La France qui se tait

Elle s’appelle Louise Montangon Vingt-deux ans, un master de philosophie à Bordeaux, responsable locale d.e l’UNI. Le 7 octobre, sur LCI, elle se retrouve face à Elwan, dix-sept ans, lycéen parisien devenu porte-parole de la jeunesse depuis qu’il a embrassé Jean-Luc Mélenchon en pleine manifestation. Depuis, il distribue des leçons de morale avec l’assurance de ceux qui n’ont pas encore eu à payer leurs factures.

En face de Louise, du beau monde : une magistrate proche du Syndicat de la magistrature, un professeur de théâtre du 93 pour qui bloquer un lycée relève de l’éducation populaire, le petit Slama, gauchiste de service, et une professeure de philosophie, docteure dans sa discipline. Elwan, qui n’a pas encore passé son bac, entreprend même de lui expliquer Camus, celui des banderoles, accommodé aux besoins du moment, et non celui qui refusait qu’une cause, aussi juste soit-elle, justifie le meurtre de civils.

Deux invités ont particulièrement subi les leçons de ce petit monde. Un responsable syndical policier issu de l’immigration s’est fait expliquer son métier par un adolescent qui n’a jamais connu une manifestation que du bon côté du cordon de sécurité. Une mère de famille d’origine africaine a dû entendre qu’elle ne savait pas ce qu’elle vivait, de la bouche de gens qui ne connaissent ses quartiers que par les colloques.

Louise – Elwan

Louise, elle, était censée jouer le rôle de la contradictrice polie. Elle n’a pas suivi le scénario. À Elwan, elle a rappelé qu’une indignation ne fait pas un programme. Au professeur, que les élèves bloqués sont d’abord des élèves privés de cours.

La magistrate a reçu la leçon la plus sèche. Elle trouvait suspect que les policiers soient syndiqués, comme si l’engagement syndical devenait douteux dès qu’il porte un uniforme. Louise lui a fait remarquer que le reproche s’accordait mal avec la bouche d’une syndicaliste de la magistrature. La magistrate a découvert qu’on pouvait lui opposer des faits sans lui en demander la permission.

Pas de colère. Pas de fiches brandies devant les caméras. Une voix calme et des arguments tenus jusqu’au bout. Porter les couleurs de l’UNI dans une faculté de lettres bordelaise, où l’intimidation tient lieu de débat contradictoire, réclame du courage.

Elle a de l’esprit et du répondant, qualités qu’on salue volontiers chez les jeunes tant qu’ils tiennent le discours attendu. Elle n’en est pas à son coup d’essai : une candidature aux municipales de mars, un siège d’élue étudiante, et la veille de ce débat, chez Darius Rochebin, un face-à-face avec Gabriel Attal dont l’ancien Premier ministre n’est pas sorti grandi. RMC l’a ensuite reçue aux Grandes Gueules, avant CNews.

Sur CNews, Louise a prononcé cette phrase : « Il existe une France silencieuse et majoritaire qui s’indigne de la tournure de la société française. »

L’expression rappelle la majorité silencieuse qu’invoquait un président américain en novembre 1969, quand les campus prétendaient parler au nom d’un pays qui ne leur avait rien demandé. Aujourd’hui comme alors, ceux qui bloquent les universités parlent au nom de tous, et les autres se taisent sans avoir disparu.

La différence est que Louise sort elle-même de ces amphithéâtres où l’on prétend que toute une génération pense d’une seule voix.

Son engagement, elle l’a daté sur CNews. Le 7 octobre 2024, un an après le pogrom du Hamas qui avait fait près de 1 200 morts et 251 otages, l’extrême gauche de son université célébrait le massacre, avec ses relais associatifs et syndicaux. La CGT, confédération fondée en 1895 pour défendre les travailleurs, figurait parmi les célébrants.

Louise avait vingt ans.

Serions-nous moins seuls ?

Longtemps, la question n’appelait qu’un haussement d’épaules. En quelques soirs de télévision, une étudiante de Bordeaux y a apporté une touche de lumière : ceux qui se croyaient isolés n’étaient que réduits au silence, et la relève existe, à vingt-deux ans, sans demander l’autorisation de parler.

Les plateaux de télévision donnent l’impression que tout le monde pense pareil. Le jeune y est insoumis, le magistrat engagé, l’artiste indigné, et les mêmes idées, se répondant d’un fauteuil à l’autre, finissent par occuper tout l’espace.

Celui qui pense autrement se tait ou change de chaîne. Les audiences racontent une autre histoire, celle d’un public qui ne se reconnaît plus dans les débats qu’on lui propose.

Elwan a embrassé un tribun. Louise Montangon, elle, a vu applaudir un pogrom, et elle a pris sa carte.

Paul Germon

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