
Nous avons appris à marcher
en suivant le troupeau,
sans même savoir où gisaient nos idéaux.
Nous avons appris à parler,
sans apprendre le sens de ces mots
jetés comme des grenades dans l’écho.
Souvent, nous éructons des mots,
morts sur nos langues de petits rastaquouères.
L’on se donne des airs,
l’on érige des symboles,
sans maîtriser le souffle de nos paroles.
Nous avons grandi sans guide,
mais gonflés d’orgueil,
les poings levés au ciel,
la bouche courroucée,
à genoux, l’âme pliée
et l’esprit embrigadé.
D’aucuns ont scié les arbres,
tranché la vie à sa racine,
chassé l’ours dans son sommeil,
coupé les fleurs de nos campagnes
jusqu’à réveiller la colère des montagnes.
Ils ont traqué le loup
jusqu’au dernier hurlement du Gévaudan,
jusqu’au dernier conte d’enfant.
Et pendant qu’il saignait,
et tandis qu’il mourait,
nous avons laissé s’ériger des statues
à notre propre gloire :
des totems de béton,
dressés pour saluer nos illusions.
Notre société a tant de fois sacrifié la nature sur l’autel du profit,
bâti des immeubles et d’immenses villes,
des prisons de verre,
des cercueils de pierre,
où l’on vit,
encagés dans nos propres monuments,
fiers d’être les princes d’un monde de morts-vivants.
Mais le loup,
le loup, lui, n’est pas un homme.
Il ne s’agenouille devant personne.
Il ignore la lumière des réverbères,
ces lucioles tristes et mornes de nos rues mortes ;
il ne suit pas les appels amers
des bonimenteurs en paletot.
Lui, il hurle à la lune
avec la voix du vent et du sang ;
lui, il ne se couche pas aux pieds
des grands faiseurs d’argent.
Peut-on encore marcher droit
lorsque l’on vit l’échine courbée ?
À quoi bon parler fort,
si c’est pour se mentir à soi-même
quand suintent nos torts ?
Nous nous croyons humains
sous nos oripeaux de satin ;
et pourtant,
ne sommes-nous pas, bien souvent, des êtres asservis ?
Des barons de la crasse, dûment domestiqués,
des pantins domptés par quelques esbroufeurs en costume gris ?
Ça lève la queue, ça fait les beaux,
ça donne la patte pour une part de gâteau.
Égoïstes, égotistes, égocentriques,
on arrache, on déboise, l’on s’approprie,
et, sans vergogne, l’on tue au nom de la vie.
Avant de vouloir être hommes,
peut-être nous faudrait-il apprendre à devenir bêtes.
Peut-être nous faudrait-il penser avec le cœur, et non avec la tête.
Peut-être nous faudrait-il redevenir vrais.
Avant de se poser en maîtres,
peut-être faut-il apprendre à se taire,
écouter le vent, les pierres, le chant des rivières,
apprendre à ramper,
le nez dans l’humus,
apprendre à sentir, à flairer, à aimer.
Pour enfin devenir humains,
peut-être devrions-nous, nous aussi,
au cœur des nuits,
hurler à la lune,
sans craindre d’entendre nos maux nous revenir en écho.
N’est-ce donc pas dans l’humble simplicité
qu’éclot la beauté de l’humanité ?
© Nataneli
📷 Julien Riedel / Unsplash
Texte revisité en 2023 —
Publié par « Le Pan des Muses »
Nataneli Lizee est journaliste et Correspondante de Presse

Poster un Commentaire