Il y a dans l’histoire des peuples des fautes que le temps ne suffit pas à effacer, parce qu’elles ne sont pas seulement des fautes du passé : elles deviennent des avertissements adressés aux générations qui viennent. La France connaît cet avertissement. Elle porte dans sa mémoire le nom de Dreyfus, elle porte le souvenir des lois de Vichy, des persécutions, des spoliations, des arrestations et de ces enfants du Vel d’Hiv que la République aurait dû protéger et que l’État français livra à la déportation. Elle sait ce que devient une société lorsqu’elle permet au préjugé de pénétrer dans ses institutions, lorsqu’elle accepte que le citoyen juif cesse d’être regardé comme un citoyen pour devenir d’abord un Juif que l’on soupçonne, que l’on désigne et que l’on isole.
Il ne faut pourtant pas raconter l’histoire comme une répétition mécanique, car la France d’aujourd’hui n’est pas celle de Vichy, et ceux qui protègent aujourd’hui les synagogues et les écoles juives ne sont pas ceux qui, hier, persécutaient les Juifs. Mais il existe une continuité plus profonde que celle des gouvernements : celle de la haine qui change de langage, change de visage, change de prétexte et attend simplement que la société cesse de la reconnaître pour ce qu’elle est.
C’est cette haine que nous devons regarder aujourd’hui.

En 2025, les autorités françaises ont recensé 1 320 actes antisémites. Le nombre a diminué par rapport à l’année précédente, mais demeure à un niveau historiquement élevé, les trois dernières années comptant parmi les plus élevées des vingt-cinq dernières années. Derrière ces chiffres, il y a pourtant une réalité que les statistiques ne peuvent pas raconter : des enfants qui apprennent très tôt que leur nom, leur prénom, leur kippa ou leur étoile peuvent attirer l’hostilité ; des familles qui hésitent à montrer leur identité ; des hommes et des femmes qui, dans le pays où ils sont nés, doivent parfois réfléchir avant de dire simplement qu’ils sont juifs.

Et voici qu’aujourd’hui une scène d’une terrible ironie se présente à nous : c’est le ministre israélien de la Diaspora et de la lutte contre l’antisémitisme qui doit écrire au gouvernement français pour lui demander de protéger les Juifs de France. Amichai Chikli a adressé, le 5 octobre, des lettres au Premier ministre Sébastien Lecornu et au ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez, les appelant à renforcer la protection des synagogues, des écoles, des institutions juives et des rassemblements communautaires à l’approche du troisième anniversaire du massacre du 7 octobre. Il leur demande également de prendre des mesures contre les manifestations qui glorifieraient ce massacre ou inciteraient à la violence contre les Juifs.
Quelle image pour la France.
Ce n’est pas Paris qui demande à Jérusalem comment protéger ses citoyens juifs. C’est Jérusalem qui doit rappeler à Paris que les Juifs de France sont des citoyens français et que leur sécurité ne devrait avoir besoin d’être réclamée par une puissance étrangère.
Il faut mesurer ce que cette inversion signifie.
Car Israël n’écrit pas pour rappeler à la France une dette envers un autre peuple. Il écrit pour rappeler à la République une obligation envers ses propres enfants.
Et ces enfants ont une histoire en France.
Ils étaient là avant Dreyfus. Ils étaient là lorsque Dreyfus fut accusé. Ils étaient là lorsque Vichy les exclut de la communauté nationale. Ils étaient là lorsque leurs familles furent arrêtées et déportées. Ils étaient là après la guerre, lorsque la République reconstruisit son idéal sur la promesse que jamais plus un citoyen ne serait persécuté en raison de son origine ou de sa religion.
Ils sont encore là aujourd’hui.
Mais combien de temps une communauté peut-elle vivre dans un pays lorsque sa sécurité exige une vigilance permanente, lorsque ses écoles ont besoin de protections particulières, lorsque ses lieux de prière doivent être surveillés et lorsque le simple fait d’être identifiable comme juif peut devenir une source de danger ?
C’est ici que la République doit être jugée, non sur ses discours, mais sur la réalité vécue par ceux qu’elle prétend protéger.
Car il ne suffit pas de condamner l’antisémitisme lorsqu’il devient spectaculaire. Il faut le combattre lorsqu’il est encore une parole, lorsqu’il se dissimule derrière un slogan, lorsqu’il transforme le Juif en symbole de tout ce que l’on déteste, lorsqu’il prétend que la haine d’Israël autoriserait la haine des Français juifs, lorsqu’il cherche à faire croire qu’un enfant français devrait répondre des décisions d’un gouvernement situé à des milliers de kilomètres de son école.
Un Juif français n’est pas responsable d’Israël. Il est responsable de lui-même, comme tout citoyen.
Et c’est précisément pour cela que l’on doit cesser de demander aux Juifs de se justifier.
Qu’ils se justifient d’être juifs.
Qu’ils se justifient d’être sionistes.
Qu’ils se justifient de soutenir ou de critiquer le gouvernement israélien.
Qu’ils se justifient d’avoir peur.
Qu’ils se justifient enfin de vouloir vivre en sécurité.
La République ne demande pas à chaque autre citoyen de démontrer qu’il mérite sa protection. Pourquoi faudrait-il que le Juif, lui, démontre sans cesse qu’il mérite la sienne ?
J’observe alors cette France et je repense à Dreyfus.

Ce qui était terrible dans l’affaire Dreyfus n’était pas seulement qu’un innocent ait été condamné. Ce qui était terrible, c’était de voir combien d’hommes pouvaient connaître l’injustice et continuer à vivre comme si elle ne les concernait pas.
C’est toujours ainsi que commence le renoncement.
On entend une insulte et l’on passe son chemin.
On voit une croix gammée et l’on hausse les épaules.
On entend une menace et l’on explique qu’il ne faut pas dramatiser.
On voit un Juif agressé et l’on cherche immédiatement une raison qui permettrait de comprendre l’agresseur avant de penser à la victime.
Puis un jour, on découvre que la haine est devenue ordinaire.
C’est alors qu’il est trop tard pour prétendre qu’on ne savait pas.
La France sait.
Elle connaît son histoire.
Elle connaît le prix du silence.
Elle connaît le résultat de la banalisation.
Elle sait ce que signifie laisser les Juifs seuls face à la haine.
Et pourtant, en 2026, un ministre israélien doit encore écrire à Paris pour demander que les Juifs français soient protégés.
Alors je pose à la France une question qui ne concerne ni la droite, ni la gauche, ni Israël, ni la Palestine, ni aucun parti politique : combien de temps encore faudra-t-il demander aux Juifs de patienter avant de considérer leur sécurité comme une exigence absolue de la République ?
La France a beaucoup parlé de mémoire. Elle a beaucoup commémoré. Elle a beaucoup promis.
Mais la mémoire n’a de valeur que lorsqu’elle transforme le présent.
Si la France se souvient de Dreyfus mais laisse renaître l’antisémitisme, que reste-t-il du souvenir de Dreyfus ?
Si elle se souvient du Vel d’Hiv mais laisse des Juifs avoir peur de montrer leur identité, que vaut cette mémoire ?
Si elle proclame « plus jamais ça » mais laisse une génération de Juifs se demander si elle pourra encore transmettre sereinement son identité à ses enfants, que signifie réellement cette promesse ?
Un pays ne protège pas les Juifs pour faire plaisir aux Juifs. Il les protège parce que leur liberté est une mesure de sa propre liberté.
C’est cela que la France doit comprendre.
Le jour où un enfant juif doit apprendre à cacher ce qu’il est pour être tranquille dans son école, ce n’est pas cet enfant qui a échoué à s’intégrer à la République.
C’est la République qui a échoué à lui garantir qu’il pouvait être pleinement lui-même.
Et si demain des familles juives quittent la France, il ne faudra pas seulement compter les départs et constater la diminution d’une communauté. Il faudra comprendre ce que ces départs auront signifié : des citoyens auront perdu confiance dans la capacité de leur propre pays à les protéger.
La France pourra alors continuer à célébrer ses grands principes, à honorer ses morts et à enseigner Dreyfus dans ses écoles.
Mais les Juifs qui seront partis, eux, auront déjà répondu à la question.
La France a abandonné ses Juifs.
Et l’histoire, une fois encore, demandera à la France ce qu’elle a fait lorsqu’elle avait encore le temps de les retenir.
*Sarah Ben*

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