Le « prix à payer », les nazis et les héros nationaux à la gâchette facile

L’écrivain israélien Benny Ziffer, responsable des pages littéraires du quotidien Haaretz, ne peut en aucun cas être soupçonné de sympathie envers les activistes de droite. Ses positions sont au contraire bien claires : partisan d’un rapprochement sans conditions avec les palestiniens, il a appelé au boycott du Salon du Livre de Paris, en mars 2008, arguant que des livres en arabe auraient dû y être présentés. Il a aussi fait partie, avec sa fille, de la petite cohorte de militants israéliens qui ont mené, aux côtés de la population palestinienne et d’autres militants internationaux, la campagne contre le Mur d’annexion à Bi’lin. 

Voici la chronique de cet intellectuel engagé dans Haaretz, concernant la sortie d’Amos Oz sur les « hébreux néo-nazis »

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Benny Ziffer

Benny Ziffer

Il n’y a rien de plus lamentable que d’utiliser le mot «nazi» pour décrire quelqu’un que nous voulons dénigrer.

Un peu comme pour Salman Rushdie après la publication des « Versets sataniques », la famille d’Amos Oz est maintenant en proie à une sorte de peur de la vengeance de ceux qu’Amos Oz a traités la semaine dernière d »hébreux néo-nazis ».

Des traces de cette crainte sont perceptibles dans les statuts affichés par sa fille, Fania Oz-Salzberger, et son fils, Daniel Oz sur Facebook. Le dernier que j’ai lu avant d’écrire cette chronique faisait état de quelqu’un vu errant sur le parking de son immeuble mardi matin, apparemment à la recherche de sa voiture et prétendant être un garagiste venu la réparer.

D’autre part, pour montrer que la famille n’a pas peur et que la vie se passe comme d’habitude, sa fille a posté une photo de Shimon Peres lisant le livre qu’elle a écrit avec son père, ainsi une foule d’images  montrant le succès international du livre.

Nous croisons tous les doigts, souhaitant que rien de grave n’arrive à Amos Oz. Mais sans aucun lien avec notre préoccupation sincère pour son bien-être, il est impossible de ne pas commenter l’arrogance, la folie et, pire, la vulgarité de ce qu’il a dit. N’avons-nous pas convenu qu’il n’y a rien de plus affligeant que de dégainer une phrase contenant le mot « nazi » et de s’en servir à l’encontre de quelqu’un que nous voulons dénigrer?  price_tag

Amos Oz qualifie les dingues de droite de néo-nazis, et pense qu’il a fait quelque chose de grand. Mais par exemple l’avocat Yoram Sheftel, fait la même chose tous les jours à la radio quand il déverse sa colère sur « Abu Mazen Adolf », en référence au président de l’Autorité palestinienne. Le regretté professeur Yeshayahou Leibowitz, avait également déclaré que les soldats de Tsahal étaient des « Judéo -nazis ». Sans parler de ma mère, ZA’L, médecin dans une Kupat Holim, qui a raconté un jour que quand la file d’attente devant sa porte s’allongeait trop, vous pouviez être sûr qu’un assuré malade gronderait : « c’est pire qu’ Auschwitz « .

Toute personne sensée, et certainement quiconque a été éducateur et/ou a élevé des enfants, sait que quand un enfant se conduit mal, la dernière chose à lui dire est « Tu es un méchant garçon » -ou, dans notre cas, « Vous êtes un néo-nazis ». Parce qu’une fois qu’un élève a été placé dans la catégorie «méchant garçon», il y a de bonnes chances qu’il se dise : «OK, si c’est comme ça, je vais continuer à être méchant ».

Il est beaucoup plus correct et éducatif de choisir une méthode qui, à vrai dire, est plus difficile et plus exigeante psychologiquement : accepter la personne qui a fait quelque chose de mal, essayer de comprendre pourquoi elle l’a fait, la convaincre de son erreur, et la persuader que rejoindre le droit chemin lui sera totalement bénéfique.

De toute évidence, ce chemin difficile n’est pas populaire – surtout quand on a comme Amos Oz des intérêts mondiaux liés à la promotion de ses livres. En termes de profit immédiat, il est clair que les trois mots qu’il a prononcés en condamnant les « hébreux néo-nazis » l’ont transformé en nouveau héros de la culture internationale. J’imagine pour ma part, la standing ovation du public qui l’acclamera lors de sa prochaine visite en Allemagne, par exemple. Ils accueillent toujours chaleureusement tous ceux qui affirment que le nazisme ou le néo-nazisme ne sont pas exclusivement allemands.

Amos Oz

Amos Oz

Il y a quelque chose de totalement nauséabond dans tout ce que laisse entendre le « prix à payer », impliqué dans divers actes de vengeance, mais je trouve tout aussi nauséabonds le narcissisme et l’irresponsabilité colossale inhérents aux propos Amos Oz .

La vérité est que la personne considérée comme l’écrivain national d’Israël a montré que la seule façon de traiter avec ceux que nous n’acceptons pas, est de les rejeter complètement et de les diaboliser. En bref, de montrer qu’ « Il n’y a personne à qui parler ».

C’est la méthode du Yichouv, la communauté juive d’avant 1948 en Palestine, utilisé avec les organisations clandestines de droite. Leurs représentants ont tranquillement encaissé les insultes jusqu’à ce qu’ils arrivent au pouvoir, et ils ont répondu à ceux qui les avaient offensés par une contre- diabolisation. Ce fut la méthode utilisée par l’État dans sa période de splendeur socialiste avec ceux alors nommés «les Arabes», et plus tard, dans la période de splendeur de la droite, avec ce que l’on a appelé « le terrorisme palestinien ».

N’oublions pas non plus, que c’était la façon dont Golda Meir a réagi au phénomène des Black Panthers, le mouvement de protestation des Orientaux (Juifs du Moyen-Orient ou d’Afrique du Nord), dans les années 1970. Son ridicule « Je suis choquée » est peut-être le souvenir le plus marquant d’elle qui reste dans la mémoire collective.

C’est l’un des grands dangers qui guettent les gens célèbres qui, ivres des manifestations d’admiration qu’ils reçoivent, arrivent à se convaincre qu’ils peuvent d’un tour de passe-passe, délégitimer tout groupe qu’ils n’aiment pas. Dans le cas de Meir, son incapacité à lire la carte sociale, et par la suite la carte  politique et militaire, s’est avérée une tragique plaisanterie.

Comme dans le cas de Yeshayahu Leibowitz et de ses «judéo-nazis », je n’ai pas encore vu le moindre signe que cette remarque virulente n’ait provoqué un iota d’amélioration dans le comportement des soldats envers les Palestiniens dans les territoires. Peut-être que le contraire s’est produit : les soldats sont au contraire de plus en plus imprégnés de la conviction que ce sont eux les victimes, dans cette histoire.

Les « hébreux néo-nazis » d’Amos Oz sont probablement à jeter – c’est peut-être même déjà fait – dans la même poubelle de propos insensés. Non sans avoir causé des dommages. Puisque les groupuscules de dingues du « prix à payer » seront maintenant joyeusement rejoints par tous les gens qui, quand ils verront quelqu’un diabolisé, se souviendront qu’ils l’ont aussi été. Et de toute façon, de quel droit l’écrivain machin, qui se prend pour une vedette, pense-t-il qu’il peut nous dicter notre conduite?

Adaptation Line Tubiana

http://www.haaretz.com/news/features/.premium-1.590825

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