
Dans L’origine démocratique des génocides – peuples génocidaires, élites suicidaires, Julien Brunn analyse deux maladies potentiellement mortelles pour la démocratie : la pulsion génocidaire de certains peuples ou groupes, maladie infantile de la démocratie lorsqu’il s’agit de circonscrire le « peuple » : qui en est et qui n’en est pas ? jusqu’au paroxysme de l’élimination des uns par les autres ; et sa maladie de vieillesse, la tentation suicidaire des élites, lorsque la passion égalitaire dans les démocraties pacifiées, poussée à son paroxysme également, les conduit à vouloir « racheter » le fait qu’elles sont des élites inégalitaires en aimant les Autres, tous les Autres, et en méprisant ceux qui « s’aiment », eux d’abord.
À la lumière de cette analyse, on comprend mieux les génocides du passé et l’anti-israélisme mondial ainsi que le palestinisme hystérique occidental du présent.
L’origine démocratique des génocides – Peuples génocidaires, élites suicidaires. Par Julien Brunn. L’Harmattan. 2024. 193p. 21€.
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Extraits
Avant-propos : la démocratie malade d’elle-même
Une terrible pathologie infantile menace, à sa naissance, tout régime démocratique : la tentation génocidaire. Et c’est une autre maladie, une maladie sénile, qui l’anémie après une période de maturité : la tentation suicidaire. Ce ne sont pas des virus exogènes qui provoquent ces pathologies de la démocratie : les germes en sont nichés au sein de son ADN, dans son principe même.
Les génocides sont en effet, paradoxalement, d’origine spécifiquement « démocratique » : c’est une triste assertion que cet ouvrage s’efforce de démontrer. Voici le squelette de la démonstration : le principe initial, le principe « actif » de toute pratique démocratique, quelle que soit sa modalité – démocratie directe, représentative, fusionnelle, apaisée, guerrière –, est la nécessaire circonscription du démos qui exercera le kratos au moment même où l’« on » veut instaurer cette pratique démocratique, et même pour que puisse s’instaurer une pratique démocratique. Mais qui est « on » ? Qui appartient au démos, et qui n’y appartient pas : telle est la question préalable que pose le principe « démo »-« cratique », provoquant une « instabilité ontologique » généralisée. C’est la réponse à cette question qui est potentiellement génocidaire. L’Occident, élargi à ceux qui en ont plus ou moins adopté de gré ou de force les différentes idéologies, certes opposées entre elles mais toutes d’inspiration « démocratique » ou « populaire » comme la démocratie libérale ou le communisme, l’Occident, donc, a au passif de sa « fabrication » démocratique quatre génocides au moins – arménien, juif, cambodgien, tutsi – dont les origines historiques sont diverses mais dont le principe moteur fut à chaque fois une réponse extrêmement radicale à la question de la circonscription du « démos ». S’il est exact, comme je le soutiens, que les génocides modernes sont liés à l’apparition de régimes « démocratiques », même lorsqu’il s’agit de « démocraties tyranniques», alors on peut facilement imaginer que hors de l’Occident, où des milliards d’individus sont en train ou tentent d’accéder à des régimes démocratiques « comme en Occident », certains en viendront fatalement à estimer que le meilleur moyen de délimiter et de stabiliser leur « peuple », leur « démos », en leur territoire, sera d’en expulser ou même d’en exterminer les éléments qui, pour une raison ou pour une autre, leur sembleront indignes d’y appartenir et de contribuer au « kratos ». Pas tous, certes : mais certains.
Quant à l’anémie suicidaire que génère également le principe démocratique après sa maturité, elle se manifeste au contraire par l’éclatement du « démos » en sous-ensembles d’individus qui se déclarent ou veulent se déclarer aussi « souverains » que le démos initial. S’y ajoute paradoxalement un égalitarisme toujours plus sourcilleux qui interdit, ou interdira, à tout talent politique ou militaire d’émerger, et de commander. Cet éclatement de la souveraineté, joint à l’égalitarisme tatillon qui l’accompagne, pourrait conduire les démocraties occidentales à une humiliante défaite face à des régimes explicitement non démocratiques, ou, plus précisément, qui rejettent la démocratie certes apaisée… mais sénile que pratiquent l’Europe occidentale et les États-Unis. Comme par exemple la Russie ou la Chine. Une défaite qui sera, si l’Occident ne se guérit pas à temps, peut-être aussi cuisante que le fut celle de l’originelle et très glorieuse démocratie athénienne du Ve siècle avant JC : très glorieuse, oui, au début, mais très piteuse sur sa fin, lorsqu’elle se suicida consciencieusement dans sa guerre avec l’aristocratique Sparte. Et finit asservie, d’abord par les rois macédoniens, puis par Rome. Et enfin disparut.
Instabilité ontologique planétaire
Jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, il n’y avait guère que l’Occident, américain et européen, Russie comprise, et son excroissance turque toute récente à l’époque, qui étaient gouvernés, et donc concernés, par cette idée que le Peuple est le Souverain. Le reste du monde était gouverné soit par des structures traditionnelles – monarchiques, impériales ou tribales –, soit par les autocraties coloniales, parfois démocratiques à l’intérieur mais autocratiques à l’extérieur comme la France ou la Grande Bretagne. Les esprits de ces gouvernés n’avaient pas encore fait leur l’idée d’une révolte au nom de leur Nombre, et les pouvoirs qui s’exerçaient sur eux ne se légitimaient pas par l’invocation du Nombre, mais par la Force ou la Tradition, ou une combinaison des deux.
L’idée de « peuple souverain », inoculée par capillarité d’instruction chez les colonisés par le colonisateur lui-même, qui préparait ainsi sa propre perte en tant qu’autocrate colonial, a commencé à se propager en Afrique, en Asie, partout, sous la forme du raccourci « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Ce raccourci prend finalement corps dans le processus mondial de décolonisation de 1945 à 1970. Les indépendances qui en ont découlé ont d’abord surtout concerné les élites locales. Les « peuples », qui avaient prétendument disposé d’eux-mêmes, ont pour la plupart subi les découpages post-coloniaux. Les régimes qui s’y sont installés furent dictatoriaux ou simplement autoritaires, mais, malgré tout, ils se réclamaient désormais, presque tous, de leurs « peuples » respectifs et y puisaient, ou faisaient semblant d’y puiser, leur légitimité. C’était une figure désormais obligée.
La phase 2 du processus d’auto-déracinement actif, à savoir la fabrication de « citoyens », a été retardée par ces quelques décennies dictatoriales ou crypto-socialistes. Depuis la fin des années 70, cette phase 2 est enclenchée partout sur la surface du globe, comme au XIXe siècle elle l’avait été partout en Europe après avoir été brièvement retardée, en même temps qu’attisée, par la parenthèse napoléonienne.
Le phénomène s’est accéléré depuis le début des années 90 avec la fin de l’Union soviétique, la désorientation de ses protégés un peu partout dans le monde et l’évaporation de l’idéal communiste, du moins sous sa forme organisée, car l’idéal demeure, nous le verrons plus loin, sous sa forme « woke », un état gazeux du communisme solide d’avant. Deux penseurs, tous deux américains, ont tenté de penser l’après-guerre froide, suscitant tous deux critiques et sarcasmes en Europe, particulièrement en France : Francis Fukuyama et Samuel Huntington. Le premier y a vu la « fin de l’Histoire » au sens hégélien du terme : pas la fin des événements, mais la fin de la lutte des idées et des régimes qui, selon la dialectique hégélienne, en découlent : « à la fin de l’Histoire, il ne reste aucun rival idéologique sérieux à la démocratie libérale », écrivait Fukuyama en 1992 dans La fin de l’Histoire et le dernier homme (Flammarion). Trois mois avant la chute du mur, en août 1989 donc, dans l’article The end of History ? – avec un point d’interrogation, publié dans le National Interest à l’été 1989 – qu’il a développé ensuite en livre sans son point d’interrogation car entre-temps le mur et l’Union soviétique étaient tombés –, en 89, donc, Fukuyama prenait déjà acte de la défaite idéologique du communisme et constatait qu’il n’y avait plus – et pensait qu’il ne pourrait plus y avoir à l’avenir – de prétendant au rôle de concurrent idéologique universel de la démocratie capitaliste et libérale. Selon lui, ni l’islamisme, qui existait déjà depuis dix ans en acte en Iran, ni les nationalismes renaissants ne pouvaient prétendre à l’universel : ce sont des idéologies, analysait-il, par nature destinées à des groupes limités, même s’ils sont très étendus comme l’islam. Ce n’était à ses yeux que des épiphénomènes ne pouvant remettre en cause à long terme, même à très long terme, la victoire idéologique totale et mondiale de l’idéologie démocratique libérale. Il écrivait toutefois en conclusion de son article : « La fin de l’Histoire, ça va être très triste. La lutte pour la reconnaissance, la volonté de risquer sa vie pour un objectif totalement abstrait, la lutte idéologique planétaire qui exigeait audace, courage, imagination et idéalisme, tout ça va être remplacé par des calculs économiques terre-à-terre, la résolution sans fin de problèmes purement techniques, des considérations environnementales, et la satisfaction de besoins consuméristes de plus en plus sophistiqués. Je ressens en moi-même et je sens chez les autres autour de moi, une puissante nostalgie du temps où l’Histoire existait. » Cette intuition d’une victoire finale de la démocratie libérale lui était venue, raconte-t-il, en lisant en 1988 un discours de Gorbatchev dans lequel celui-ci prétendait sans rire que « l’essence du socialisme, c’est la compétition ». Gorbatchev admettait ainsi implicitement la défaite idéologique du communisme (et du socialisme qui lui est intimement lié, ce qui est ici, en France, plus difficile à admettre), puisqu’il est évident que l’essence du socialisme, c’est exactement le contraire de la compétition (et pas le « contraire » comme dans la blague selon laquelle le capitalisme, c’est l’exploitation de l’homme par l’homme, tandis que le socialisme, c’est heureusement exactement le contraire)…
La seconde analyse de ce à quoi pourrait ressembler notre après-guerre, et qui semblait contredire celle de Fukuyama, émanait pourtant de celui qui avait été son professeur : Samuel Huntington. Son hypothèse d’un probable choc (« clash » en anglais) des civilisations qui se substituerait au choc des idéologies de la guerre froide fut tout aussi mal reçue en Europe que la « fin de l’Histoire » de son ancien étudiant. Les bons esprits, notamment français, trouvaient naïve la conclusion « fin de l’Histoire » de Fukuyama. C’était pourtant souvent les mêmes qui dans les années 1970 n’avaient dans la tête et à la bouche que le mot révolution, laquelle avait précisément pour but ultime d’instaurer la fin… de l’Histoire justement – certes une fin socialiste et non libérale, mais la fin quand même. Et c’était encore souvent les mêmes qui, quelques années plus tard, instruisaient un procès d’intention contre Huntington, l’accusant cette fois, au contraire de Fukuyama qui selon eux rêvait à tort et naïvement de paix universelle, de souffler sur les braises de l’Histoire, d’attiser cyniquement une guerre de l’Occident contre le reste du monde. Un désir de guerre qu’Huntington aurait maquillé, selon eux, en une description prétendument objective mais « objectivement » wishfull thinking d’un « choc des civilisations ». La trentaine d’années qui a suivi la publication du « choc » semblent pourtant donner raison à Huntington, les chocs les plus visibles pour nous (il en analysait bien d’autres) étant les chocs civilisationnels Occident/Islam et Occident/Chine-civilisation confucéenne. Le constat de départ de Samuel Huntington était fort simple : « Depuis la fin de la guerre froide, la façon dont les peuples définissent leur identité et la symbolisent a profondément changé. » Il mettait ainsi le doigt sur le phénomène majeur de ces deux cents dernières années, et pas seulement de l’après-guerre froide : l’identité – et la perte d’identité – qui ressurgit aujourd’hui sous son vrai nom mais qui avait été le véritable moteur de toute l’histoire moderne – celle de la démocratie – de ces deux derniers siècles.
Il nous semble plutôt que la victoire planétaire de la démocratie libérale décrite par Fukuyama (ou, ce qu’il n’avait pas prévu, « illibérale »), d’une part, et le réveil planétaire des identités civilisationnelles que lui oppose Huntington, sont un seul et même phénomène, exactement comme, il y a deux siècles, l’arrivée du principe démocratique en Europe éveillait les identités nationales ou de classes car chacun était obligé de réinventer la sienne, en raison de l’insécurité – on devrait même dire : la panique – ontologique qu’avait provoqué la fin des identités figées, ainsi que nous l’avons déjà décrit. Et donc il nous semble qu’un des faits nouveau, en vérité le fait nouveau, est celui-ci : l’instabilité ontologique induite par l’idée de souveraineté populaire, qui fut un moteur occidental de l’histoire récente, devient un fait planétaire. En effet, la même lancinante, intéressante mais dangereuse question va tarauder quelques quatre ou cinq ou six nouveaux milliards d’individus « déracinés » par l’extension, par l’ingestion par chacun, de l’idée de la souveraineté populaire, c’est-à-dire de la sienne propre. Et, à l’instar de ce qui s’est passé en Occident, à travers le monde cette fois, chacun sera, est déjà travaillé par la même question, la même lancinante question : qui est le jenouveau, libre de ses anciennes déterminations, et quel est le nous qui pourrait aider ce je nouveau à répondre à cette question, ou – mieux encore – à ne plus se la poser, suivant la pente mise au jour par Erich Fromm : je a peur de sa liberté nouvelle et préfère s’enfermer, se noyer, s’enraciner à nouveau – dans un nous qui paradoxalement va abolir cette même liberté, la sienne et celle des autres. Qu’on prenne bien la mesure de ce mot : chacun… C’est en effet ce qui caractérise l’ère de la démocratie : chacun, chaque je agit.
Pour cautériser ces paniques ontologiques, plusieurs options sont déjà sur la table du monde, sans préjuger de nouvelles encore inconnues qui pourraient apparaître :
Réaffirmations civilisationnelles – hindoue en Inde, confucéenne en Chine, orthodoxe en Russie, chrétiennes aux États-Unis, etc., comme l’avait analysé Huntington.
Mais aussi ethnicisations locales et conflits plus ou moins graves accompagnant ce phénomène civilisationnel dans des États déstabilisés, avec, ici ou là, des tentations génocidaires, comme par exemple récemment en Birmanie.
Ou au contraire : fracturations d’ensembles existants et auparavant stables comme les démocraties occidentales en une multitude de sous-nous confortés par leur Nombre respectifs : le communautarisme, mosaïque religieuse, ethnique, idéologique, chaque communauté se voyant comme un peuple souverain, entraînant un « choc », pour utiliser le mot de Huntington, de mini-souverainetés locales – des « identités infra-nationales » et non plus civilisationnelles, précise-t-il dans son dernier ouvrage, Qui sommes-nous ?Identité nationale et choc des cultures (USA, 2005 – Odile Jacob, Paris, 2018).
Ou encore : fabrication d’un idéal identitaire transnational comme l’avait été le fantasme classiste de l’internationalisme prolétarien, mais cette fois religieux avec essentiellement l’islam – qui recoupe le réarmement civilisationnel vu plus haut.
Mais également : mouvement brownien d’individus qui larguent leurs amarres locales pour atteindre l’Eldorado occidental – européen ou américain –, se vivant comme des citoyens du monde « égaux en droits » depuis la victoire mondiale de la démocratie libérale décrite par Fukuyama, et se croyant de ce fait autorisés à circuler et s’installer partout dans le monde, mouvement qu’on appelle « crise migratoire ». Il y avait des immigrés qui allaient vers quelque part parce que souvent ils y étaient appelés, pour leur force de travail ; il y a désormais des migrants qui vont partout et nulle part en particulier : ils sont partout chez eux.
Le phénomène identitaire le plus visible à l’échelle mondiale est évidemment le recours, pour se définir, à l’islam. Le retour de ce dieu, le musulman, sur la scène mondiale, est le résultat paradoxal de l’éclipse de l’autre dieu, le chrétien. Pas du tout par un effet de vases communicants, la faiblesse en la croyance de l’un entraînant la puissance d’attraction de l’autre, mais par le mécanisme suivant : dans les esprits occidentaux, passation de pouvoir de Dieu au Peuple, une passation qui a duré plusieurs siècles ; instabilités ontologiques généralisées découlant de la difficulté à définir le nouveau je et le nouveau nous (peuple), je dans le peuple, je par le peuple ; tentatives de nouvelles définitions identitaires, certaines tragiques – nazisme allemand et communisme soviétique puis paroxysme cambodgien, dérivé du socialisme occidental. Désormais le « pouvoir au Peuple » au sens démocratique du terme, c’est-à-dire le pouvoir qui émane du peuple et s’exerce sur le peuple, se répand dans les univers mentaux non occidentaux, avec des effets similaires : paniques ontologiques généralisées résultant du fait que désormais les cartes identitaires vont être dans les mains de chacun. Le « nationalisme » arabe et souvent socialisant ayant échoué, bien qu’il se soit offert aux masses arabes de l’après deuxième guerre mondiale nouvellement déracinées et flottantes comme une première solution d’encrage, l’islam prend le relais. L’islam hors sol, sans ancrage national spécifique, offre une identité particulièrement solide parce qu’il ne souffre pas d’ébranlements logiques : l’islam n’en souffre pas précisément parce qu’il ne les souffre pas, ne les tolère pas. Soumission, point : c’est assez séduisant pour des je en déshérence. Et en prime, il est transnational, plus encore que le panarabisme qui fleurissait au temps du nationalisme arabe.
L’islam d’aujourd’hui revient après l’éclipse coloniale, c’est vrai, mais il revient non pas comme une simple tradition religieuse interrompue par plus d’un siècle de colonisation puis renouée, mais comme instrument identitaire de réassurance. Instrument identitaire dans un monde où les identités sont à nouveau liquides, c’est-à-dire où la priorité est la redéfinition solide d’un je ; et ce je cherche son nous facilitateur d’identité : nous, les Musulmans, un milliard de je instables à la recherche d’une stabilisation dans et grâce à un nous clairement circonscrit, ferme et fier. Il ne s’agit plus d’une simple transmission de père en fils, lorsque l’islam qui se transmet coule dans les esprits aussi naturellement que le sang dans les veines, mais d’une recherche de définition par les fils – et les filles –, indépendamment des pères. D’où la radicalisation à la recherche d’une pureté fantasmée des origines, aussi confuse soit-elle. Cet islam est clairement choisi et non plus seulement transmis. C’est sa force actuelle, c’est la force non seulement des islamistes violents, mais c’est aussi ce qui donne de la « force », même d’inertie, à tous ceux qui choisissent la voix islamique, même pas islamiste : l’islam non seulement comme religion, mais comme instrument identitaire. C’est pourquoi il est vain de rechercher dans le Coran s’il prescrit ou non le port de tels ou tels signes, comme le voile, pour mieux les contester : le Coran n’est pas le sujet. Le sujet, c’est je qui se voile de Coran.
On dira peut-être que si le « choix » est la force actuelle du nouvel islam, ce pourrait éventuellement devenir demain sa faiblesse, comme cela a été la faiblesse du christianisme, son talon d’Achille à l’échelle de son millénaire de domination sans partage ; cela pourrait ménager aux musulmans les plus éclairés une petite lucarne ouverte sur la pensée, prélude à une dilution d’Allah… Ce serait au tour d’Allah, en quelque sorte, de céder du terrain dans les esprits, concernant ce point crucial : la légitimation du pouvoir. Mais si, dans les esprits musulmans, une telle passation mentale de pouvoir, de dieu au peuple comme en Occident, devait advenir, ce sera forcément un processus très long. Illustration provisoire : pour l’instant, les printemps « démocratiques » arabes n’ont pas fait le printemps musulman. Nulle part. Et même : au contraire.
Dans les années 1980, on a assisté au Proche-Orient à une guerre de tranchées rappelant celle de 14-18 en Europe, entre un nationalisme arabe post-colonial représenté par l’Irak, en principe laïc mais en fait sunnite dans un pays à majorité chiite, et son voisin, l’Iran, le premier État islamique de l’ère post-« nationalisme arabe », quoique non arabe et quoique chiite, c’est-à-dire minoritaire en islam. Après huit ans de combats et un million de morts, la guerre s’est terminée sans vainqueur ni vaincu. Un million de morts et pourtant pas encore ce parfum de génocide qui plane aujourd’hui avec insistance, avec pourtant beaucoup moins de victimes, sur le conflit ravivé entre sunnites et chiites apparu en 632 à l’occasion de la succession disputée de Mahomet. Quelques dizaines de morts à chaque attentat, « seulement » pourrait-on dire en comparaison du million du précédent conflit institutionnel qu’était la guerre entre l’Irak et l’Iran, mais des morts qui disent la nouvelle intensité de la haine qui cette fois habite chacun, et peut frapper chacun : des morts « civils », les « voisins » d’un mariage ou d’une mosquée comme en Afghanistan ou au Pakistan, qui ne signent peut-être pas une volonté génocidaire explicite, mais disent son désir diffus. Il y a cette tentation d’une solution génocidaire du conflit sunnite-chiite, mais il y en a d’autres, qu’on peut reconnaître à chaque fois par le recours à l’attentat aveugle contre des civils. En ce moment, ce sont les attentats d’inspiration sunnites qui tiennent la corde dans l’horreur, qu’ils soient directement commandités ou seulement inspirés par l’une ou l’autre des organisations d’islamistes armés qui prolifèrent dans le monde depuis le 11 septembre 2001, ou encore plus simplement totalement autonomes, indépendants de toute organisation structurée, voire commis par les fameux « déséquilibrés » imprégnés de leur air du temps, à savoir leur renaissance promise par l’affirmation violente et meurtrière de leur islamisme.
Et, à l’instant même de la relecture de cet essai, est survenu sur la scène mondiale un événement qu’on peut, et même qu’il faut interpréter à la lumière de ce qui est écrit plus haut, car il a fait resurgir le mot « génocide » avec une intensité qu’il n’avait plus eu depuis longtemps. Il s’agit de l’attaque du 7 octobre 2023 par des commandos du Hamas palestinien de plusieurs kibboutz et d’une « rave party » israéliens. L’exceptionnelle sauvagerie exterminatrice de cette attaque contre des civils de tous âges et de tous sexes faisait immédiatement penser, comme les attentats cités plus haut, à une pulsion génocidaire. Or, dès les premières réponses militaires d’Israël contre le Hamas dans la bande de Gaza que celui-ci contrôle (ou contrôlait), sous la forme de bombardements ciblés mais faisant autour des cibles des victimes civiles parmi les populations palestiniennes qui n’avaient pas encore évacué les zones visées malgré les injonctions, dès ces premières réponses, donc, ont fusé contre Israël les mêmes accusations de génocide, retournées contre lui, aboutissant même le 29 décembre 2023 à la plainte formelle de l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice. L’accusation de génocide n’a pas été retenue à l’encontre d’Israël, mais des « recommandations » lui ont été adressées l’appelant à modérer sa réplique. Demi victoire judiciaire de l’Afrique du Sud, et demi défaite symbolique pour Israël, donc. Mais ce qu’il faut surtout retenir de cet épisode, ce sont les manifestations mondiales d’hostilité à Israël, surtout, mais pas seulement, dans ce qui s’appelle désormais le « Sud global » anciennement nommé le Tiers-monde. Ces manifestations occultaient totalement le massacre du 7 octobre. La pulsion génocidaire s’y manifestait, là encore, par la généralisation du slogan emprunté au Hamas : libération de la Palestine, du Jourdain à la mer. C’est-à-dire l’effacement d’Israël. Et, par voie de conséquence, des Israéliens.
Cet anti-israélisme est peut-être appelé, si l’on n’y prend pas garde, à jouer un rôle aussi important au XXIe siècle que celui que joua l’antisémitisme au XXe, avec des conséquences possiblement similaires, c’est-à-dire génocidaires : celui d’un facilitateur d’identités en constructions. Simplement, on aura changé d’échelle : on sera passé de l’Europe au monde. Le 7 octobre 2023 et ses suites montre que ce changement d’échelle est en marche.
(…)
Schizophrénie des élites
En 1927, dans la Trahison des clercs, Julien Benda regrettait que les « passions politiques » (« de race », « de classes » ou « nationales », notait-il) se soient emparé de tous les esprits (mais nous avons vu que c’est l’esprit du principe démocratique qui exige que chacun ait une pensée, une conviction), même les esprits de ceux qui, selon lui, auraient dû y résister par nature, par vocation, par devoir : ceux qu’il appelait les « clercs », c’est-à-dire les intellectuels « dont la fonction est de défendre les valeurs éternelles et désintéressées, comme la justice et la raison ». Cette raison, valeur absolue, éternelle, les clercs la trahissaient en la mettant au service des passions politiques qu’ils épousaient, la transformant en vulgaire instrument au service d’une cause, fût-t-elle bonne : ils en avaient fait une valeur relative.
De la même manière, l’école démocratique trahit aujourd’hui la Raison qu’elle est censée transmettre en en faisant une valeur seconde. L’enfant démocratique sait dès son plus jeune âge que le Maître, c’est le Nombre, et non la Raison, et l’égalité au sein du Nombre. Cet abaissement de la Raison s’opère tout au long de l’éducation. Dans le système éducatif occidental, l’enfant est en permanence soumis à quatre injonctions contradictoires qui contribuent à cet abaissement : deux fois deux.
Première paire d’injonctions contradictoires : d’une part on lui enseigne des vérités décrétées intangibles car déduites de la Raison, et d’autre part on lui laisse entendre que ces mêmes vérités sont relatives et peuvent être discutées (elles sont effectivement discutables, en vertu du principe de la rationalité scientifique, mais pas par un enfant). Dès le plus jeune âge en effet, au cours de multiples leçons d’instruction civique autour des « valeurs » de la République, on lui répète que tout peut être discuté, à condition que ce soit démocratiquement, c’est-à-dire « gentiment ». Donc les vérités qu’on lui inculque comme étant des Vérités ne sont pas si véritables que ça, finalement. Et qui tranche ? Pas la raison, qui pourtant préside aux vérités qu’on cherche à lui transmettre, mais le Nombre. Faisant lui-même partie d’un Nombre, il a donc voix au chapitre démocratique. Exemple récent : un élève, au nom du droit qu’il a de s’exprimer de par la Loi démocratique qu’on lui a exposée en instruction civique, pourra contester – gentiment ou pas – la théorie de l’évolution que le professeur de Sciences et Vie de la Terre aura exposée. Il se sentira de plus conforté par le milliard d’êtres humains dont les opinions identiques sur la question planent en renfort au-dessus de sa tête comme autant d’anges gardiens. Il aura le Nombre avec lui. Il estl’incarnation du Nombre. Il a donc (à ses yeux) « raison ». C’est l’institution scolaire elle-même, chargée de transmettre la Raison, qui l’aura mené sur ce chemin déraisonnable.
Un autre conflit interne, voisin du précédent, généré par deux autres injonctions contradictoires, entrave le système éducatif démocratique. La première injonction se déduit du premier alinéa de l’article 1 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, toujours lui, toujours elle : fabrication de citoyens « égaux en droits » – et par extension, si possible, égaux tout court, et donc : même éducation pour tous. Deuxième injonction, déduite, elle, du deuxième alinéa du même article 1, moins connu, lequel admet des « distinctions fondées sur l’utilité commune » : c’est-à-dire fabrication d’une élite par l’instruction, et donc encore, sélection – « distinction » – de quelques-uns. Ces deux injonctions s’entrechoquent au quotidien, dans la pratique et dans la tête des enseignants, des parents et des élèves. Elles sont l’objet de polémiques et de batailles depuis deux siècles. Elles furent notamment un des détonateurs de mai 68, dont les protagonistes luttaient contre la « sélection » qu’ils percevaient, comme on le leur avait inculqué puisque tous devaient être les égaux de tous, comme une pratique injuste et donc, surtout, surtout, anti-démocratique.
C’est naturellement la branche de l’alternative la plus conforme à l’univers mental « peuple souverain » qui, lentement, gagne du terrain. Cependant, l’école fabrique quand même – à reculons, malgré la première injonction égalitariste qui lui est faite – des « élites ». Des « distingués » selon l’article 1, alinéa 2. Ou des meilleurs, aristos en grec. Ces élites sont désormais nombreuses : elles sont composées – haute et basse élite – de tous ceux qui savent quelque chose, même une toute petite chose, même presque rien, pourvu que ce presque rien soit issu de la Raison instillée par l’enseignement et monnayé, même chichement, en salaire dans la société. Ces élites occidentales – ce sont les nouvelles classes moyennes lorsque celles-ci ne sont pas déclassées, qui vivent, même petitement, de leur savoir – ingèrent les contradictions de l’enseignement qui leur a été prodigué et qui ont fait d’elles ce qu’elles sont : des élites, basses ou hautes. Elles sont à la fois assez heureuses d’être ce qu’elles sont, et honteuses. Honteuses d’être heureuses, imprégnées, même si elles n’en sont pas conscientes, de l’injonction implicite et contraire au résultat de leur scolarité, une injonction qui les a accompagnées tout au long de celle-ci : égalité de tous, pas d’élite en démocratie. Cette honte de soi n’est certes exprimée que par une partie seulement de ces élites, mais c’est celle qui parle le plus fort, qui donne le la. Elle cherche à se faire pardonner son statut par la contrition. Contrition devant le Nombre.
Ici intervient, depuis quelques décennies, une étrange ruse de la déraison. À l’époque du socialisme et du communisme vivaces et nationaux, ce phénomène d’auto-rabaissement de la raison des élites par l’intériorisation de la honte d’être « privilégiées » était déjà à l’œuvre : le « petit-bourgeois », même s’il ne le savait pas, payait un tribut intellectuel au Prolétariat et à son Nombre glorieux – national mais mythiquement international. Mais aujourd’hui, en ce premier quart de XXIe siècle, ce Nombre prolétarien n’est plus ce qu’il était, il n’est plus qu’un nombre petit, l’ombre du vaste Nombre qu’il était autrefois, et en outre il ne peut plus prétendre, ni aux yeux du monde ni aux siens propres, être le vecteur et l’artisan du bonheur final de l’humanité puisque l’idéologie qui sous-tendait cet universalisme-là – le socialisme triomphant au bout du chemin de l’Histoire – a failli et est moribonde, du moins sous cet aspect particulier d’une société future à construire dont le prolétariat devait être l’armature. Elle s’est effondrée avec l’Union soviétique, laquelle, même dénaturée, marquait malgré tout par son existence la possibilité d’une victoire du Bien, même très lointaine. Les élites nationales de l’Occident ont donc changé l’objet de leur contrition. Elles sont désormais contrites devant un autre Nombre mondial, composé de tous les opprimés présents et même passés, et quelle que soit la cause de cette oppression – le Prolétariat n’est plus sur la plus haute marche du podium –, à condition toutefois que cette cause soit issue de la propre société de ces élites, en l’occurrence la société occidentale, passée et présente, et même future : sinon, pour toute autre cause d’oppression, il ne saurait y avoir de contrition. Le Nombre local, roi déchu des contritions antérieures, est cantonné, lui, au national : ce sont les ouvriers, l’ex prolétariat déjà-là, ou les pauvres, ou même les classes moyennes appauvries et déclassées, bref, les non-élites. Assigné au local, abandonné par les élites, n’étant plus le bénéficiaire de leur mauvaise conscience, le Nombre local n’aime pas trop, n’aime plus trop le Nombre mondial, ceux d’en bas du reste du monde qui, en plus de lui avoir volé son imaginaire, lui fait directement concurrence, que ce soit par la migration ici ou la délocalisation là-bas. D’où son compréhensible déplacement électoral vers des forces politiques dites « populistes » dont le fonds politique consiste justement en la défense des déjà-là contre ceux d’ailleurs, ainsi que contre ceux qui les adorent comme auparavant ils avaient adoré les Prolétaires : leurs élites.
Le Nombre mondial qui occupe la conscience des élites occidentales est donc un nombre composé d’une myriade d’individus dont la caractéristique, voire la qualité principale aux yeux de ces élites, est d’être non-occidentaux. Ce Nombre Vrai est devenu aussi immense. Il existe et se conscientise, et est conscientisé, malgré sa diversité, à l’échelle de la planète et non plus seulement à celle d’une nation ou d’un groupe de nations, comme c’était le cas pour la « classe ouvrière » du temps du communisme encore vivace.
La trahison de la raison par l’école, découlant de son culte du Nombre qui l’oblige, aboutit donc logiquement à la trahison des identités nationales par les élites. Cette adoration soumise des élites de ce mythique Nombre mondial, les transformant souvent en zélotes de déraisons religieuses dont la Raison occidentale avait pourtant réussi lentement et à grand peine à se départir, constitue une double trahison. Trahison de l’universel par la contrition devant le Nombre mondial, et trahison du particulier – considéré comme déraisonnable par essence – par l’abandon du Nombre local. Cette double trahison aboutit à la fois au délitement des identités, et à leurs exacerbations. Délitement par la reconnaissance d’identités infra-nationales constituées par ces non-élites mondiales appelées à la rescousse par les élites occidentales en quête de pardon, et exacerbation, en réaction, de la part des non-élites locales dont la sécurité ontologique, durement acquise, après avoir été ébranlée, tout au long des deux siècles passés, est à nouveau menacée. C’est le conflit ouvert, déjà vu plus haut, entre tenants des droits l’homme – les élites – versus les tenants des droits du citoyen – les non-élites. Partant de ce constat, il est impossible de ne pas prendre en compte l’hypothèse d’un délitement des démocraties occidentales.
Cette dangereuse dislocation des identités occidentales pourrait peut-être – peut-être seulement… – être freinée si la Raison trouvait au cœur de notre univers mental un statut de garde-fou – le fou étant le concept de peuple souverain. Une espèce de conseil de sécurité intérieur, intime, en mesure d’édicter des vetos aux moments critiques. Ou même, dans les démocraties stabilisées, des assemblées institutionnalisées dont la fonction ne serait pas politique, mais seulement morale. On dira sans doute que de telles assemblées existent déjà sous la forme de conseils constitutionnels, cours suprêmes et autres instances supérieures. La plupart cependant ont pour fonction de vérifier la conformité des lois ou des actes à une constitution elle-même changeante et dépendante du Nombre et non de la Raison. Quant aux conseils consultatifs, comme le Conseil national consultatif d’éthique en France, ils ne sont que consultatifs, précisément. Certains diront encore : et heureusement ! vu les médiocres et contradictoires prestations d’experts à chaque fois qu’une nation fait appel à eux, soit dans la presse, soit en conclaves officiels.
Julien Brunn

Ce monsieur devrait lire « Les origines du totalitarisme » de Hannah Arendt, avant de mettre le ver du génocide dans le fruit de la démocratie. Il propose « des assemblées institutionnalisées dont la fonction ne serait pas politique, mais seulement morale. » Et en Israël, qui détiendrait ce pouvoir? Les Haredims qui prétendent détenir la Vérité? La Cour suprême et son procureur général torpillés par le gouvernement?