Il est toujours plus facile de dénoncer l’antisémitisme d’hier que de reconnaître celui d’aujourd’hui.
L’antisémite du passé est confortable. Il est identifié, classé, condamné par l’Histoire. On peut le dénoncer sans risque, sans courage particulier, et surtout sans avoir à reconnaître ceux qui, aujourd’hui, reprennent, transforment ou réactivent les vieux mécanismes de la haine. Il a l’immense avantage d’être mort, ou vaincu, ou les deux. Le combattre ne coûte rien ; cela rapporte même un certificat de vertu à peu de frais.
« C’est arrivé, cela peut donc arriver de nouveau : tel est le noyau de ce que nous avons à dire. »
— Primo Levi, Les Naufragés et les Rescapés
« L’antisionisme est une incroyable aubaine, car il nous donne la permission – et même le droit, et même le devoir – d’être antisémite au nom de la démocratie. »
— Vladimir Jankélévitch, L’Imprescriptible
« L’antisionisme est une incroyable aubaine, car il nous donne la permission – et même le droit, et même le devoir – d’être antisémite au nom de la démocratie. »
— Vladimir Jankélévitch, L’Imprescriptible

Il est toujours plus facile de dénoncer l’antisémitisme d’hier que de reconnaître celui d’aujourd’hui.
L’antisémite du passé est confortable. Il est identifié, classé, condamné par l’Histoire. On peut le dénoncer sans risque, sans courage particulier, et surtout sans avoir à reconnaître ceux qui, aujourd’hui, reprennent, transforment ou réactivent les vieux mécanismes de la haine. Il a l’immense avantage d’être mort, ou vaincu, ou les deux. Le combattre ne coûte rien ; cela rapporte même un certificat de vertu à peu de frais.
L’antisémite du présent est d’une tout autre nature. Il n’a pas d’uniforme. Il ne se réclame d’aucune doctrine raciale. Il parle le langage de l’antiracisme, de la justice, de la décolonisation, des droits de l’homme. Il ne dit pas « les Juifs », il dit « les sionistes ». Il ne défile pas en chemise brune, il défile en keffieh, encadré parfois par des élus de la République. Et c’est précisément pour cela qu’il est si difficile à nommer : le nommer oblige à rompre avec des habitudes de pensée, des alliances politiques et des fidélités institutionnelles.
C’est ce que m’inspire la chronique de Richard Prasquier, ancien président du CRIF, diffusée sur Radio J le 8 octobre 2026 sous le titre « Bardella : entre antisémitisme et déni ». Je la trouve profondément préoccupante. Non parce qu’il serait interdit d’interroger le passé d’un responsable politique.
Non parce qu’il faudrait effacer d’éventuels propos anciens. Mais parce qu’à force de rechercher dans le passé l’antisémitisme que l’on connaît déjà, on finit par ne plus voir celui qui se déploie sous nos yeux.
Cet éditorial tente de mettre des faits sous cette intuition. Car l’antisémitisme d’aujourd’hui n’a besoin ni d’archéologue ni d’huissier pour être établi. Il suffit d’ouvrir sa fenêtre.
L’affaire : des messages de 2013, une campagne de 2026
Rappelons les faits, dans leur exactitude.
Le 28 septembre 2026, Mediapart publie des extraits de conversations privées sur Messenger, datées de 2013 et attribuées à un compte Facebook au nom de Jordan Bardella. Celui-ci a alors dix-sept ans et milite au Front national. Les propos rapportés relèvent du répertoire complotiste le plus classique : « le Juif veut dominer les autres peuples, les écraser et les voler », banques « détenues par des Juifs », « Nouvel Ordre mondial dominé par Israël », théories conspirationnistes sur le 11 Septembre, complaisance envers les analyses d’Alain Soral. Le 1er octobre, Mediapart publie une partie de ses pièces et expose sa méthode d’authentification.
Jordan Bardella conteste être l’auteur de ces messages. Il parle de « faux grossiers » et d’une opération de déstabilisation à quelques mois de l’élection présidentielle. Il annonce une plainte pour faux et usage de faux, qui s’ajoute à une plainte en diffamation.
Si ces propos ont été tenus, ils sont odieux. Personne ne le conteste, et je ne le conteste pas. Mais deux questions demeurent, que la tribune de Richard Prasquier écarte trop vite. La première est de méthode : sur quelle base tient-on pour acquis ce qu’une juridiction n’a pas encore établi ? La seconde est de fond : à supposer même ces propos établis, que pèsent les mots d’un adolescent de dix-sept ans face aux actes de l’homme de trente ans ?
Juger un homme sur ses actes
Richard Prasquier rappelle lui-même qu’il existe une vieille tradition juive selon laquelle on juge moins un homme à ce qu’il dit qu’à ce qu’il fait. Il a raison. Les Pirkei Avot la formulent en trois mots, attribués à Shammaï : « Dis peu, et fais beaucoup. »
Il va plus loin, et il a encore raison. Il oppose René Bousquet, qui assurait au Consistoire, en pleines rafles, ne pas être antisémite, à Zofia Kossak-Szczucka, antisémite virulente avant-guerre devenue la fondatrice de Żegota, le réseau clandestin de sauvetage des Juifs de Pologne. Entre un non-antisémite qui déporte les Juifs et un antisémite qui les sauve, écrit-il, le choix moral est simple.
Très bien. Appliquons ce principe — jusqu’au bout.
Que fait Jordan Bardella depuis qu’il occupe des responsabilités publiques ?
Le 12 novembre 2023, cinq semaines après le pogrom du 7 octobre, il marche contre l’antisémitisme. Ce jour-là, selon le ministère de l’Intérieur, 182 000 personnes défilent en France, dont 105 000 à Paris. La France insoumise, elle, refuse de s’y associer, comme le Président Macron d’ailleurs, et organise son propre rassemblement ailleurs. Le contraste n’est pas un détail : il dit, en une après-midi, qui se tient où.
En mars 2025, il se rend en Israël à l’invitation du gouvernement israélien, pour la conférence internationale contre l’antisémitisme organisée à Jérusalem par le ministère de la Diaspora. Il s’y recueille à Yad Vashem, rencontre des survivants du 7 octobre et prend la parole contre la haine des Juifs, en désignant ce qu’il considère comme ses deux vecteurs principaux aujourd’hui : l’islamisme et une partie de la gauche radicale.
Depuis le 7 octobre, son soutien à Israël n’a pas varié.
On peut discuter sa sincérité. On peut discuter ses motivations. On peut soupçonner le calcul électoral. Mais si l’on affirme vouloir juger un homme sur ses actes, alors ce sont ces actes-là qu’il faut examiner. Sinon, le principe n’est plus un principe : il devient un instrument à géométrie variable, que l’on invoque contre ses adversaires et que l’on oublie pour ses amis.
La techouva ne peut pas être réservée aux uns
Pour un Juif, cette question possède un nom : la techouva.
La techouva ne consiste pas à prononcer quelques mots convenus de repentance. Elle ne consiste pas à solder commodément le passé. Elle se démontre. Elle est action. Maïmonide en a donné la définition la plus exigeante, dans les Lois du repentir : le repentir complet est celui de l’homme qui, placé de nouveau devant la même situation, avec la même possibilité de fauter, s’en abstient — non par crainte, non par faiblesse, mais parce qu’il a changé.
C’est un critère opératoire, pas une formule pieuse. Il ne demande pas : qu’as-tu dit autrefois ? Il demande : qu’as-tu fait lorsque l’occasion t’a été donnée de recommencer ?
Or l’occasion a été donnée. Le 7 octobre 2023 a été le moment où chacun, en France, s’est retrouvé devant le choix moral le plus nu qui soit : nommer le massacre, ou le contextualiser. Se tenir aux côtés des victimes juives, ou chercher des circonstances aux assassins. Ce jour-là, et dans les semaines qui ont suivi, Jordan Bardella a choisi. Et il n’a pas choisi le chemin de Soral.
Richard Prasquier rappelle lui-même qu’Edwy Plenel, qui avait vingt ans lorsqu’il défendait, dans les colonnes de l’hebdomadaire trotskiste Rouge, les terroristes de Septembre noir après l’assassinat de onze athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich en 1972, a attendu quarante-six ans pour « récuser » cette position.
Très bien. Mais pourquoi ce qui serait acceptable pour Plenel deviendrait-il impossible pour Bardella ? Pourquoi accorder à l’un le bénéfice de l’évolution, quarante-six ans après les faits, et refuser à l’autre celui de ses actes présents, treize ans après des propos qu’il conteste avoir tenus ? Pourquoi la techouva serait-elle à géométrie variable ?
La véritable question n’est donc pas seulement : qu’aurait dit Jordan Bardella à dix-sept ans ? Elle est : qu’a fait Jordan Bardella depuis ?
La présomption d’innocence n’a pas de camp
Mais il y a plus grave.
Dans votre texte, Richard Prasquier, vous considérez qu’il existe une « très haute vraisemblance » que Bardella soit bien l’auteur des messages publiés par Mediapart. Or Bardella le conteste. Il a engagé des procédures. Et tant qu’une juridiction n’a pas établi les faits, la présomption d’innocence doit s’appliquer.
Elle n’est pas une courtoisie. Elle est inscrite à l’article 9 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 — « Tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable » — et l’article 9-1 du Code civil en fait un droit opposable à quiconque présente publiquement une personne comme coupable avant toute décision.
Vous partez pourtant de l’accusation pour construire progressivement une culpabilité. Vous inversez la charge morale de la preuve. À Bardella de démontrer qu’il ne serait pas l’auteur. À Bardella de démontrer que son compte aurait été détourné. À Bardella de démontrer son innocence.
Ce n’est pas ainsi que fonctionne un État de droit. La présomption d’innocence n’est pas un privilège réservé à ceux dont nous partageons les opinions. Elle vaut précisément pour ceux que nous combattons.
Et c’est là que votre méthode m’inquiète plus encore que votre conclusion. Car elle ressemble étrangement à celles que nous dénonçons lorsque les Juifs ou Israël en sont les victimes. Une accusation est lancée. Elle est répétée. Elle est amplifiée. Sa répétition finit par tenir lieu de preuve. Puis celui qui la conteste devient suspect du seul fait qu’il la conteste.
Nous connaissons ce mécanisme. Nous l’avons vu fonctionner à pleine vitesse le 17 octobre 2023, lorsque l’explosion survenue sur le parking de l’hôpital Al-Ahli, à Gaza, fut immédiatement imputée à une frappe israélienne, avec le bilan de « 500 morts » fourni par le Hamas, et reprise en manchette par une grande partie de la presse internationale. Les analyses ultérieures ont désigné une roquette palestinienne défaillante, et un bilan très inférieur. Plusieurs rédactions, dont Le Monde, ont dû reconnaître publiquement avoir relayé trop vite. Mais le mal était fait : dans des capitales arabes comme dans des rues européennes, la foule avait déjà « su ».
Nous dénonçons ce mécanisme lorsqu’Israël est accusé. Nous le dénonçons lorsqu’une information fausse ou contestée concernant des Juifs devient une vérité médiatique par simple accumulation.
Nous ne pouvons pas l’accepter lorsque la cible s’appelle Jordan Bardella.
Vous allez pourtant plus loin. Vous reprochez à Jordan Bardella de ne pas reconnaître une « connerie de jeunesse », comme Jean-Luc Mélenchon l’aurait fait sur le voile, pour que « l’affaire soit close ». Autrement dit, vous lui demandez de s’excuser de ce qu’il conteste avoir écrit, afin de mettre fin au débat. Ce n’est plus de la morale : c’est l’aveu exigé comme prix de la paix.
Alors je vous pose une question simple, Monsieur Prasquier. Diriez-vous qu’Israël devrait s’excuser des fausses accusations portées contre lui afin d’arrêter les débats ? Qu’il aurait dû s’excuser pour l’hôpital Al-Ahli, pour clore l’affaire ? Vous ne le diriez pas. Vous le savez : s’excuser d’une faute que l’on n’a pas commise, ce n’est pas faire preuve d’humilité, c’est valider l’accusation et armer l’accusateur pour la prochaine fois.
Je refuse cette justice-là, qu’elle vise Israël, les Juifs ou n’importe quel responsable politique.
Il suffit de se pencher à sa fenêtre
Car pendant que l’on fouille le passé de Bardella, l’antisémitisme du présent se déploie sous nos yeux. Et il n’a pas besoin, lui, d’export de données Meta certifié par huissier pour être établi.
Il suffit aujourd’hui de se pencher à sa fenêtre.
Depuis le 7 octobre 2023, dans les rues de Paris, de Lyon, de Marseille, de Toulouse, de Strasbourg, des cortèges défilent semaine après semaine. On y crie « Israël assassin ». On y scande « From the river to the sea », c’est-à-dire la disparition de l’État juif, du Jourdain à la Méditerranée. On y brandit des pancartes où l’étoile de David est barrée, assimilée à la croix gammée. On y appelle à l’« intifada » — en septembre 2024, un militant appelait publiquement, au micro, à « mener l’intifada dans Paris », provoquant l’ouverture d’une enquête.
Une intifada, rappelons-le, ce sont des autobus qui explosent et des civils poignardés. Celui qui l’appelle « dans Paris » sait parfaitement qui il désigne comme cible.
Ces cortèges ne sont pas des groupuscules marginaux tapis dans l’ombre. Ils sont publics, déclarés, filmés, retransmis. Des élus de La France insoumise y défilent, s’y font photographier, y prennent la parole. Il n’y a là aucun secret à percer, aucune messagerie privée à exhumer, aucun compte à authentifier. La haine d’Israël et des Juifs s’y crie à visage découvert, en plein jour, sous les fenêtres de tout le monde.
Et, ce qui est plus grave, La France insoumise trouve des complices non seulement au sein de ses partenaires de gauche mais également en macronie, et surtout, ce qui est plus grave, auprès du Président de la République lui-même qui a déclaré qu’Israël n’existait que par acte notarié de l’ONU et que les juifs « manquaient d’universalisme » laissant sous-entendre une forme de double allégeance.
Voilà où se trouve l’antisémitisme d’aujourd’hui. Pas dans une conversation Messenger de 2013. Dans la rue de 2026.
Et les chiffres confirment ce que la fenêtre montre.
En 2022, le ministère de l’Intérieur recensait 436 actes antisémites en France. En 2023, ce chiffre est passé à 1 676 — près de quatre fois plus, l’essentiel après le 7 octobre. En 2024 : 1 570. En 2025 : 1 320. Selon le ministère lui-même, jamais en vingt-cinq ans le niveau n’avait été aussi élevé que durant ces trois années. En 2025, les actes antisémites représentaient 53 % de l’ensemble des actes antireligieux recensés en France, alors que les Juifs représentent moins de 1 % de la population. Et deux tiers de ces actes étaient des atteintes aux personnes : agressions physiques, insultes et menaces, haine en ligne.
Richard Prasquier cite lui-même l’enquête Ifop pour l’AJC et la Fondapol : deux fois plus de sympathisants de La France insoumise que de sympathisants du Rassemblement national soutiennent les agressions contre des Juifs présumés soutiens d’Israël. Il a ce chiffre sous les yeux. Il en tire pourtant la conclusion inverse de celle qu’il impose.
Derrière ces chiffres, il y a des noms de lieux et des visages.
Courbevoie, juin 2024 : une enfant juive de douze ans est violée par des adolescents, traitée de « sale Juive », interrogée sur Israël avant d’être agressée.
Paris, mai 2024 : le Mur des Justes du Mémorial de la Shoah est souillé de mains rouges — le symbole du lynchage de deux réservistes israéliens à Ramallah en 2000.
La Grande-Motte, août 2024 : la synagogue est incendiée, un policier blessé.
Orléans, mars 2025 : un rabbin est frappé en pleine rue, devant son fils.
Amsterdam, novembre 2024, à une heure de Paris : après un match de football, des supporters israéliens sont pourchassés dans les rues, frappés à terre, au terme d’une traque coordonnée sur les messageries. La presse européenne a employé le mot que l’Europe croyait avoir rangé au musée : pogrom.
Voilà l’antisémitisme du présent. Il ne se cache pas. Il ne s’excuse pas. Il ne se dissimule même plus derrière l’antisionisme : il s’en sert comme d’un drapeau. Jankélévitch l’avait annoncé il y a un demi-siècle : l’antisionisme offre à l’antisémite la permission, et même le devoir, de haïr au nom de la démocratie.
Depuis le 7 octobre, nous avons vu avec quelle rapidité des Juifs massacrés pouvaient redevenir accusés. Nous avons vu le centre moral du récit se déplacer avant même que les morts soient enterrés. Nous avons vu ressurgir des mots, des représentations et des obsessions que l’Europe prétendait avoir définitivement abandonnés.
Dénoncer l’antisémitisme de 1940 en 2026 ne coûte rien. Reconnaître l’antisémitisme de 2026 en 2026 est autrement plus difficile. Et c’est cet antisémitisme-là qui devrait mobiliser en priorité ceux qui prétendent défendre les Juifs de France.
Serge Klarsfeld, Israël et le CRIF
Je le dis très clairement : sur cette question, j’accorde aujourd’hui davantage de poids aux prises de position de Serge Klarsfeld et à celles des dirigeants de l’État d’Israël qu’à celles des dirigeants du CRIF.
Pourquoi ? Parce que je juge, là encore, sur les actes et sur les positions prises face à l’antisémitisme contemporain.
Serge Klarsfeld n’est pas suspect d’amnésie historique. Il a consacré sa vie à traquer les criminels nazis — Klaus Barbie, Kurt Lischka, Maurice Papon — et à rendre leur nom à chacun des 76 000 Juifs déportés de France. Lorsqu’un homme comme lui déclare, en juin 2024, qu’entre La France insoumise et le Rassemblement national, il voterait pour le second, il ne cède pas à une humeur. Il établit un diagnostic : le Rassemblement national d’aujourd’hui doit être jugé sur ce qu’il est devenu, et non seulement sur ce qu’était le Front national de Jean-Marie Le Pen ; et le danger pour les Juifs de France se situe désormais ailleurs. Cette parole mérite au moins d’être entendue.
Faut-il d’ailleurs rappeler au CRIF ce que disait son propre président ? Le 23 février 2015, sur Europe 1, le jour même du dîner annuel du CRIF auquel le Front national n’était pas convié, Roger Cukierman déclarait : « Marine Le Pen […] est irréprochable. » Il jugeait la personne sur ses actes et ses propos. C’est exactement la règle que Richard Prasquier refuse aujourd’hui d’appliquer à Jordan Bardella. Ce qui valait pour Marine Le Pen en 2015, de la bouche même du président du CRIF, ne vaudrait plus pour Bardella en 2026, après sa marche contre l’antisémitisme, après Yad Vashem, après Jérusalem ?
Lorsque des responsables israéliens invitent Jordan Bardella à Jérusalem, le reçoivent et dialoguent avec lui, je considère également que cette réalité mérite davantage d’attention que les vieux réflexes politiques français. Le ministre israélien de la Diaspora est d’ailleurs monté au créneau pour le défendre, Richard Prasquier le note lui-même. L’État qui enterre les victimes du 7 octobre sait, mieux que quiconque, où se trouvent ses ennemis.
Inversement, je constate que le CRIF demeure, à mes yeux, prisonnier de liens politiques, intellectuels et institutionnels avec une gauche et une macronie qui ont montré, depuis le 7 octobre, un visage que beaucoup de Juifs de France ont découvert avec stupeur. Un visage ambigu face à l’antisémitisme contemporain. Un rapport de plus en plus hostile à Israël. Une tendance permanente à renvoyer dos à dos l’agresseur et l’agressé. Une propension à faire d’Israël l’accusé principal tout en reléguant progressivement le 7 octobre à l’arrière-plan.
Je considère que ces forces politiques ont révélé, face à l’antisémitisme et à Israël, leur véritable visage. Et je ne comprends pas pourquoi le CRIF continue de leur accorder une légitimité morale supérieure à celle de ceux qui, aujourd’hui, prennent clairement position contre la haine des Juifs et pour Israël.
Soral : qui l’a combattu, et quand
Richard Prasquier dénonce aujourd’hui Alain Soral, « maître à penser » du Forum où se formait le jeune Bardella. Il a raison de le dénoncer. Mais je veux rappeler une chose que l’on oublie un peu vite.
Le 20 septembre 2004, France 2 diffuse un numéro de Complément d’enquête — la même émission que Richard Prasquier invoque aujourd’hui contre Bardella — consacré à l’antisémitisme. Dans la séquence intitulée « Dieudonné : le malaise », Alain Soral déclare, à propos des Juifs : « ça fait quand même 2 500 ans d’histoire, chaque fois qu’ils mettent les pieds quelque part, au bout de 50 ans, ils se font dérouiller, tu vois il faut se dire c’est bizarre, tout le monde a toujours tort, sauf eux », avant d’évoquer « une psychopathologie, tu vois, du judaïsme sioniste qui confine à la maladie mentale ». L’inversion accusatoire à l’état pur, diffusée sur le service public sans aucune intervention des journalistes qui l’interviewaient.
Ni le CRIF, ni le Consistoire, ni la LICRA n’ont voulu porter plainte.
Moi, je ne me suis pas tu. Le 17 décembre 2004, le Collectif de lutte contre la propagande antisémite et raciste, que je présidais, a déposé plainte auprès du procureur de la République de Paris. Nous savions que notre Collectif, n’étant pas constitué en association, ne serait pas habilité à se porter partie civile. Mais puisque aucune institution ne voulait agir, il fallait que quelqu’un le fasse.
Le parquet a donné suite et cité Soral devant la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris. J’y ai plaidé moi-même, en mon nom et au nom du Collectif, face à un Soral qui avait fait citer Dieudonné comme témoin de la défense. La Ligue des droits de l’homme ne s’est jointe à la procédure que tardivement.
Le 4 mai 2007, Alain Soral était déclaré coupable de provocation à la discrimination ou à la haine raciale et condamné à 3 000 euros d’amende. Le 11 juin 2008, la cour d’appel de Paris confirmait le jugement. C’était la première condamnation de Soral : son casier judiciaire était alors vierge.
Notre plainte soulevait déjà l’argument décisif. En invoquant « 2 500 ans d’histoire », Soral remontait à une époque où n’existait aucune entité « sioniste » ; la distinction qu’il prétendait faire entre « juif » et « sioniste » devenait donc inopérante. Le tribunal a retenu ce raisonnement, en relevant que le sionisme n’est apparu qu’à la fin du XIXe siècle et que Soral visait bien « les adeptes de la religion ».
Et la cour d’appel a écrit une phrase qui mérite d’être relue aujourd’hui. Soral se défendait en prétendant viser non les Juifs, mais les « sionistes ». La cour a répondu que le terme « sioniste » accolé à « juif » ne constituait « qu’une figure de style, propre à renforcer l’imputation faite à l’ensemble de la communauté ». Dès 2008, la justice française avait donc nommé le procédé que les cortèges d’aujourd’hui pratiquent à ciel ouvert : dire « sioniste » pour désigner les Juifs.
À cette époque, le CRIF n’était pas à nos côtés. Car Soral, qui à l’audience même se présentait encore comme membre du Parti communiste, était reçu avec bienveillance sur les plateaux de télévision. Son antisémitisme portait les couleurs de la gauche ; il ne dérangeait pas. Il a fallu qu’il rejoigne le Front national pour que l’on découvre soudain ce que ses propos de 2004 disaient déjà en toutes lettres.
C’est exactement le mécanisme que je dénonce. On combat l’antisémite lorsqu’il est rangé à l’extrême droite ; on le tolère lorsqu’il vient de la gauche. On le poursuit lorsqu’il est devenu infréquentable ; on se tait lorsqu’il est encore à la mode. Hier Soral, aujourd’hui ceux qui défilent sous nos fenêtres : la cécité est la même, seule la date change.
Le courage ne consiste pas à dénoncer Soral en 2026. Il consistait à le poursuivre en 2004.
Le CRIF risque de devenir nocif
C’est ici que la responsabilité du CRIF devient considérable.
Le CRIF devrait être la vigie de l’antisémitisme contemporain. Il devrait identifier les menaces là où elles se trouvent aujourd’hui. Sans considération partisane. Sans réflexe idéologique. Sans fidélité à des catégories politiques héritées du siècle dernier.
Il devrait regarder qui défend les Juifs lorsqu’ils sont attaqués. Qui condamne sans ambiguïté ceux qui les attaquent. Qui soutient Israël lorsqu’il est menacé. Et, inversement, qui relativise. Qui contextualise. Qui inverse progressivement les responsabilités. Qui contribue à délégitimer l’État juif. Qui défile, le samedi, aux côtés de ceux qui crient leur haine.
C’est sur ces critères-là que je veux juger. Pas sur les étiquettes. Pas sur les filiations supposées. Pas sur les fréquentations d’un adolescent treize ans plus tôt. Sur les actes d’aujourd’hui.
Et si le CRIF persiste à concentrer l’attention de la communauté juive sur les fantômes de l’antisémitisme d’hier tout en sous-estimant ceux qui nourrissent l’antisémitisme d’aujourd’hui, alors il ne sera plus seulement dans l’erreur. Il deviendra nocif.
Nocif parce qu’il détournera la vigilance. Nocif parce qu’il désignera comme menace prioritaire celui qui affirme aujourd’hui défendre les Juifs, tandis que d’autres courants réactivent, banalisent ou justifient une haine bien présente. Nocif parce qu’il contribuera à brouiller la perception du danger au moment même où celle-ci devrait être la plus lucide.
Le moment où l’erreur devient responsabilité
Il existe un moment où l’erreur d’analyse devient responsabilité.
Si demain les Juifs de France doivent payer le prix d’une mauvaise identification de leurs véritables ennemis, ceux qui auront contribué à détourner leur regard ne pourront pas prétendre qu’ils ne savaient pas. Ils savaient. Il leur suffisait de se pencher à leur fenêtre. Ils auront simplement regardé ailleurs.
Avant la violence viennent toujours les mots. Avant que l’exclusion devienne acceptable, il faut qu’un récit la rende pensable. Avant que la haine descende dans la rue, il faut que quelqu’un lui fournisse son vocabulaire, ses justifications et parfois même sa bonne conscience. Les idéologues ne tiennent pas nécessairement le couteau. Ils fabriquent parfois le monde intellectuel et moral dans lequel celui qui le tiendra demain finira par considérer son geste comme légitime.
C’est pourquoi l’obsession du passé peut devenir, paradoxalement, le meilleur moyen de ne pas voir le présent.
Je ne demande pas que l’on efface les fautes anciennes. Je demande que l’on juge chacun selon la même règle : ses paroles, ses actes, ses engagements, ses responsabilités. S’il a fauté autrefois, jugeons aussi ce qu’il est devenu. S’il se proclame vertueux aujourd’hui, examinons aussi ce qu’il fait de cette prétendue vertu. La morale ne peut fonctionner à sens unique.
Conclusion. Le véritable test moral
Le véritable danger n’est pas l’antisémite que l’Histoire a déjà condamné. C’est celui que notre époque refuse encore de reconnaître, alors même qu’il crie sous nos fenêtres.
Le rôle du CRIF devrait être de le voir avant les autres. Pas après. Pas lorsque de nouvelles victimes auront déjà payé le prix de notre aveuglement.
Voilà pourquoi je le dis avec gravité à Richard Prasquier : vous pensez peut-être défendre la communauté juive en regardant le passé. Mais à force de regarder dans la mauvaise direction, vous risquez de contribuer à aveugler ceux que vous prétendez protéger.
Et si le CRIF persiste dans cette voie, il risque de devenir non plus seulement inutile à la communauté juive de France, mais un organe nocif. Parce qu’il orientera son regard vers les fantômes de l’antisémitisme d’hier pendant que se construit, dans la rue, celui de demain.
C’est une responsabilité historique.
Et je crains que vous soyez en train de la prendre.
Richard Abitbol
Président d’Honneur de la Confédération des Juifs de France (C.J.F.A.I)
Cet article a été publié le 8 Octobre 2026 sur
___________________________________________________________________________________________
Repères factuels
- Richard Prasquier, « Bardella : entre antisémitisme et déni », chronique Radio J, 8 octobre 2026.
- Mediapart, publication du 28 septembre 2026 et pièces publiées le 1er octobre 2026 ; démenti de Jordan Bardella et plainte pour faux et usage de faux.
- Marche contre l’antisémitisme du 12 novembre 2023 : 182 000 participants en France, dont 105 000 à Paris (ministère de l’Intérieur).
- Conférence internationale contre l’antisémitisme, Jérusalem, 26-27 mars 2025, organisée par le ministère israélien des Affaires de la Diaspora.
- Actes antisémites recensés par le ministère de l’Intérieur : 436 (2022), 1 676 (2023), 1 570 (2024), 1 320 (2025) ; 53 % des actes antireligieux en 2025 ; 67 % d’atteintes aux personnes (ministère de l’Intérieur, « Actes antireligieux – Tendances 2025 »).
- Complément d’enquête, « Enquête sur l’antisémitisme », France 2, 20 septembre 2004. Plainte du Collectif de lutte contre la propagande antisémite et raciste au procureur de la République de Paris, 17 décembre 2004. TGI de Paris, 17e chambre, jugement du 4 mai 2007 (n° 0435808503) ; cour d’appel de Paris, 11e chambre, section A, arrêt du 11 juin 2008 (n° 07/04776).
- Enquête Ifop pour l’AJC et la Fondapol, citée par Richard Prasquier.
- Roger Cukierman, président du CRIF, entretien sur Europe 1, 23 février 2015.
- Déclaration de Serge Klarsfeld, juin 2024, sur son vote en cas de duel La France insoumise – Rassemblement national.
- Maïmonide, Michné Torah, Lois du repentir (Hilkhot Techouva), 2, 1 ; Pirkei Avot, 1, 15.
- Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, art. 9 ; Code civil, art. 9-1.
- Vladimir Jankélévitch, L’Imprescriptible, Seuil, 1986.

Poster un Commentaire