Au bout du fil, Par Alain Chouffan

Astrid von Busekist consacre une magistrale enquête à la notion d’eruv et à ses multiples significations : religieuse, symbolique, historique, politique.

Les juifs orthodoxes respectent le Shabbat. Ce jour-là, sur les 39 interdits édictés par le Talmud, il y en a un tout à fait étrange : l’interdiction de porter des objets de la maison vers le domaine public. Au lieu de renoncer à porter des livres, des clefs, à pousser des poussettes d’enfants, ou des fauteuils roulants entre la maison et la synagogue par exemple, les Sages ont eu l’idée d’étendre l’espace privé – ou toutes ces activités sont permises – à une partie de l’espace public.

An Ultra Orthodox Jewish man stands on a  ladder and hangs "Eruv" (Eiruv or Erub) wire, near the Gilo neighborhood in south Jerusalem, on Friday, Aug 14, 2009. A community Eruv refers to the legal aggregation or "mixture" under Jewish religious property law of separate parcels of property meeting certain requirements into a single parcel held in common by all the holders of the original parcels, which enables Jews who observe the traditional rules concerning Shabbat to carry children and belongings anywhere within the jointly held property without transgressing the prohibition against carrying a burden across a property line on the Jewish sabbath. Photo by Nati Shohat / FLASH90. *** Local Caption *** Úȯ· ÁÂË ÚÓ„ Á¯„ÈÌ Á¯„È È¯Â˘ÏÈÌ

Comment ? En constituant un espace, appelé eruv, délimité par des frontières discrètes avec des fils très fins presque invisibles (voir photo). À l’intérieur de cet espace, les observants peuvent se comporter comme dans un espace domestique. Il existe des eruvin partout dans le monde.

Astrid von Busekist, professeur de théorie politique à Sciences Po, a mené une remarquable enquête sur ce sujet complexe. Et surtout inconnu du grand public, qui touche aussi bien à la laïcité qu’aux rapports entre la religion et la politique.

L’Arche : L’eruv. Comment expliquez-vous que tant de juifs de France ignorent la signification de ce mot ? Un sujet tabou ?

Astrid von Busekist  : Il n’y a aucun tabou associé à l’eruv. Des querelles liées à son installation, oui, mais des tabous certainement pas. Les juifs savants et observants connaissent généralement le sens du mot et la pratique qui s’y réfère. J’ai, en revanche, été très étonnée de constater que même les collègues et les étudiants de l’Université de Tel Aviv, où je présentais mes travaux, ignoraient majoritairement la signification de l’eruv, alors que les eruvin sont parfaitement visibles en Israël et quelquefois même signalés par des panneaux. En même temps l’eruv est un concept complexe. L’eruv, c’est vrai, est connu des juifs observants dans les villes où il est implanté, moins connu, même des juifs observants, dans des pays comme la France où la pratique est rare.

La majorité des juifs connaissent la plupart des 39 interdits du Shabbat. Ils connaissent moins l’eruv. Mais qu’est-ce exactement qu’un eruv ?

L’eruv « allège » certains interdits liés au repos du shabbat. Il ne les annule pas, loin de là. Il y a en réalité trois sortes d’eruvin (1) : celui auquel j’ai consacré mon livre est l’eruv « de la distance » (2), il n’y en a qu’un en France, en territoire concordataire, à Strasbourg. Il sert à « privatiser » une partie de l’espace public pour rendre possible un certain nombre de choses interdites : porter des livres ou de la nourriture, pousser des fauteuils roulants ou des poussettes d’enfants, toutes sortes d’activités interdites dans l’espace public durant les 25 heures que dure le shabbat.

Comment privatise-t-on l’espace public ?

En créant un espace délimité continu : soit en tendant de minces fils, presque invisibles, en s’appuyant sur le mobilier urbain existant, poteaux télégraphiques ou lampadaires, par exemple, soit en s’appuyant sur la topographie urbaine ou naturelle, fleuves, murs ou voies ferroviaires. L’espace ainsi délimité dessine l’image d’une maison, d’un espace privé donc. Les interprètes et les commentateurs de la Loi ont en effet estimé qu’une maison pouvait, théoriquement, n’être faite que de portes, d’une succession de portes, ces éléments essentiels de la démarcation entre l’intérieur et l’extérieur. Les portes comportent des éléments verticaux, et les fils presque invisibles sont à l’image de linteaux : ce sont ces portes stylisées et ouvertes qui constituent l’eruv. C’est dire que ce n’est pas une frontière classique.

Pouvez-vous définir la notion du mot « porter » ?

Il ne s’agit pas à proprement parler de « porter » mais de « transporter ». Et notamment d’un espace à un autre. Le traité « Shabbat » de la Mishna interdit en effet de « porter d’un domaine à un autre » et met en scène cet interdit à l’image d’un maître et d’un esclave se tenant respectivement à l’intérieur et à l’extérieur d’une maison. On ne peut passer des objets d’un espace à un autre que si les deux espaces sont du même « genre » : du privé vers le privé et du public vers le public, mais pas de l’un vers l’autre.

Mais quelle est la source de ce commandement ?

Elle pourrait remonter à l’épisode où Moïse empêcha le peuple d’apporter davantage d’offrandes pour, et vers le sanctuaire érigé dans le désert relaté dans Exode 35 et 36. Pour pouvoir transporter des objets d’un espace à un autre, il a donc fallu requalifier l’espace, littéralement mélanger les espaces (3) et l’eruv fait exactement cela : il crée un espace mixte, hybride, au sein duquel il est licite de transporter.

L’eruv est un espace artificiel qui est à peine visible pour la majorité de la population, à l’exception des juifs de stricte observance. Pourtant, l’installation d’eruvin a fait l’objet de critiques au nom de la laïcité.

L’eruv borne un espace qui n’est pas à proprement parler artificiel. Les fils qui le délimitent sont visibles et reconnaissables par ceux qui en saisissent la signification. À Brooklyn, il n’y a pas moins de 19 eruvin et ils se signalent par des lechis, de petits fanions qui permettent de les apercevoir. Il faut dire ensuite que les batailles juridiques sur l’installation d’eruvin n’ont pas seulement opposé les juifs aux non juifs : au contraire, parmi les opposants les plus farouches, on trouve nombre de juifs. Les critiques ne se sont pas seulement faites au nom de la laïcité, même si ce fut là le motif principal, mais aussi pour des raisons prosaïques comme la préservation de l’esthétique urbaine ou la crainte d’une démographie hassidique. Quelquefois, l’opposition était tout simplement motivée par l’antisémitisme.

Quels sont les arguments des partisans de la laïcité ?

J’ai essentiellement travaillé sur des pays anglophones, les États-Unis, le Canada et le Royaume Uni ou le terme de laïcité n’est pas tout à fait adéquat : aux États-Unis par exemple, il s’agissait d’évaluer en quoi l’installation d’un eruv menace la clause de l’établissement du Premier amendement de la

Constitution : un acte législatif – comme l’autorisation d’un eruv – doit avoir un but séculier : il ne doit pas avoir pour but d’approuver ou de désapprouver une religion, ne pas pour effet principal de favoriser ou d’inhiber une religion, et, enfin, ne doit pas encourager un enchevêtrement excessif

entre le gouvernement et une religion. Plus simplement : quelle est la limite entre un simple accommodement d’une pratique religieuse et une promotion ou un empêchement caractérisé ?

Quel est le seuil entre le respect de la liberté d’expression religieuse ou la tolérance à l’égard de la différence et l’altération de l’espace public qui doit être également accessible à tous ? Dans tous les cas que j’ai étudiés, la justice a considéré que l’eruv ne contrevient à aucun principe de séparation entre église(s) et État.

Et les arguments de ceux qui contestent l’eruv ?

D’abord son empiètement sur l’espace public et son « impérialisme » : dans une lecture univoque de ce que doit être l’espace public, ils estimaient que celui-ci ne peut être partagé, car il ne peut souffrir deux interprétations différentes, et il ne peut pas « appartenir » à une communauté en particulier. Ensuite que l’eruv impose une « tache métaphysique », une « symbolique religieuse » à l’espace public, propice à générer des concentrations démographiques et par conséquent des déséquilibres et une « visibilité accrue » des communautés juives. Les défenseurs faisaient valoir, au contraire, que l’eruv n’a aucune signification religieuse, qu’il ne soustrait pas l’espace aux autres citoyens et qu’il correspond à un simple accommodement pour la communauté qui est généralement accordé à toutes les autres communautés, comme par exemple les décorations de Noël, attachées aux fils de l’eruv ont ainsi été dites licites, alors que le fil lui-même était objet de contestation. Enfin, qu’il permet aux membres de la communauté de respecter les valeurs des sociétés démocratiques modernes, notamment l’égalité entre les hommes et les femmes et qu’il est fait pour partager et non pour isoler la communauté du reste des citoyens.

Dans votre livre, où vous avez mené une formidable enquête sur ce sujet, un long chapitre est consacré au « droit et à la Loi ». Comment le « droit et la Loi » ont-il résolu les problèmes posés par la présence des eruvin ?

C’est une excellente question, car les débats entre les commandements religieux, la Loi, et le droit public sont passionnants. Ils livrent une clef importante pour comprendre deux choses : la question de la traduction d’un ensemble de concepts propres à un univers religieux dans le langage du droit séculier et, d’autre part, la question de la tolérance des démocraties à l’égard des expressions religieuses. Les juifs rabbiniques devaient littéralement traduire leurs préceptes à l’intention des juges, faire comprendre pourquoi un eruv est important à leurs yeux et pourquoi il ne contrevient pas aux principes de non nuisance et d’égalité entre les citoyens ou entre les communautés. Les juges, de leur côté, devaient évaluer si ces préceptes étaient compatibles avec les principes constitutionnels de séparation entre religion et politique. Il est fascinant de constater que les juifs sont à la fois « bilingues » et pédagogues, parfaitement capables de rendre la pratique de l’eruv intelligible, mais aussi de parler dans le langage des valeurs qui importent aux sociétés démocratiques contemporaines. Et les juges qui n’ont été appelés ni à soulager les fardeaux de la

pratique religieuse, ni à réglementer les contraintes de la religion, ont accepté d’entendre la rationalité des demandes juives. Ils ont ainsi contribué à nouer les deux ordres normatifs de manière sensible, plutôt que de maintenir une séparation de principe. Ils ont compris la tolérance non pas comme une acceptation de la majorité, de pratiques étranges de la minorité – une conception de la tolérance très paternaliste –, mais comme un dialogue d’égal à égal.

Comment expliquez-vous qu’un simple fil, neutre, sans message, tendu entre deux poteaux puisse poser autant de problèmes pour un observateur ?

L’eruv est aussi un symbole. C’est pour cela qu’il a retenu mon attention. Il suscite partout la méfiance. Pourquoi ? Parce qu’il renvoie à une réalité pré-moderne, communautaire, hors d’atteinte de la citoyenneté moderne, liée à une solidarité spécifique. Son symbole s’oppose aux symboles communs : ceux de la religion majoritaire, généralement chrétienne, et qui passent inaperçus tant ils sont normalisés, ceux de la nation car l’attachement communautaire est vécu comme incompatible avec l’allégeance à la généralité, et enfin ceux de la citoyenneté qui se décline exclusivement en termes politiques. Il faut ajouter que le tracé de l’eruv a été vécu comme une prise de possession du territoire commun. Or rien n’est plus faux : les fils de l’eruv sont purement délinéatifs et ne soustraient rien au « territoire commun ». L’eruv est un espace plus qu’un territoire. Un espace urbain, multiethnique, multiconfessionnel et qui doit pouvoir recevoir des interprétations variées : personne n’a le monopole de la lecture de l’espace. Il doit être partageable, sans dommage pour personne. Et rien ne s’y oppose en principe. Pour les adversaires juifs, il se joue quelque chose qui est de l’ordre de l’appartenance. Certains étaient violemment opposés à l’eruv parce que

ce simple fil les renvoyait à une identité dont ils avaient souhaité se débarrasser. Soit une identité de persécution – l’eruv est alors comparé à un « ghetto », soit une identité assimilée à la culture nationale. Un couple londonien parle ainsi de l’arbre de Noël qui orne ses fenêtres, signalant son appartenance à la société anglaise, et craignant que l’eruv les associe au contraire à une communauté à laquelle ils ne souhaitent pas appartenir.

Pourtant, l’eruv est bien une ligne qui démarque. Peut-il donc être considéré comme une frontière ?

Tout l’enjeu du livre est de montrer que l’eruv n’est pas une frontière classique : il est transparent, il ne protège personne, il n’arrête personne, et il ne refoule personne. Il ne réclame pas de papiers d’identité et il n’a pas de gardes. La beauté de l’eruv réside dans la nécessaire négociation entre les

autorités communautaires et les autorités municipales : sans l’autorisation de la municipalité, l’eruv ne peut pas exister. Comment cela fonctionne-t-il ? Par l’invention astucieuse d’un « loyer » : la communauté loue symboliquement, et pour un temps donné, l’espace urbain qui reçoit l’eruv. À

Anvers, par exemple, la parcelle de l’eruv a été louée pour 1 000 francs belges à l’époque, dans les années 1980. Il est donc d’emblée fait pour unir : deux ordres, deux types de lois, deux espaces. Et comme il est le fruit d’un accord, on peut dire que l’eruv est bien un rituel commun, quelque chose qui fait communauté, entre juifs mais aussi, par le truchement de l’espace partagé, entre juifs et non-juifs.

Mais pourquoi, finalement, ce livre sur un sujet aussi pointu ?

Ce n’est pas un livre sur un sujet pointu ! C’est un livre qui s’interroge sur les enseignements que pourrait livrer l’eruv pour penser les frontières symboliques et sociales, qui réfléchit à un partage de l’espace plus souple, et qui propose une lecture plus fine que celle que l’on retient habituellement de la séparation stricte entre religion et politique.

Où y a-t-il des eruvin ? Y en a-t-il à Paris ?

Il y en a partout ! Dans toutes les grandes villes des États-Unis dont l’un comprend tous les bâtiments fédéraux de Washington et a été inauguré par George H. Bush en 1991, mais aussi dans des endroits improbables comme le Wyoming. Il y en a deux à Londres, un à Manchester, mais aussi à Anvers, à Amsterdam, à Venise, à Strasbourg, mais non à Berlin ou à Madrid. Il n’y en a pas Paris aujourd’hui, et je n’ai pas trouvé trace d’un eruv à Paris dans le passé, même si l’on trouve des commentaires de çà de là qui parlent de la ceinture fortifiée d’Adolphe Thiers qui aurait servi d’eruv avant la Première guerre mondiale. A l’initiative du rabbin Eli Munk, une discussion épistolaire entre rabbins internationaux a en effet conclu, en 1938, que les conditions d’installation d’un eruv n’étaient pas réunies. Munk écrivit alors à tous les rabbins parisiens, leur transférant la lettre du rabbin Chaim Ozer de Vilnius, l’un des plus grands poskim de la fin du XIXe siècle, indiquant les contraintes insurmontables dues au tissu urbain parisien.

(1) pluriel araméen d’eruv.

(2) Eruv, tchoumim en hébreu.

(3) learbev, le verbe correspondant au substantif eruv en hébreu veut

dire mélanger, mixer.

Astrid von Busekist, Portes et murs, Des frontières en démocratie. Editions Albin Michel.

Source l’Arche Magazine

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