur la culpabilité des hommes qui sont dans ces boxes. Mais pour moi, ceux qui ont connu Coulibaly ont tous commis un crime : un crime d’indifférence. Ils savaient qu’il avait été poursuivi pour terrorisme. Ils savaient qu’il était violent. Monsieur Coulibaly parlait à qui voulait l’entendre de la persécution des musulmans dans le monde. Il était obsessionnellement antisémite. Et ça se voyait forcément. Et vous avez forcément dû le voir. Vous n’avez pas pu ne pas voir que cet individu dangereux qu’il était aussi obsessionnellement antisémite. Et pourtant chacun à votre tour vous l’avez aidé. Avec un tout petit peu de morale, de prudence et d’intelligence, tous les voyants étaient au rouge. Or, de la morale, de la prudence, de l’intelligence ils en ont. Je trouve qu’ils en ont. Monsieur Polat qui connait son dossier par cœur, qui voit les failles. C’est monsieur Prévost qui nous livre un bout de vérité. Il nous dit : “on ne se pose pas de questions“. C’est ça. Mais à un moment, ne pas se poser de questions, ça pose un problème. Et peut-être que ceux qui sont morts ne le seraient pas.”

Les religions sont le pire et le meilleur, elles ont structuré l’humanité et lui ont donné un million de morts. Et ne pas vouloir voir ça c’est ne pas vouloir voir notre part sombre à chacun.

La haine a été nourrie à plusieurs étapes. Ces personnes savent-elles que depuis 1992, Charlie Hebdo est de tous les combats antiracistes ? Ces personnes savent-elles que renoncer à cette liberté d’expression reviendrait à plonger dans le désespoir des millions de musulmans de par le monde. Alors ces trois mois ont été tragiques, difficiles. Autant que ça serve pour que nous ne perdions pas nos rêves, nos idéaux, que nous ne tournions pas le dos à notre histoire. Que nous ne soyons pas la génération qui aurait abandonné notre histoire. Mes derniers mots seront pour Charb. Et j’ai tenu à ce que Denise et Michel soient présents parce que je tenais à leur dire que leur fils était magique. Et que quand on en a marre, quand on a envie d’abandonner le combat, c’est à Charb que nous pensons. Charlie vivra !”


Etant entendu que nul ne pourrait jamais tuer une idée, il avait été, aux Assises, prouvé que ce procès n’était pas celui de “seconds couteaux”, mais, bien au contraire, le procès de rouages indispensables – même si composés de petits voyous – qui avaient rendu possibles ces attentats.

Il avait encore été montré durant celle longue épreuve quelque chose de beaucoup plus large que le terrorisme lui-même : c’était l’odieuse complaisance à l’égard des terroristes.

Le verdict devrait être rendu le 16 décembre.


[1] Cet attentat odieux voulait frapper des israélites qui se rendaient à la synagogue et a visé des Français innocents.

[2] Et encore : pour le contester.

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4 Comments

  1. A l’issue de ce procès, je ne peux m’empêcher de revenir sur la venimeusce déclaration du Général de Gaulle en 1967, peu après la “Guerre des Six Jours”, traitant les Juifs de “Peuple d’élite sûr de lui même et dominateur”, car elle a, je pense, alimenté en eau le moulin de l’antisémitisme.
    Quel dommage !!

  2. La France est un pays ANTISÉMITE
    Les terribles attentats en sont la preuve !!!
    Nous devons Lutter de toutes nos forces contre cet Antisémitisme……

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