Bloody, bloody sunday, par Sarah Cattan

T’as vu ? Moi perso j’avais d’abord décidé que ça allait bien comme ça, les commémorations. Qui servent à quoi. Qui donnent à certains bonne conscience. Et puis c’est bon : on passe à autre chose. Next !

Tu savais bien pourtant. Même que je t’en avais parlé. Je t’avais dit combien c’était grave cette concomitance indécente Regarde A chaque fois T’as une fête qui vient contrebalancer l’horreur. Que ça en devient limite supportable. Nice ? Ben oui Mais c’est l’été Les vacances Les robes à bretelles Montauban ? Entre les vacances d’hiver et celles de Pâques Juste après Allez Avoue Toi aussi tu pars skier hein. Charlie L’Hyper casher C’est juste après Noël T’en peux plus du foie gras et du chapon et même des cadeaux. Magnanville C’est au cœur de l’été Ben quoi Tu vois bien Ça tombe toujours mal Pas de place pour le recueillement T’es over busy Tu frises le burn out Arrêtez Appuyez sur pause Ben non Le bouton Ils l’ont pas Putain ça craint J’suis fatiguée moi.

Ça gave leurs bougies leurs fleurs C’est limite indécent T’en peux plus T’éteins tout Le 13 novembre Le 7 janvier L’autre en mars et Il s’y prend sur plusieurs jours.

Oui mais alors t’éteins tout ? Tout le temps ?

Ben ouai. Moi j’éteins tout tout le temps. Lors de qu’ils osent appeler dates anniversaires. Les voir aller, de leurs gerbes hideuses escortés, commémorer. Dieu que ce mot est laid On n’y voit même plus l’idée de mémoire Ils vont, Selon un circuit décrété par les terroristes, Un Tour Operator, Toutes les chaînes info en continu qui suivent Oh non pas ça.

Tout ça pour te dire que ça revient. Ça reviendra toujours. Non telle une douce ritournelle. Pas comme ces anniversaires heureux, même que ça te gave à force d’y aller chaque année. Non là c’est pire ça revient Et ça s’en va Jamais Ils appellent ça Les Commémorations

Et toi t’es là Tu choisis les cadeaux tu gères le quotidien Et encore Je passe sur le tout venant Les 300 morts en Egypte juste parce qu’ils étaient soufis Non Non Je te cite juste le lourd.

Quoi ? Tu me dis que dans ta vie perso y a aussi des drames et qu’avec tout ça en prime, ça craint ça fait beaucoup ? Oui ben Démerde-toi Fais comme tu peux Fais comme nous tous Fais avec

Ben quoi. Moi aussi je savais bien que le, lendemain du 6 eh ben ce serait le 7 hein. Ben ouai. Moi aussi ce matin j’avais des envies de rien. Des états d’âme qu’ils disent, certains. Ben ouai moi aussi j’ai fait comme si c’était un jour banal Comme si j’allais faire le café Embrasser mon amoureux Faire des projets Sauf que ben ouai ce matin ça collait pas.

T’allumes ton smartphone. Tu réalises que t’as plus jamais changé la photo de ton IPhone. Que ce 7 janvier 2015 Quand ton amoureux t’a dit Charlie est touché Ben toi tu l’as envoyé bouler T’as dû dire un truc comme Arrête tes bêtises Je ne te crois pas Sauf qu’il a égrené les noms. Un par un.

Non.
Pas Cabu.
Pas Wolinski.
Pas Charb.

Et Lui il te disait avec précaution Tout doucement Tignous aussi. Elsa. Tonton Bernard. Les autres.

Tu te souviens de la Sidération. Tu savais même pas ce que c’était à éprouver. T’avais lu ça dans les livres. T’as allumé la radio. T’as regardé toi aussi BFM. T’as pris la mesure de l’horreur. L’ampleur du désastre. T’as mesuré Le sens du carnage.

Tu t’aperçois qu’ils ont tous leur marqueur. Toi tu dis Ilan Et puis là tu dis Charlie. La maladie, dis-tu, elle date de ce putain de 7 janvier. Depuis lui, T’as toujours un regard sur l’écran de ton smartphone.

Quoi . Quand. Où. Qui.

Bien sûr mille messages tendres. Gais. Heureux. Tu viens déjeuner? Je t’aime.

Sauf que soudain l’Hyper Casher. Nice. Magnanville.

Cette photo aussi. Ce rappel. Même pas triste non. Juste à leur image. Au cas où. Au cas improbable où tu viendrais à leur manquer. A te dérober. Tu sais que leur mort t’oblige. A quoi ? Ben t’en sais rien. A survivre. Et pas bêtement. Pas comme ça. Tu dois de leur assassinat faire quelque chose.

T’en as, Charlie, c’est aussi leur marqueur. Tu sais plus pourquoi. Ceux-là ils te disent combien ils leur manquent. Ils me manquent tellement. Je ne me suis rendu compte de leur importance qu’a posteriori. Contrairement à beaucoup qui semblent avoir fait la démarche inverse, je suis devenu Charlie. Ces gens-là étaient le pilier de notre démocratie et l’héritage de notre culture faite de liberté et de tolérance, tout ce que détestent les obscurantistes d’aujourd’hui. Pourvu que Riss et sa bande continuent le combat! Et pourvu que les Français continuent de s’intéresser à leur sort. Pour ma part, c’est toujours Charlie et même Charlie toujours T’écrit David.

Elle, elle te dit que Non seulement nous n’avons pas avancé, mais nous nous enfonçons chaque jour un peu plus. Comme si tu savais pas. Celle-là, elle se rappelle où elle était ce jour-là. Lorsque j’ai appris cette horreur, incrédulité totale. Les noms et pas des moindres, perso les noms de Bernard Maris , Cabu, Wolinski, Charb m’ont faire prendre la dimension de l’événement. Je ne suis jamais ressortie de la stupeur Sarah

Elle, elle se souvient qu’elle était en Conseil d’administration Que son directeur les a quittés pour aller au Vieux port. Que les gens s’y réunissaient spontanément.

Tous ils parlent de Charlie comme d’un des derniers bastions contre le renoncement, la lâcheté ambiante, la compromission.

Tous, ils confessent ne s’en être jamais remis. Qu’ils aient eu ou pas Honoré comme ami comme voisin Tignous Ficcheti. Ils te disent : quel vide

Ils en parlent comme d’une cata. Se demandent comment on peut proclamer qu’on n’est pas Charlie. Et parfois chanter en même temps – Salut Mister President- pour les assassinés du Bataclan.

A beaucoup les dessins des assassinés manquent cruellement Tout est bien moins caustique désormais Malgré des Unes remarquables.

Toi tu dis rien. Tu leur rends grâce de continuer.

Après t’as ceux qui débattent. Ben non disent-ils avec raison les attentats n’ont pas commencé avec Charlie. T’as ceux qui te parlent des Juifs et puis ceux qui reprochent ton silence lorsque des coptes furent assassinés. Sébastien Sellam Ilan Halimi Les victimes de Montauban et Toulouse. Lui, il te rappelle que le terrorisme moderne a commencé juste après septembre noir en 1970 lorsqu’ Arafat, ce fameux résistant prix Nobel de la Paix, qui assassina entre autres tous les enfants d’une école à Maalot, fit exploser trois avions à Amman. Ça ne s’est plus jamais arrêté.

Lui, il te dit que la maladie date du 1er février 1979 et du 29 décembre 1979. Retour de Khomeiny en Iran et entrée des russes en Afghanistan. Sous la bénédiction de la France. Non, réplique celui-là : 1915.  Le génocide arménien.

Et ils y vont. Le tout début de la découverte de la Secte. Les fous de Dieu. La rue des Rosiers. Copernic en 1980. Tati en 95. Saint Michel en 95. Et l’attentat de Munich pendant les jeux olympiques, je n’oublie rien tous ces morts tournent dans ma tête au point de me rendre folle de douleur rajoute celle-là. Pour le tournant en ce qui nous concerne, nous Juifs, c’est le Concile de Nicée ou fut inventé le peuple déicide, conclut cet autre.

Toi, t’as appelé ça La liste de Grumberg. Il a listé les attentats islamistes sur les seules 50 dernières années. Grumberg[1] : J’ai compté 91 attentats terroristes commis par des musulmans. Imaginez le tableau, si l’islam n’était pas une religion de paix et d’amour.

Tu restes sur Charlie. Tu parles d’électrochoc. Ben ouai mais chacun a le sien, d’électrochoc. Pour lui c’est Ilan Halimi.

Et puis bien sûr t’as Yves qui dit que son électrochoc à lui, c’est Le manque de grand parents et la jalousie envers ses petits copains qui lui disaient : je vais voir mes grand parents et ça me fait chier et auxquels il répondait: Moi ce qui me fait chier c’est de ne pas en avoir car ils étaient juifs.

Toi, tu leur dis que Bien sûr on continuait les barbecues Les voyages Bien sûr on éclatait de rire Bien sûr on tombait amoureux Bien sûr on jouait toujours comme des enfants. Mais pas comme avant. Mais pas comme avant. Pas comme avant.

Moi, j’m’disais que cet abruti de Pascal Boniface allait m’obliger à lire sa dernière plaidoirie, Antisémite, même qu’on rigola beaucoup avec ce que Larunet appela son coming out, eh ben, et en même temps Tu vois pas que France Gall eut le mauvais goût de mourir. A son tour.

Aujourd’hui c’était aussi Noël orthodoxe. Vesna la non-croyante espère néanmoins que l’amour et la paix associés à la naissance de Jésus pussent nous aider.

Bloody, bloody Sunday[2] indeed me disais-je en traçant la route sur l’A 13.

En écoutant en boucle le sublime Youkali. Et ses promesses. Ce pays de nos désirs. Cette éclaircie promet la voix de la soprano. Mais comme en même temps la voix te parle d’un rêve D’une folie Te dit qu’il n’y a pas de Youkali Alors moi Tu m’connais J’ai recensé mes rendez-vous. Mes priorités. Georges Bensoussan. Sarah Halimi. Les plaques commémoratives. Exiger que soit dit le nom du terrorisme qui avait tué. Youkali. Aussi.

[1] Dreuz Info. Jean-Patrick Grumberg. 22 juillet 2016.

[2] John Schlesinger. 1971.

Sarah Cattan

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