Paul Sugy s’entretient avec Paul Melun. “La déconstruction des valeurs engendre une société du vide”

Paul Melun

Ancien de l’UNEF où il militait pendant ses études, Paul Melun déplore les théories «déconstructionnistes» désormais à la mode dans ce syndicat étudiant. Il est l’auteur d’un livre-témoignage sur les défis d’une génération, la sienne, celle des «enfants de la déconstruction».

“Face au crépuscule des valeurs il est urgent de rebâtir sur des bases solides”. Image: Alphonse Osbert – La Solitude du Christ. Wikimedia Commons – CC

FIGAROVOX.- Qui sont les «enfants de la déconstruction», et comment une école de pensée, fondée par des intellectuels français puis américains à partir des années 60, peut-elle avoir des conséquences concrètes dans le quotidien d’une génération?

Paul MELUN.- Nous nommons «enfants de la déconstruction» une génération, la nôtre, qui est née à partir des années 1990 et qui y évolue aujourd’hui. Parler volontairement «d’enfants» renvoie à un héritage quasi filial envers l’école de pensée de la déconstruction. Consciemment ou non, la philosophie postmoderne des années 1960 incarne une parentalité intellectuelle évidente dans la vie de notre génération.

Malgré les presque soixante années qui nous séparent de ce courant de pensée, il demeure partout, y compris dans les pans les plus intimes de la jeunesse occidentale. Le rapport à l’autre fondé sur l’individualisme, la passion pour le bonheur égoïste, le refus de tout ce qui peut incarner le respect ou l’autorité, sont autant de marqueurs de l’emprise de la déconstruction sur le XXIe siècle. Sans s’en rendre compte, avec le confort de se croire libre, cette génération avance dans un vide glaçant laissé en héritage par ceux qui ont déconstruit des millénaires d’histoire.

Dans ce livre, vous vous arrêtez sur quelques faits sociaux marquants: par exemple, la jeune génération drague sur Tinder mais ne fait plus d’autostop. De quoi ces changements de codes sociaux sont-ils le signe?

Oui, nous évoquons ces phénomènes car ils sont pour nous les marqueurs du passage vers un nouveau monde, que je définirais comme orwellien. Les apôtres de la déconstruction prétendaient libérer les individus du carcan social ou religieux en prônant la libération sexuelle mais c’est tout le contraire qui apparaît. Notre génération se cherche même des palliatifs, à l’instar de Tinder, pour interagir plus facilement tant la relation est devenue complexe. La rencontre amoureuse (avec Tinder) ou l’autostop (avec BlaBlaCar) sont désormais contractualisés… nul ne peut interagir librement sans avoir passé contrat au préalable. Toute légèreté ou incertitude est balayée.

C’est sur ce type d’usage que le capitalisme mondialisé embrasse la déconstruction. Leurs objectifs sont les mêmes: créer des individus libres de consommer toujours davantage sans la moindre préoccupation éthique ou morale.

Vous abordez aussi la question de la fracture entre les générations: s’est-elle intensifiée? À quoi le mesurez-vous? Et faut-il le déplorer?

La rupture générationnelle est un point très important de notre essai et me préoccupe beaucoup. La fracture entre les anciens et leurs contemporains n’est pas d’aujourd’hui bien sûr, mais celle que nous connaissons à présent est bien plus rude. La déconstruction, en abattant les figures traditionnelles (l’École, l’Église, l’État…) a rendu obsolètes tous les modèles qui nous rappellent à notre passé. Les générations de nos grands-parents en font partie. L’obsolescence des générations passées se matérialise par une volonté de la société d’isoler (Ephad, dispositifs de La Poste pour veiller sur nos parents…) et de rabaisser (jeunisme médiatique, dérision de la vieillesse et de la maladie…). C’est évidemment déplorable, une société ne peut se bâtir sur le mépris du passé. Le génie de notre civilisation repose en partie sur des fondations creusées par nos ancêtres, les mépriser c’est engendrer la société du néant, une civilisation du vide.

Avec les réseaux sociaux, nous sommes aussi devenus plus facilement sujets à la rivalité, qui est partout exacerbée?

Les réseaux sociaux ne sont pas la cause des maux évoqués précédemment. Ils ne sont qu’un palliatif, presque un médicament quotidien d’une société sans repères. Il faut d’abord rappeler qu’ils sont un instrument élaboré dans le berceau du capitalisme: les grandes universités américaines.

Ceci n’est pas anodin car ces lieux sont une concentration de rivalités et de concurrence libre et non faussée. Pas étonnant qu’ils véhiculent ainsi la rivalité et entretiennent l’individualisme. Leur force est de s’associer au désir de se démarquer inhérent, à cette nouvelle société du vide. Quel individu comblé de l’amour des siens et de la beauté de son existence aurait envie de rivaliser avec des instagrameurs aux existences mornes et artificielles? Aucun. Les réseaux sociaux se nourrissent des misères du temps pour acquérir un pouvoir d’influence et de surveillance qui inquiète aujourd’hui nombre d’États souverains.

Nous ne savons plus non plus voyager?

Absolument, et ceci est pleinement lié à la jonction entre la déconstruction et la mondialisation. Le voyage devrait avoir pour socle la découverte culturelle, le partage et l’incertitude. Or aujourd’hui un voyage de deux ou trois heures d’avion via un vol low-cost permet d’atteindre une autre mégapole mondialisée, en tous points similaire à celle de départ.

L’uniformisation des cultures et des modes de voyages est visible à quiconque entreprend de voyager dans les grands pays occidentaux. Ce sont les mêmes rues piétonnes, les mêmes enseignes, les mêmes visages pressés rivés sur leurs smartphones et la même nuit en auberge de jeunesse. Beaucoup soutiennent la diversité en France mais sont les partisans de l’uniformisation du monde… à titre personnel je vois plus de beauté dans un monde riche de la diversité de ses cultures que dans l’uniforme imposé de la mondialisation.

Très bien, mais ce que vous dites là est bien éloigné du discours habituel de l’UNEF, où vous militiez pendant vos études!

Croyez bien que je déplore par bien des aspects le discours de l’UNEF et que je le déplorais déjà lorsque j’y militais… Je m’étais engagé dans ce syndicat pour défendre les idéaux qui me berçaient: la gratuité de l’enseignement, la libre-pensée, la tolérance et quelques autres valeurs. J’ai rencontré certaines personnes individuellement formidables, mais aussi une infernale machine verticale écrasant toutes dissonances. J’ai assisté de l’intérieur à la mort du débat d’idées dans l’enseignement supérieur. La pensée déconstructionniste y a pris une part de plus en plus importante, à tel point que j’ai été vite marginalisé par des instances promptes à défendre la théorie du genre ou le «décolonialisme» au détriment de l’égalité des chances ou de l’accès à la culture pour tous. C’est à ce moment-là que j’ai choisi de partir et je ne regrette pas aujourd’hui de ne pas être de ceux qui censurent des conférences dans les universités.

Pour finir, dans ce que vous appelez le «crépuscule des valeurs», à quoi votre génération peut-elle encore se raccrocher pour regarder sereinement vers l’avenir?

Face au crépuscule des valeurs il est urgent de rebâtir sur des bases solides et je pense que la France a au cœur de son identité une formidable capacité créatrice. C’est parce que les problèmes que traversent la France et l’Occident sont colossaux qu’il faut avoir de l’espoir, et transformer l’espoir en projets.

La jeune génération doit mettre toutes ses forces et son génie créateur dans la préservation de son environnement. L’environnement écologique bien entendu, il s’agira de transformer en profondeur le pays pour faire de la France la grande nation de la protection de la planète demain, mais aussi l’environnement culturel et patrimonial, car préserver la planète c’est aussi préserver une culture, des savoir-faire et un territoire. Protéger notre planète et notre culture ne signifie pas abandonner la science, bien au contraire, l’espoir humain réside dans une capacité à découvrir sur Terre et dans l’espace de nouveaux horizons. Pour regarder sereinement l’avenir, la jeune génération doit se montrer souveraine dans ses choix et refuser la société du vide, elle doit reconstruire en s’appropriant son histoire. Si les dernières décennies ont été celles de la déconstruction, l’espoir des suivantes réside dans le réveil du génie français au service de la Terre, de la culture et de la science.

Paul Melun est conseiller en stratégie. Il vient de publier, avec Jérémie Cornet, Les enfants de la déconstruction. Portrait d’une jeunesse en rupture.(éd. Marie B., 2019).

Source: FigaroVox 4 février 2021

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