Crise de régime : quelques conseils machiavéliens. Par Julien Brünn

Vous souffrez d’une crise de régime ? Prenez donc une pilule de Machiavel ! Pas celui des machiavéliques conseils pour la conquête du pouvoir, le Machiavel trop connu du Prince, mais celui de ses sages recommandations pour qu’un régime, en particulier le régime républicain, dure, et dure longtemps – des siècles ! – sans dégénérer ni en tyrannie, ni en anarchie complète : le Machiavel moins connu du Discours sur la première décade de Tite-Live, le Machiavel qui lui-même avait pris une pilule romaine pour mieux réfléchir à la longévité d’une éventuelle République, de Florence ou d’ailleurs, puisque celle de Rome avait duré plusieurs siècles avant de dégénérer. C’est là que vous trouverez la recette pour un régime « durable ». Cette recette est simple et bien connue : elle s’appelle l’équilibre des pouvoirs. On découvre la lune ? Peut-être pas, car il ne s’agit pas des trois fameux pouvoirs identifiés par Montesquieu et dont l’indépendance et l’équilibre sont désormais considérés comme sacrés par toute la philosophie et la pratique politique occidentales : l’exécutif, le législatif et le judiciaire, ce dernier du reste rabaissé à juste titre par la constitution gaullienne au rang plus modeste d’ »autorité » ; à juste titre car cette « autorité » judiciaire ne s’exerce (en principe !) que sur le particulier, tandis que les deux premiers gèrent le collectif, et concerne donc tout le monde. Or, ces deux pouvoirs, l’exécutif et le législatif, ont dans notre constitution une source unique. Cette source unique, c’est le « peuple ». Il s’ensuit non pas un équilibre, mais une confusion permanente entre les deux. Ou plutôt, il n’y a tantôt qu’un seul pouvoir, et tantôt pas de pouvoir du tout : tantôt l’Assemblée législative est le servile « godillot » de l’exécutif présidentiel (première période de la cinquième république), ou alors elle en est le véritable maître, en cas de cohabitation » (deuxième période), et tantôt, enfin, elle est tellement divisée, comme le peuple lui-même, qu’elle exhibe une désolante impuissance, impuissance qu’elle inocule aussitôt à l’ensemble de l’exécutif, présidentiel et gouvernemental, et tout s’arrête. Nous y sommes. 

Mais alors, Machiavel ? Quels sont donc ces pouvoirs « machiavéliens » qu’il a tirés de l’expérience romaine et qui, eux, ne se confondraient ni ne s’annihileraient et assureraient ainsi la pérennité du régime… au moins pendant quelques siècles ? Plutôt que leurs fonctions, législative ou exécutive, il faut examiner leurs sources. Dans la république romaine il y en avait deux principales et non une seule comme dans notre régime démocratique : les « grands » et le peuple – peuple entendu non pas comme le tout d’une nation, mais comme sa partie laborieuse, et souvent pauvre. Des « grands » procédait le Sénat, du peuple les Tribuns. 

Machiavel fait longuement l’apologie du conflit entre ces deux forces, conflit fructueux et non pas destructeur, dit-il à l’inverse de tous ses contemporains, pourvu qu’il soit institutionnalisé :  » (…) il existe dans chaque gouvernement deux sources d’opposition, les intérêts du peuple et ceux des grands ; (…) toutes les lois que l’on fait au profit de la liberté naissent de leur désunion ». Et pour ce qui concerne Rome : « La désunion entre le peuple [partie] et le Sénat fut cause de la grandeur et de la liberté de la république », déduit-il de sa lecture de Tite-Live. 

Mais c’est complètement obsolète ! faites-vous remarquer : la Révolution est passée par là, il n’y a plus ni « grands » ni »petits », tout le monde est désormais égal, le suffrage est universel… et doit le rester, ajoutez-vous d’un air grave, quel que soit d’ailleurs votre bord politique, comme s’il s’agissait d’une évidence. Et pourtant, c’est là que le bât blesse. Le suffrage est en effet « universel », et partant la source des deux pouvoirs est unique : ce sont les mêmes qui élisent ceux qui exécutent les lois votées par ceux qui contrôlent ceux qui exécutent, le pouvoir et le contre pouvoir, l’exécutif et le législatif. Le bras gauche du peuple – le « tout » de la nation, cette fois – est supposé contrôler son bras droit : il y a de quoi devenir fou. Et nous sommes en train de le devenir, en effet. 

Et pourtant, comme le remarquait Machiavel, le peuple (le tout) n’est pas Un, quoi qu’on dise, même après notre fameuse Révolution : il y a le peuple (la partie) et ses deux « populismes » justement, de droite et de gauche , et les élites – haute et basse élite, comme autrefois dans le clergé – centristes divers ou « bloc central », dont on considère, c’est selon, tantôt qu’il faut les protéger du « populisme », tantôt, au contraire, qu’elles ont trahi le peuple (la partie). Vous aurez reconnu nos forces politiques rassemblées dans le même bocal : les deux populismes LFI et RN, s’appuyant (ou prétendant s’appuyer) sur le peuple-partie, d’un côté, et de l’autre Ensemble, Horizon, LR, PS mou et autres satellites dans le rôle des « élites ». Plus, pour compléter l’édifice instable, la présidence et ses deux béquilles : son élection au suffrage universel, encore lui, d’un côté, et le gouvernement de l’autre, que le Président nomme, certes, mais qui, in fine – on vient d’en faire l’expérience –, dépend du Parlement et plus précisément de l’Assemblée. Donnez un coup de pied dans cette seconde béquille et tout l’édifice chancelle. 

Pour avancer, admettons avec Machiavel – et Marx !, et aussi l’évidence – que l’unité organique d’un peuple (le tout) n’existe pas. Et même, l’expérience l’a montré, qu’il peut être dangereux pour la liberté des uns ou des autres de croire ou de faire croire qu’elle existe et de tenter à toute force de l’instituer : nous songeons au fascisme et au nazisme. Et voyons si, au contraire, on peut trouver un moyen, comme le préconise Machiavel, d’institutionnaliser la désunion. L’institutionnaliser, et non pas la glorifier en glorifiant une seule partie, le peuple ou, il y a encore peu, la classe ouvrière, comme l’a fait la vulgate marxiste (et ça continue avec les « opprimés » en tout genre d’hier et d’aujourd’hui), en attendant que l’autre partie meure, ou, à tout le moins, disparaisse. 

Institutionnaliser la désunion pour la pacifier, c’est ce que la démocratie telle que nous la connaissons a commencé à faire avec l’institutionnalisation de la liberté de discussion avant le vote, mais ce qu’elle échoue à faire au moment du vote, et surtout après, à cause de l’unicité de la source des pouvoirs dont nous parlions plus haut. 

Existe-t-il un moyen d’institutionnaliser cette désunion pendant et après le vote ? Jetons un œil sur une autre modalité de vote, autre que le suffrage universel, qui se pratique partout en France et donc que tous les Français connaissent : celle qui organise l’élection des comités d’entreprise dans le monde du travail. Certes, les comités d’entreprise ne sont que consultatifs, mais leur composition pourrait inspirer celui qui réfléchirait honnêtement à une réforme profonde du régime démocratique… pour un avenir lointain, certes, tant elle heurte l’ensemble de nos croyances actuelles sur le peuple aussi « un et indivisible » que la République elle-même. Le corps électoral qui participe à l’élection des membres des comités d’entreprise est en effet divisé dans le monde du travail en deux « classes », celle des cadres, les « grands » de Machiavel ou les bourgeois de Marx, élite reconnue de l’entreprise, et celle des non-cadres, tous les autres salariés, le peuple en somme, entendu comme la partie « laborieuse » du tout. Division qui pourrait être projetée sur le pays en instituant un mode de scrutin par collèges. Vous allez vous écrier, horrifié : mais ce serait une reconstitution des « états » de l’Ancien régime ! La création de citoyens de seconde zone ! Le vote censitaire ! Cris d’orfraie, indignations…

Mais pourquoi pas ? L’ensemble de la société est totalement hiérarchisé sans que personne n’y trouve vraiment désormais à y redire, sauf quand on est en butte à un supérieur détesté. L’ensemble de la société : dans l’entreprise, la fonction publique, l’école, bref partout et tout le temps, sauf… sauf les jours de carnaval électoral, quand, avec l’isoloir en guise de masque, les derniers peuvent enfin se croire les égaux des premiers, un peu comme dans l’évangile de saint Matthieu, à la fin des fins. Mais, comme les électeurs sont masqués, on est ensuite réduit aux supputations sondagières pour deviner quelles catégories ont voté pour quels représentants. Et la confusion règne grâce à cette opacité. Une étude de cette nature tentant d’interpréter les entrailles du corps électoral (Structure économique et sociale des territoires et vote populiste, G. Bazot, Fondapol) a ainsi dégagé un marqueur (vaguement, car en raison du brouillard électoral universel aucune précision n’est possible) qui divise le corps électoral : tout simplement le niveau d’instruction, plus que l’argent, le sens et non le cens : en dessous ou au dessus de bac + 3, on est plus ou moins « populiste » (essentiellement de droite). 

Si c’était institutionnalisé, la société pourrait en tirer des conséquences politiques utiles. Supposons par exemple que le collège des supérieurs ou égaux à bac + 3 élise le Sénat et que le reste des électeurs élisent les députés de la chambre d’ailleurs dite basse ; supposons encore que le statut du Sénat soit élevé (et non abaissé comme avait voulu le faire de Gaulle) à celui d’une chambre active pouvant, dans des circonstances à préciser, avoir le dernier mot dans le style d’un droit de veto, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui ; supposons enfin que le Président, élu, lui, au suffrage universel, doive constitutionnellement tenir compte des deux chambres dans ses nominations, et donc des deux « classes » ou deux « états » du corps électoral. Nous aurions là une division de la société réellement reflétée par les élections dont on pourrait tirer profit pour la constitution d’un gouvernement supposée la diriger. 

Ce n’est qu’une piste, il y en a sans doute d’autres qui pourraient aboutir à une clarification des scrutins, clarification qui éviteraient d’essayer de les interpréter comme on interprétait les propos obscurs de la pythie, c’est-à-dire toujours à son avantage. 

Celui qui voudrait se lancer dans une réforme profonde qui aille dans cette direction, la direction d’une division officielle, institutionnalisée, du corps électoral, une division qui prenne acte qu’il existe dans toute société des inégalités, qu’elles soient de cens ou de sens ; celui-là devra garder à l’esprit cette vérité machiavélienne :  » … jamais les hommes ne font le bien que par nécessité ». 

C’est cette nécessité qu’il faut organiser. 

Par exemple autour d’une nouvelle devise: « Liberté, Inégalités, Dignité »…

PS : il est vrai que la République romaine ainsi organisée s’est terminée par une terrible guerre civile dont est sorti un empire, mais elle a quand même duré quatre siècles. Quatre siècles, c’est toujours bon à prendre…

© Julien Brünn

Journaliste. Ancien correspondant de TF1 en Israël. 


Dernier ouvrage paru  : 

L’origine démocratique des génocidesPeuples génocidaires, élites suicidaires. L’harmattan. 2024


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