Anecdotes lamentables: les Français ont-ils la classe dirigeante qu’ils méritent? Maxime Tandonnet

Quelques anecdotes récentes, dont je certifie, sur mon honneur l’absolue authenticité. Et qui m’ont fait mal. Mes amis ou relations ne m’en voudront pas j’espère, s’ils me lisent, dès lors que le récit est anonymisé.

Discussion sur l’immigration. « Je ne comprends pas, me dit une amie parisienne de la bourgeoisie aisée, que l’on puisse songer à limiter et réguler l’immigration, cette formidable source de prospérité, de richesse culturelle et de diversité ». Mais 10 minutes plus tard, la conversation a dérivé sur tout autre chose: la visite d’une exposition qui doit avoir lieu à la Courneuve (93) et à laquelle certains de nos convives envisagent de se rendre. La même personne: « Moi, jamais, jamais! jamais je ne vais dans ces quartiers pourris et j’interdis même à mes enfants de s’y rendre! » (sic).

Sur la réforme des retraites, quelques jours plus tard, une autre amie,  la cinquantaine (ex-LR), classe moyenne, proche banlieue: « Ah non, non, non, moi, je soutiens à fond Macron: qu’il ne lâche rien! Il faut en finir avec ces P… de syndicats, il est en train d’abattre les régimes spéciaux, il va réussir  ce que la « droite » n’a jamais eu le courage de faire! » Et juste après: « de toute façon, moi je ne suis pas touchée, la réforme est applicable aux classes d’âge née après 1975,  je suis née en 1966, et ne suis pas concernée! Donc, m’en fous! J’y échappe! » (sic).

Soirée cocktail chez un homme d’affaires, par un beau soleil d’automne, sur les hauteurs de Cannes, dans une merveilleuse villa dont la terrasse offre une vue panoramique sur la mer. Le sexagénaire me dit: « Il y a deux personnes à qui je dois tout: ma mère et Macron. Ma mère m’a donné la vie. Macron a sauvé ma fortune ». Moi: « l’ISF (impôt de solidarité sur la fortune) n’a pas été complètement aboli, il a été transformé en IFI (impôt sur la fortune immobilière). Vous devez beaucoup payer au titre de l’IFI!  » (outre sa villa cannoise, ce brave homme vit à Paris dans 400 mètres carrés au-dessus du Champs de Mars et possède une villa à Deauville et un chalet à Courchevel). Réponse, sur un ton mi-indigné, mi ironique: « Mais vous rigolez, ou quoi? Je m’en tape de l’IFI! Mes placements financiers (désormais exonérés), c’est au moins 40 fois mon patrimoine immobilier! »

Dîner parisien, un samedi, discussion politique. L’un des convives, Monsieur insoupçonnable, d’un certain niveau intellectuel, catégorie socio-professionnelle +++, certes bien aviné, parle en pleine crise sociale: « Tout va très bien. C’est le bordel. La Marine arrive. Plus c’est le bordel, plus c’est tant mieux (sic), et plus son heure approche. Elle sera bientôt là. Le Gouvernement, le Parlement, l’Administration, les lois, les juges, le budget, la dette, l’Europe, elle en a rien à foutre. Elle va remettre de l’ordre dans ce pays, elle va broyer les c… de l’Etranger, de l’Enarchie et de la Finance. Tout se combine en ce sens, c’est inéluctable. La providence est en train de s’accomplir! »

Last, but not least. Je n’invente rien, et j’en donne ma parole d’honneur. Fin 2017, un samedi (encore) réunion « d’intellos » de tout bord à laquelle je suis (bizarrement) convié. L’un d’eux, une célébrité qui ne cesse de faire, encore aujourd’hui, la leçon du matin au soir sur tous les plateaux de télévision et les éditoriaux, plutôt à droite pour l’argent, à gauche pour les « valeurs », disons centre-gauche. Nous sommes fin 2017 et cette belle « intelligence » médiatique parle: « Désormais, la « transformation » de la France est en cours et plus rien ne l’arrêtera! » Moi (prenant la parole pour la première fois de la soirée): « Attendez! Ce n’est pas si simple! Il y a des contraintes juridiques, politiques, européennes, budgétaires, financières, il y a les syndicats, la rue… » Immense et violent éclat de rire de mon interlocuteur, et de toute la salle avec lui: « Les syndicats! La rue! Les contraintes! Mais vous n’avez rien compris! C’est fini tout ça! Vous êtes de l’ancien monde! Depuis six mois, il fonce! Il avance! La France s’est remise En Marche et nous sommes dans un nouveau monde! Vous n’avez rien compris! Mon pauvre! »

Alors, la faillite de la classe dirigeante est-elle déconnectée du pays où n’est-elle que le reflet au centuple d’une médiocrité ambiante? Une vraie question à laquelle je n’ai pas de réponse.

Maxime Tandonnet

Maxime Tandonnet est haut fonctionnaire, historien et essayiste. son dernier ouvrage: André Tardieu l’Incompris est paru chez Perrin en 2019

Suivez-nous et partagez

RSS
Facebook
Facebook
Twitter
Visit Us

7 Comments

  1. Les Français ont-ils mérité d’avoir des médias parmi les pires au monde ? Des médias qui désinforment à tour de bras et qui, pour certains d’entre eux, ne sont pas “Je suis Charlie” mais “Je suis Coulibaly” : Libération, Les Inrocks, Télérama, BFMTV, LCI, CNews, France Télévision, TF1, France Inter, Slate, L’Obs, Médiapart, Le Monde,Minute,Rivarol, L’Express etc…

  2. André Tardieu avait mené une réflexion sérieuse sur la réforme de l’Etat et de l’administration, qui dominait les autres réflexions de droite; elle put enrichir les réflexions de la Résistance et de la France Libre.
    La richesse de la réflexion américaine sur l’économie fait honte à notre tradition de haine sociale et le macronisme tient lieu de réflexion unique, économique et sociale.
    A Neuilly, bastion des entrepreneurs intelligents (so gesagt), nous avons un maire qui a le mérite de réfléchir, depuis des années, à l’aménagement du territoire, habituellement abandonné aux fantômes communistes et gaullistes). Les macroniens qui veulent être partout, suivant le vieux principe:”on détruit mieux sur place” nous infligent une absence de projet municipal dont la médiocrité surprend.
    Je ne pourrai jamais pardonner à ces individus de priver un vieux de son optimisme habituel.

  3. Tous ces exemples sont sans doute véridiques (et je pourrais surenchérir avec des exemples semblables).
    MAIS des exemples contraires abondent aussi (et je pourrais aussi etc…).

    Des exemples isolés de comportement individuel ne servent donc à rien ; sachant surtout que cet article pèche par le mensonge par omission : l’auteur évite soigneusement d’apporter des exemples contraires à sa thèse fondamentalement pessimiste.

    Par ailleurs, à la question en titre de l’article « les Français ont-ils la classe dirigeante qu’ils méritent? » la réponse est sans doute OUI.
    MAIS les Suédois aussi… Les Chinois….Les Argentins….Et les autres. Sans oublier les Israéliens qui ne méritent apparemment rien car ils n’ont pas de classe dirigeante (enfin…pas de gouvernement).

    En vérité, (faire) croire qu’il existe des lacunes spécifiquement françaises est une illusion.
    Cela dérive de l’ailleurs qui rime avec meilleur ; mais rime n’est pas synonyme.

    Ailleurs N’EST PAS meilleur et on n’échappe pas ailleurs aux défaillances de la nature humaine qui sont à l’origine de nos problèmes ici.

    La comparaison globale avec d’autres pays et autres systèmes de gouvernance est LOIN, très loin de tourner au détriment de la France.
    MAIS, semble-t-il, le gazon a l’air toujours plus vert chez les voisins…

    Cessons de pleurnicher et de cracher dans la soupe. Kleenex pour tous !

  4. Critères d’une post-démocratie (source wiki faute de mieux) :
    “1) Elections aboutissant à des résultats non-représentatifs du peuple 2) droits juridiques non-respectés par l’Etat ou les dépositaires d’une autorité 3) des débats peu équilibrés, limités à quelques sujets ou orientés en faveur des mêmes réponses”
    On pourrait débattre du point 2, mais il me semble incontestable que les points 1 et 3 caractérisent la France et les autres pays occidentaux du monde actuel.

  5. @ Nelson et aux autres.

    Nous sommes d’accord (même avec le point 2).
    Surtout avec « caractérisent la France ET les autres pays … ».

    En revanche, pourquoi les « occidentaux… du monde actuel » ?
    Ce que vous dites concerne TOUS les pays, présents et passés.
    Le « avant c’était mieux » est tout aussi FAUX que « ailleurs est meilleur ».

    Avant, nous étions simplement plus jeunes… Donc peut-être plus optimistes/naïfs.

    Toute chose en ce bas monde nait, vit et meure. DONT « la » démocratie (dans l’hypothèse qu’il n’en existe qu’une seule forme…).

    Nous appartenons à une espèce de mammifère vieille de plusieurs millions d’années ; dont le reflexe grégaire, à savoir la gouvernance collective moyennant une organisation sociale et politique, était toujours une condition obligatoire de la survie.

    « La » démocratie nous est connue (et encore…limitée, éphémère et fragile) depuis deux ou trois siècles. C’est négligeable comparé aux millions d’années de notre Histoire.

  6. L’ERREUR MAJEURE DE TOUS LES RÉFORMISTES DE FRANCE DEPUIS 40-50 ANS C’EST D’AVOIR MIS LA CHARRUE AVANT LES BOEUFS, C’EST À DIRE AVANT QUE DE DEMANDER DES SACRIFICES AUX FRANCAIS, IL FALLAIT FAIRE SA NUIT DU 4 AOUT: RENONCER ET ABOLIR LES PRIVILÈGES DE LA CLASSE DIRIGEANTE (ANCIENS pRÉSIDENTS, MINISTRES, SÉNATEURS, DÉPUTÉS…l’ÉXEMPLE DE JEAN-PAUL DELEVOY EST FRAPPANT: CELUI QUI PRÉPARAIT LA RÉFORME ÉTAIT UN PRIVILÉGIÉ DE LA PIRE ESPÈCE! pIRE ENCORE: AVEZ-VOUS ENTENDU PARLER DU RAPPORT LOUIS ARMAND? IL DATE DE 1960 ET ANALYSAIT TOUS LES FREINS À L’ÉCONOMIE FRANCAISE (PRIVILÈGES INDUS, RENTES DE SITUATION, RETRAITES MIRIFIQUES DES ÉLITES ETC…) RAPPORT NE FUT SUIVI D’AUCUNE MESURE ET FUT PROMPTEMENT ENTERRÉ. COMMENT VOULEZ-VOUS FAIRE AVALER DES RÉFORMES AU PETIT PEUPLE DANS CES CONDITIONS??? IMPOSSIBLE!!!

  7. A titre d’anecdote j’ai regardé plusieurs fois le contenu des forums d’un magazine célèbre et bobo que je ne citerai pas. On y trouvait des électeurs d’un peu tous les partis. Mais les plus ignares, les plus bêtes et méchants étaient tous…Des lepénistes ? Des mélenchonistes ? Des pro LR ? Des Hollandistes (il en reste peu) ? Non. Des macronistes. Et c’était vraiment frappant : les internautes les plus bêtes et grossiers étaient tous des partisans de Macron (certains venus du PS d’autres de LR). Cela m’a semblé instructif…

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*