Stéphanie Zitoune Isidor. Ne jetez pas mes sandales bleues

-“Et ça on les met à la cave ou on les jette Madame ??”
Je roule vers mon auxiliaire de vie à qui j’ai demandé de trier les affaires que mon armoire vomit comme un trop plein de vêtements non utilisés depuis presque 5 mois.
Elle tient à la main ma sandale bleu nuit à paillettes.
D’autres habits trônent sur le lit comme un vestige d’un autre temps, avec la pile des choses à jeter ou à remiser.

Me revient en mémoire le jour où je les avais achetées.
J’étais rentrée dans cette boutique rue d Alesia et j’avais direct annoncé la couleur:
-Bonjour je cherche une paire de sandales sensuelles à paillettes qui pourrait tenir compagnie à ma canne rose fuchsia.
Le magasin était vide.
La vendeuse avait été amusée et l’espace d’une après-midi j’avais joué les Pretty woman.
-“Ok on va les trouver ces sandales sensuelles”
Trop hautes
-Trop flashy
-Trop ternes
-Trop serrées

Puis finalement, on s’était arrêté sur une paire de sandales à paillettes bleu nuit.
Son talon compensé mais pas trop me permettait de faire illusion.
Je prenais de la hauteur sans risque.
Adjugé vendu.
“-Vous êtes pêchue vous. On ne dirait pas que vous êtes handicapée.”
Cette phrase, on me la sortait sans arrêt.
Je m’en étais presque convaincue.
80 pour cents d’invalidité quand même…
Des symptômes sérieux mais invisibles.
Je ne m’étais jamais rien cassé et j’en faisais des kms…
Je suis atteinte d’un handicap invisible.
C’est pratique pour dissimuler ses douleurs.

Steph était de nouveau dans la place

Ces sandales à paillettes, c’était mon retour à ma vie de femme après des années de lutte qui avaient eu raison de ma féminité.
Trop de combats dans l’ombre, trop de mots qui blessent et de maux tus.
Ces sandales pailletées bleues criaient au monde mon retour à la vie: Steph était de nouveau dans la place.
Je retrouvais ma place de femme, je réapprivoisais ma sensualité.
J’essayais de me réconcilier avec mon image, de gommer les mots violents du passé qui font se sentir laide et je voulais Reconquérir ma vie.
Je célébrais chaque sortie comme on va à un premier rendez-vous galant: Certainement trop maquillée, trop apprêtée.

Punaise, je ne me suis jamais sentie aussi vivante que cette dernière année.
Une résurrection, un feu d’artifices… Je redécouvrais tout, la France, les restos,, les combats associatifs, les concerts, mon rire qui éclate , Que je pouvais être jolie dans les yeux des autres.
A défaut de me trouver belle.
-“Postez postez des photos de vous.
Allez hop vous devez vous draguer vous même.

Je me rappelle que j’avais esquissé un large sourire dans son cabinet, après des séances douloureuses où l’on avait abordé les années de bleus à l’âme et au corps.
J’étais vivante, vivante…

Et Bim ce 29 décembre, deux craquements brefs et secs distinctement entendus et je redevenais Cendrillon…
Je me suis couchée comme le soleil qui était magnifique ce soir-là à la Ciotat
Je me suis prise les pieds dans des racines mises sur mon chemin.
Des racines…
Celles du mal ? De ma personnalité ?
Quelque chose de profondément ancré qui entrave ma possibilité d’être heureuse ?
Je ne peux plus avancer sur le chemin de la vie.
Il me faut apprendre à y remarcher différemment.
Il paraît qu’après quelques mois complètement immobilisée , on perd le schéma de la marche.
Que je devrais tout réapprendre comme un bébé.
Apprendre à mettre un pied devant l’autre.
A me rattraper quand je perds mon équilibre.
A ne pas trouver d’autre béquille que moi même.

Apprendre à marcher


Apprendre à marcher c’est quitter une dépendance, être autonome, explorer le monde. Alors avoir une nouvelle possibilité de marcher autrement ce n’est pas donné à tout le monde…
Essayer de remarcher autrement…
Ce nouvel apprentissage de la marche doit me permettre une nouvelle réassurance.
Et le moteur pour ça c’est la sécurité affective, celle qui permet d’avancer sans peur.
J’avais l’impression d’avoir réussi à prendre un autre chemin cette année…

Alors c’est fini ? C’est fini ? Ma liberté aura duré une petite année pour se fracasser au soleil couchant ?
A la remise Stéphanie, tu vas à la cave avec tes chaussures à paillettes, tes tenues de soirée, tu restes chez toi et tu n’avances plus !!
Non mais qu’est-ce que tu croyais ? En avoir fini avec les soucis ?
Clouée au pilori, la Steph sur son lit médicalisé, au 3 ème étage sans ascenseur…

Rallumez la lumière

Aucune consolidation significative depuis la dernière radio.
Le verdict est tombé la semaine dernière.
Je ne guéris pas…
Je prends perpét..
Et pourtant je ne me résous pas à abdiquer.
Je n’ai pas quitté 20 années d’obscurité pour ne vivre qu’une petite année de résilience.
Rallumez la lumière.
J’avais payé l’abonnement pour plus de temps…
Rallumez svp

Je ne peux plus marcher mais je suis debout

Je ne peux plus marcher mais je suis debout.
Debout, vous m’entendez ??
Je n’en n’ai pas fini.
Je n’ai pas fini.
Je veux encore, j’en veux encore…
Visiter le monde, m’inscrire au monde…
Je veux rire, aimer, être aimée, marcher près de la mer mes deux pieds enfoncés dans le sable.
Ma consolidation, je l’ obtiendrai grâce à ma volonté, grâce à vous tous qui me suivez depuis des mois et qui, malgré vous, dans ce confinement imposé, m’avez rejointe quelques temps.
Je vais t’en fabriquer moi de l’os, de la moelle de vie…
Il n’est pas question que j’ abdique.
Les médecins trouveront bien une solution.
Ou sinon ma moelle, je la fabriquerai, de manière symbolique.
Je continuerai…

-“Non ne les jetez surtout pas mes sandales svp.”
On les garde…

Suivez-nous et partagez

RSS
Facebook
Facebook
Twitter
Visit Us

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*