Le Yémen en question. Par Jean Paul Fhima

Marqué par une profonde division Nord/Sud et de nombreux contrastes, le Yémen connait une situation complexe et singulière. Mais le « cas yéménite » n’est plus à part.

Ce pays déchiré, en révolution permanente, est à l’image d’une région explosive, insaisissable et inquiétante. Livrée à tous les extrémismes, la population a été déclarée par l’ONU en état ‘’d’urgence humanitaire’’.

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AU CŒUR DE LA LUTTE CONTRE LE TERRORISME INTERNATIONAL.

Aussi bien structurelles et politiques que culturelles et religieuses, les failles du Yémen sont liées à son histoire mouvementée. Hier comme aujourd’hui, jamais le pouvoir central n’a pu constituer un rempart suffisant contre les divisions ancestrales : tribalisme archaïque, fractures régionales, rivalités religieuses, pauvreté récurrente, alphabétisation incomplète, corruption et insécurité, conflits frontaliers, mainmise étrangère, britannique puis égyptienne, saoudienne ou américaine. Excusez du peu.

Ces failles profitent depuis longtemps à l’islamisme radical qui creuse son nid.

C’est au Yémen, le 12 juin dernier, que le chef d’Al-Qaida dans la péninsule arabique (AQPA), Nasser Al-Wahishi, a été tué par un drone américain dans les montagnes, à l’est d’Aden. Ce yéménite, originaire de la province d’Abyan, était un proche de Ben Laden. C’est aussi au Yémen que les frères Kouachi ont suivi un entrainement militaire en juillet 2011. Ils y ont probablement bénéficié d’une aide logistique déterminante pour préparer leur carnage en plein cœur du territoire français. L’AQPA a revendiqué l’attentat de Char- lie Hebdo à Paris le 7 janvier 2015.

C’est encore au Yémen que « la guerre s’enkyste » (Les Echos, 13 avril 2015) entre une coalition arabe dirigée par l’Arabie saoudite et des rebelles dits houthistes. Les Houthis détiennent les deux principales villes du pays, Saada au nord, et Sanaa la capitale. Soutenus par la population, ils multiplient les fronts et s’opposent à l’AQPA mais aussi à l’Etat islamique qui, en mars dernier, a revendiqué plusieurs attentats suicides dans des mosquées de Sanaa.

Le vendredi 3 juillet 2015, des miliciens houthis ont bombardé l’Arabie saoudite à Najran (sud-ouest) et à Jizan (bords de la mer Rouge), tuant et blessant plusieurs soldats saoudiens (Reuters). Forts de leur soutien iranien et de celui du Hezbollah, ils ne redoutent plus de « s’en prendre frontalement à l’Arabie saoudite » (RFI, 6 juin 2015).

LE « CAS YÉMÉNITE »

Il existe bien un « cas yéménite » confirme Laurent Bonnefoy, politologue. Dans une récente conférence qui s’est tenue à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) le 13 avril 2015, ce spécialiste de la péninsule arabique contemporaine rappelait que le chaos de ce pays méconnu n’est pas seule- ment lié aux bouleversements politiques majeurs consécutifs au départ du président Saleh après 33 ans de pouvoir (1978-2011). De multiples facteurs y ont créé « un contexte de déstabilisation générale », lequel contexte se distingue par « sa longueur et sa ténacité. » (Clés du Moyen-Orient, 17 avril 2015).

Le fameux « royaume des sables », ancienne patrie mythique de la reine de Saba puis Yamanat au IIIème siècle de notre ère, s’est toujours caractérisé par des contours géographiques in- certains. Dès les origines, c’est une contrée de montagnes et de hauts-plateaux, d’agriculteurs sédentaires et d’infinis coutumes et dialectes. Les reliefs cloisonnés et les longues distances n’ont jamais été enclins à l’unification.

L’unité est bien venue un jour pourtant, par l’entremise de la religion monothéiste, c’est-à- dire en tout premier lieu … le judaïsme.

Venue du nord, la religion juive pénètre profondément le Yémen au point de devenir la religion officielle des souverains himyarites (IV-VIème siècle), avec la conversion en 380 du roi Abîkarib As’ad. Le pays est présenté alors comme le nouveau « peuple d’Israël. »

Le judaïsme, « diffusé sur l’ensemble du territoire jusqu’à une date tardive, (…) reste important et présent jusqu’au XXème siècle » (Eric Val- let, « Yémen, une histoire longue de la diversité régionale, de l’Antiquité au XIXe siècle, », (Les Clés du Moyen-Orient, 21 décembre 2011). Il faut attendre 1948 et l’opération « Tapis volant » pour que la majeure partie des juifs yéménites quitte le pays pour le nouvel Etat d’Israël. Ceux qui sont restés ont quitté définitivement le Yémen entre 2004 (guerre de Saada) et 2009 (Eric Vallet, opus cit.).

Les populations sont islamisées au cours des premières conquêtes menées par le prophète Maho- met, vers 630. Au IXème siècle, le chiisme est développé au nord par l’imam Zayd pendant que le sunnisme se répand au sud. A partir du XVIème siècle, les Zaydites chiites dominent tout le pays. Puis Britanniques et Ottomans se partagent le Yémen (accords de 1902-1904). Les Zaydites sont obligés de se replier dans les montagnes du nord. Dès lors, la rivalité des deux Yémen (nord chiite, sud sunnite) se complique et, à partir des années 1960, se succèdent coups d’Etat, guerres civiles et graves tensions politiques et sociales.

UN « PAYS ÉCLATÉ »,

FORGÉ PAR LES ANTAGONISMES ET LES GUERRES

Pour Benjamin Wiacek, journaliste freelance établi à Sanaa, le Yémen moderne est un « pays éclaté », forgé par les antagonismes et les incessants conflits. Outre les oppositions régionales et religieuses séculaires, il existe une « logique bipolaire », aggravée en son temps par la Guerre froide, entre un nord pro-occidental, ancien fief de l’empire ottoman, devenu royaume indépendant puis république autoritaire en 1962, et un sud procommuniste, ex-protectorat d’Aden de l’Empire britannique, devenu régime socialiste en 1967 (Clés du Moyen-Orient, 4 avril 2013). Iryani, président de la République Arabe du Yémen Nord de 1967 à 1974, lutte contre la contagion procommuniste venue du Yémen Sud et projette d’unifier le pays malgré la mainmise de l’Arabie saoudite qui n’en veut pas. Son successeur, Hamdi, très populaire et considéré comme le Nasser yéménite, tente de se libérer du joug de Riyad. Il contribue à l’occidentalisation de la société. Mais l’économie reste fragile et la population peu alphabétisée.

En 1978, à l’arrivée au pouvoir de Saleh dans la République Nord, puis tout au long des années 1980, instabilités gouvernementales, tensions régionales et révoltes tribales ne manquent pas, y compris aux frontières avec l’Arabie saoudite. Une nouvelle guerre éclate par exemple, entre les deux Yémen de 1979 à 1982. Le Yémen Nord est au bord de la banqueroute.

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C’est dans ce contexte que la réunification tant attendue a lieu le 22 mai 1990. La nouvelle République Unifiée du Yémen est créée. Ali Abdul- lah Saleh est nommé président et Haïdar Abou Bakr al-Attas, ancien chef de l’Etat sud-yéménite, devient chef du gouvernement » (Ainhoa Tapia, Clés du Moyen-Orient, 1er janvier 2015) Sous la présidence Saleh, « l’exception yéménite » vante un modèle politique exemplaire parmi les pays arabes. Mais l’exception est feinte. Mal- gré la réalisation d’une fragile unité, malgré les efforts réels de démocratie (libertés indivi- duelles et pluralisme politique inscrits dans la constitution) et malgré les succès visibles d’une modernisation certes incomplète, contestations et instabilités apparaissent régulièrement entre les deux entités Nord/Sud demeurées distinctes. Pendant des décennies, la stabilité repose sur « la pérennité des réseaux (…) fondés sur le clientélisme, l’accaparement des ressources [et] des fonctions importantes. » (Laurent Bonnefoy, Clés du Moyen-Orient, 17 avril 2015)

Les divisions ont donc persisté et se sont même aggravées : guerre civile de 1994, guerre de Saa- da en 2004, troubles et chaos généralisé depuis 2011.

« L’Etat central a toujours privilégié les intérêts du nord, concentrant les pouvoirs à Sanaa et marginalisant les régions périphériques » (Benjamin Wiacek, revue Moyen-Orient, n°17, janvier-mars 2013). Le sud, plus pauvre et sécessionniste, partagé en factions multiples, a servi de base arrière à toutes les positions radicales contre le pouvoir centralisé et répressif.

Depuis le départ forcé de Saleh fin 2011, un fragile équilibre a été établi conformément à un plan mis en œuvre sous la tutelle des six monarchies du Golfe et de l’ONU. Le pouvoir revient à l’ancien vice-président du pays, Abd Rabuh Mansur Hadi. Celui-ci fait consensus en tant que candidat unique. Le 21 février 2012, il est élu pour deux ans au suffrage universel, à l’occasion d’élections anticipées, le temps d’un mandat qui se veut transitoire.

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Mais le pouvoir central est faible, incapable de rétablir l’ordre. On note une multiplication des accrochages réguliers entre milices chiites des Houthis, qui renforcent leur popularité depuis le nord, et les milices sunnites de l’AQPA, qui restent bien implantées, surtout dans le sud. Cette rivalité sans merci entre les deux grandes familles spirituelles de l’islam a fait au Yémen depuis 11 ans 10 000 tués et 200 000 déplacés (Clément Pellerin, Clés du Moyen-Orient, 5 mars 2015). Qu’il s’agisse de l’AQPA ou des Houthis, les uns comme les autres ont su exploiter les anciennes rivalités régionales et les divisions tribales inextricables.

« Dorénavant, au Yémen comme ailleurs dans le monde musulman, chacun est sommé de choisir son camp, de prendre position selon des lignes d’opposition confessionnelle » (Benjamin Wiacek, opus cit.).

LE PLUS IMPORTANT FIEF D’AL-QAÏDA

Fondé en 1987 en Arabie saoudite, Al-Qaïda s’est principalement établi au Yémen dix ans plus tard. Mais c’est à partir de 2006 que l’organisa- tion devient une filière active de premier plan. Sous l’influence des anciens détenus de Guan- tanamo, Said al-Shihri et Muhammad al-Awfi, l’AQPA est créé en janvier 2009. Depuis, le mou- vement n’a cessé de se consolider en faisant du Yémen « une destination de choix pour nombre d’anciens djihadistes qui avaient jusque-là opéré en Irak et en Afghanistan (…) Cette branche du djihadisme international a « des modèles d’ac- tion [qui] tendent aujourd’hui à converger avec [ceux] de l’EI » (Nicolas Hautemanière, Clés du Moyen-Orient, 19 janvier 2015).

Al-Qaïda s’est nourri du mécontentement géné- ralisé pour s’implanter durablement et rayonner par une propagande réfléchie et fort bien orga- nisée. Au sud-est, l’organisation multiplie les attentats dès le début des années 2000.

C’est donc tout naturellement au Yémen que les Etats-Unis, en étroite collaboration avec le gouvernement Saleh, sont intervenus dans le cadre d’une farouche lutte anti-terroriste. Les premières frappes de drones américains ont débuté en 2002. Tout en évitant au mieux les victimes collatérales dans la population civile, ces frappes y sont actuellement nombreuses et efficaces.
Al-Qaïda a fini par s’affaiblir face à un mouve- ment rebelle qui n’a cessé de prendre de l’ampleur.

LES REBELLES HOUTHISTES

Ce mouvement islamiste chiite, du nom de son ancien chef Hussein Badredin al-Houthi, s’est opposé au centralisme exigeant et brutal de la présidence Saleh. Depuis dix ans, il combat militairement les forces gouvernementales.

La ‘’révolution houthiste’’ est d’abord marginale, minoritaire et excentrée dans les montagnes du nord-ouest. Puis elle se répand dans une société marquée par la misère et la précarité. Aujourd’hui, elle profite d’un fort sentiment nationaliste face à l’intervention étrangère de l’Arabie saoudite voisine et des Occidentaux.

En septembre 2014, les rebelles houthistes parviennent aisément à prendre le contrôle de la capitale, Sanaa, et poussent depuis lors vers le port de Hodeida et la province centrale de Dhamar. Le nouveau comité révolutionnaire y concentre désormais les pouvoirs exécutif et législatif. « Il s’agit là d’un appel à une [nouvelle] partition du pays sur fond de coup d’État » (« Comment s’est construite la « rébellion houthiste » au Yémen ? », Clément Pellerin, Clés du Moyen-Orient, 5 mars 2015).

Mi-octobre 2014, les rebelles chiites reprennent également à des tribus locales le contrôle de la ville d’Ibb (sud-ouest), majoritairement sunnite. De violents affrontements perdurent actuelle- ment au centre du pays.

En janvier 2015, le président Hadi démissionnaire est placé en résidence surveillée à Sanaa, d’où il s’évade un mois plus tard avant de fuir à Aden puis à Riyad. La guerre gagne le sud, pendant qu’une coalition internationale, menée par l’Arabie saoudite voisine, tente de limiter les dégâts.

Toutefois, ne soyons pas dupes. Les points communs entre Houthis et AQPA existent bel et bien. Hors les tensions confessionnelles et de territoires, les uns comme les autres se disent essentiellement motivés par une profonde détestation anti-américaine et anti-occidentale. C’est bel et bien la haine de l’étranger qui motive les partis et les clans, bien au-delà des divisions.

En 2002 déjà, Husayn al-Houthi prononçait un discours virulent contre « l’impérialisme américano-sioniste », premier responsable à ses yeux du chaos yéménite. Le discours se résumait à ces quelques principes : « Dieu est grand, mort à l’Amérique, mort à Israël, malédiction sur les juifs, l’islam vaincra. »

L’EI, nouveau venu dans le désordre généralisé Fidèle à sa tactique de charognard, l’Etat islamique avance ses pions en profitant du chaos. Le groupe est d’ores et déjà bien implanté dans les provinces de Sanaa, Chabwa (sud) et Hadramout (nord-est). Né d’une scission de l’AQPA, il a commencé une unification des divers groupes djihadistes qui ont multiplié leur allégeance de- puis novembre 2014.

Les récents attentats suicides dans des mosquées chiites de Sanaa (142 morts, 351 blessés) sont « l’acte de naissance de Daesh au Yémen » (Le Monde, 20 mars 2015). Depuis, l’Etat islamique supplante l’AQPA et s’invite à son tour dans la guerre civile. Le 30 juin dernier, 28 personnes, dont huit femmes, ont été tuées dans un nouvel attentat à la voiture piégée.

Une « folie meurtrière et un drame absolu » se sont emparés du pays, selon les propres termes du ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius.

L’analyse de Jean-Pierre Filiu (Sciences Po-Ceri) va plus loin et donne des sueurs froides : « Daech vient de démontrer en quelques semaines sa capacité à coordonner un vaste mouvement d’expansion, d’abord en Libye, puis en Tunisie, enfin au Yémen, sans oublier le ralliement de Boko Haram (Nigeria). (…) Mon intuition est que ce mouvement, marqué par une accélération sensible, est le prélude d’une reprise de la campagne terroriste sur le continent européen » (L’Obs, 21 mars 2015).

Au Yémen comme ailleurs, le séisme islamiste s’aggrave, assorti de répliques désastreuses qui nous atteignent désormais régulièrement. On n’en voit plus seulement les conséquences à la télévision, dans les images poignantes et lointaines. On compte maintenant les morts dans nos salles de rédaction de presse, dans nos rues, nos écoles, nos usines. Les menaces sont là, et les attaques se multiplient.

La guerre des drones suffira-t-elle ?

Par Jean-Paul FHIMA

JP FHIMA

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