Marlène Duretz. « Je ne supporte pas de respirer ma propre respiration » : de la difficulté de porter des masques en société

Inconfortable et frein dans la relation à l’autre, le masque, s’il protège, entraîne un bouleversement des habitudes parfois difficiles à gérer.

À Nantes, une feuille en guise de sourire . Loïc Venance

Michèle, 82 ans, l’a répété tout au long de sa vie de femme : sans rouge à lèvres, elle se sent « toute nue ». Alors, quand est arrivée la date sa première sortie depuis le 17 mars – un rendez-vous chez le coiffeur –, elle s’est empressée de vérifier la bonne mise de son brillant carmin avant de réaliser avec dépit l’inutilité de la chose, port du masque oblige : « On ne le voit même pas, avec ce machin-là ! »

Le port du masque s’inscrit désormais dans notre quotidien de déconfinés. S’il est familier pour les habitants des pays d’Asie de l’Est en raison de précédentes crises sanitaires, il reçoit un accueil en demi-teinte dans l’Hexagone. Majoritairement adopté pour se protéger et protéger les autres, il est boudé par une minorité qui le juge inutile ou inconfortable. S’il permet de bâiller incognito ou dispense d’afficher un sourire de façade, le masque a d’indéniables désagréments : les lunettes embuées par la condensation, une vie à tâtons et des gestes plus maladroits faute de visibilité, les empreintes laissées sur le visage par un masque trop comprimé, les oreilles en chou-fleur sous la tension de l’élastique, la difficulté à reconnaître ceux que l’on croise et parfois à les comprendre, le sentiment d’être muselé et d’étouffer aussi.

« J’ai pris le métro et le tramway et j’ai fait semblant d’en porter un » Damien , 61 ans

« Sous le masque, j’ai l’impression d’être aussi essoufflée que si je faisais un jogging. Pour peu que ce soit un peu le rush dans la boutique, j’ai toujours le souffle coupé », explique Nathalie Brétecher, masquée à toute heure et gérante de Couleur Vrac, épicerie de vente en vrac de produits bio et locaux, installée à Créteil Village (Val-de-Marne). « J’ai pris le métro et le tramway et j’ai fait semblant d’en porter un », reconnaît Damien, 61 ans. Semblant ? « Je ne supporte pas de respirer ma propre respiration, j’ai le sentiment d’être dans un sous-marin. Je fais de l’alternance, laissant tantôt mon nez tantôt ma bouche dehors », poursuit lephotographe portraitiste, qui juge les masques abominables.

Céline respecte à la lettre les gestes barrières, ne sort jamais sans son masque. « Ce n’est pas tant pour moi mais pour les autres, que je le porte, souligne l’ingénieure lyonnaise. Pour mes voisins, que je vais croiser dans le hall en sortant, pour les passants que je vais croiser sur le trottoir, pour la petite dame ou le vieux monsieur à côté de moi à la supérette. Cela a des inconvénients, mais j’ai l’impression de prendre soin d’eux. »Le masque interroge inévitablement la relation à l’autre, ainsi que les interactions sociales : crainte de ne pas être entendu ou de ne pas entendre son interlocuteur, de ne pas être compris de lui ou de ne pas saisir ses propos, impératif de parler plus fort, d’articuler davantage aussi… Jusqu’à finir par baisser le masque, comme l’a fait cette commerçante toulousaine, samedi 16 mai, dans un face-à-face tendu avec des « gilets jaunes » relayé sur Twitter, pour exprimer l’ampleur de son exaspération.

« Triste, déprimant, inquiétant »

« Aujourd’hui, je suis allée en ville, à Aubusson. Et là, le choc, tout le monde masqué ! J’ai trouvé cela triste, déprimant, inquiétant », témoigne Christine, qui habite depuis près de deux ans dans un petit hameau reculé au fin fond de la Creuse, selon l’expression consacrée. « On passe à 2 mètres des gens, ils sursautent et reculent de 2 mètres supplémentaires. Tous pestiférés, tous inquiets. A la limite de la psychose. La gueule sous le masque, crispée », décrit-elle sans détour. Lorsque l’anachorète s’est rendu à la banque, les employés étaient retranchés derrière leur rideau métallique, selon ses propos,entrouvrant de 5 cm la porte pour lui tendre un formulaire. « Etait-ce eux qui risquaient de me contaminer pour qu’on les enferme ainsi, ou moi dont ils avaient peur ? », se demande-t-elle, volontairement caustique.

Dans la relation médecin-patient, le masque est aussi un obstacle. Claire, Parisienne de 34 ans, a « trouvé ça personnellement violent » de faire sa visite de suivi de grossesse. « Je suis arrivée dans une maternité quasi vide, où je n’ai parlé qu’à des demi-visages, explique la jeune femme enceinte de sept mois. J’ai eu le sentiment que, avec les masques, il était impossible de se raccrocher aux mimiques et aux expressions faciales qui expriment la bonne volonté et l’empathie. » Ce psychologue aussi estime que cela change la relation avec les résidents de l’Ehpad où il exerce : « Ceux qui d’habitude lisent sur les lèvres car ils sont à moitié sourds ne peuvent plus le faire, je ne peux plus voir leurs émotions au cours de nos entretiens. » Ces dernières semaines, Alice, jeune étudiante en droit, ne sort que pour se rendre à vélo chez sa psychiatre. « Etre dans le registre de l’intime face à quelqu’un qui porte un masque alors qu’on peut soi-même à peine respirer est une vraie gageure. Et pour pleurer, n’en parlons pas ! Cet échange en devient plus impersonnel et médical encore, sans compter qu’il faut articuler davantage et parler plus fort, observe la vingtenaire. Le masque est une barrière aux émotions que je pourrais être amenée à exprimer. Je suis dans la retenue. »

D’autres s’accommodent de ce nouveau filtre, et de l’absence de communication non verbale, écarquillant les yeux derrière leur masque et haussant les épaules lorsqu’on évoque une potentielle déshumanisation. « On ne voit pas le sourire des gens, c’est vrai. Celui qui dit merci ou signifie que tout va bien. Mais on ne voit pas non plus ceux qui tirent la gueule. Ça fait des vacances ! », convient cette passante derrière un masque sur lequel sont brodés nez et bouche. « Derrière les masques, nous perdons notre singularité », considère dans une tribune au Monde le sociologue David Le Breton pour qui, en matière d’interaction, « nous entrons dans une phase de liminalité, c’est-à-dire d’entre-deux, où les codes manquent ; il faudra les réinventer ».

« Du piment et du mystère »

Sur ce terrain, les uns évoquent volontiers les coins des yeux qui se plissent et les pommettes qui se soulèvent lorsque leur interlocuteur sourit, ainsi que la « gymnastique » si expressive des sourcils et la gestuelle corporelle qui prend le dessus. D’autres relèvent que les petits gestes de civisme et de politesse ne se sont pas volatilisés avec le Covid-19. Pas tous.

Maïté, retraitée depuis peu, s’attache aux yeux « pour percer l’autre ». Le masque ajoute, selon elle, « du piment et du mystère à celui que je ne connais pas ». « Je ne sais plus si l’inconnu que je croise est beau ou laid, mais je sais que ses yeux sont plus grands, plus parlants, plus expressifs et j’y prête plus d’attention », explique celle qui recouvre ses masques à la manière de tableaux de maître avec des feutres indélébiles pour pouvoir les laver à 60 degrés. Lorsqu’elle part faire ses emplettes à pied au centre-ville de Nanterre, Margaux, derrière ses lunettes et son masque, maquille sciemment ses yeux. « Ils deviennent visiblement ma nouvelle bouche, affirme cette chef de produit marketing de 28 ans. Les sourires pouvaient désamorcer jusqu’ici des situations, maintenant qu’ils sont cachés, nous allons devoir apprendre à sourire avec les yeux. » Elle a accompagné sa phrase d’un clin d’œil et joint ses mains en cœur. Tout est dit.

Marlène Duretz

Source: Le Monde. 19 mai 2020.

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4 Comments

  1. Je ne porte le masque qu’en cas d’obligation absolue (rendez-vous médecin, coiffeur, magasins exigeant son port). La psychose alimentée par le gouvernement et les chaînes de télévision a pour effet de déshumaniser encore plus notre société : le masque, qui dépersonnalise et désinvidualise notre visage, en est un symbole. Méfions-nous de la peur de l’autre institutionnalisée : elle ne laisse rien de présager de bon pour notre avenir. Signé J.No way out.

  2. Il y a des adultes qui se comportent comme des gamins.
    Le masque, s’il etait porté par tout le monde correctement permettrait d’arreter rapidement la pandémie et sauverait donc des milliers de vies. Le reste c’est du caprice d’enfant gâté. Il y a malheureusement beaucoup d’adultes qui ne portent pas de masque ou le portent mal, une vraie honte. Les asiatiques sont bien plus disciplinés et on peut constater le resultat

    • Je respecte scrupuleusement les gestes barrières, j’évite tout rassemblement, je me lave les mains de très nombreuses fois et passe à l’alcool à 70% tout ce que j’achète, donc mon comportement est tout à fait responsable. La clé du problème, ce sont les tests, et j’aimerais bien pouvoir être testé, comme des millions d’autres Français. Mais les autorités françaises ne semblent pas pressées de tester massivement la population et on attend toujours. BAV

      • Allez dans un laboratoire et faites vous tester . Ça coûte entre 30 et 40 euros et ce n’est pas pris en charge par la SS mais ça apaisera vos frayeurs!

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