« L’été brûlant  »

En 1966, Michel Delpech chantait *Inventaire 66*.

La minijupe.

Les bottes Courrèges.

Le chemisier Cacharel.

Les nouvelles vedettes.

Le bidonville de Nanterre.

La guerre du Viêt Nam.

La conquête spatiale.

Les chansons, les films, les scandales, les rêves et les inquiétudes d’une France qui entrait à toute vitesse dans la modernité.

Tout changeait.

Mais, après chaque brassée d’événements, revenait la même chute, faussement légère et franchement sarcastique :

**Et toujours le même président.**

Le général de Gaulle venait d’être réélu face à François Mitterrand.

Soixante ans plus tard, la chanson pourrait être réécrite.

Nous pourrions l’appeler *Inventaire 2026*.

Ou, plus simplement :

*L’été brûlant*.

Les forêts flambent.

Des milliers d’hectares partent en fumée.

Des villages sont évacués.

Des familles quittent leur maison en quelques minutes.

Les pompiers combattent jour et nuit.

Les ministres arrivent devant les caméras.

Ils saluent leur courage.

Ils annoncent davantage de moyens, davantage de prévention, davantage de sanctions.

Puis les caméras repartent.

**Et toujours le même président.**

La France étouffe sous la chaleur.

On ferme les volets.

On cherche l’ombre.

On recommande aux personnes âgées de boire.

Les agriculteurs regardent le ciel.

Les nappes baissent.

Les récoltes souffrent.

Chaque été, on redécouvre que le climat change.

Chaque été, on nous explique que rien ne sera plus comme avant.

Puis tout recommence exactement comme avant.

**Et toujours le même président.**

La dette monte.

Les déficits s’accumulent.

Les intérêts engloutissent une part croissante des ressources du pays.

On cherche des milliards dans les retraites, dans la santé, dans les collectivités locales, dans les entreprises et dans les poches de ceux qui ont encore réussi à épargner.

Les responsables de l’endettement se présentent maintenant comme les seuls capables de rétablir les comptes.

Ils ont creusé le trou.

Ils nous expliquent comment en sortir.

**Et toujours le même président.**

Les gouvernements passent.

Les Premiers ministres passent.

Les ministres changent de portefeuille.

Les majorités se défont.

Les alliances se nouent le matin et se dénoncent le soir.

La droite refuse de gouverner avec la gauche.

La gauche refuse de gouverner avec le centre.

Puis chacun négocie discrètement une présidence de commission, un compromis budgétaire ou quelques mois supplémentaires à l’Assemblée nationale.

Personne ne gouverne vraiment.

Mais personne ne veut partir.

**Et toujours le même président.**

On parle de réindustrialisation.

On inaugure une usine.

On photographie une chaîne de montage.

On annonce des milliers d’emplois pour 2030.

Pendant ce temps, les entreprises affrontent les normes, les charges, le prix de l’énergie et l’instabilité fiscale.

Une ouverture fait la une.

Les fermetures passent en pages intérieures.

On célèbre les emplois qui viendront peut-être.

On oublie ceux qui disparaissent aujourd’hui.

**Et toujours le même président.**

Les Français travaillent.

Ils paient.

Ils comptent.

Ils regardent le prix du panier de courses.

Ils réduisent leurs vacances.

Ils repoussent un achat.

Ils renoncent à changer de voiture.

Après une vie de travail, certains doivent encore vérifier le prix d’un morceau de viande ou d’un plein d’essence.

À la télévision, des experts leur démontrent que leur pouvoir d’achat a statistiquement progressé.

Ils ont probablement oublié de prévenir leur compte bancaire.

**Et toujours le même président.**

Dans les hôpitaux, on manque de médecins.

On manque d’infirmières.

On manque de lits.

On manque surtout de temps.

Les urgences débordent.

Les déserts médicaux s’étendent.

Il faut parfois attendre des mois pour consulter un spécialiste.

Mais l’administration produit des plans, des rapports, des numéros verts, des indicateurs et des plateformes numériques.

Nous n’avons plus toujours de médecin.

Mais nous avons un mot de passe.

**Et toujours le même président.**

À l’école, le niveau baisse.

Les professeurs sont contestés.

Les directeurs sont menacés.

Les élèves les plus faibles sont abandonnés derrière des statistiques rassurantes.

On change les programmes.

On réforme le baccalauréat.

On rétablit ce que l’on avait supprimé.

On supprime ce que l’on venait de rétablir.

Chaque nouveau ministre annonce le retour de l’autorité, de l’exigence et des savoirs fondamentaux.

Puis il change de ministère.

**Et toujours le même président.**

Dans certains quartiers, les trafiquants recrutent des adolescents.

Les armes circulent.

Les règlements de comptes se multiplient.

Des familles vivent au milieu de territoires disputés par des bandes.

Après chaque meurtre, on annonce un plan.

Après chaque plan, un autre meurtre.

On déploie des policiers.

Les caméras arrivent.

Les caméras repartent.

Les trafiquants restent.

**Et toujours le même président.**

On ne maîtrise plus les frontières.

On ne sait pas exactement combien de personnes entrent.

On ne parvient pas à faire repartir celles qui doivent quitter le territoire.

On prononce des obligations de quitter la France qui ne sont pas exécutées.

On régularise faute d’avoir contrôlé.

On héberge faute d’avoir prévu.

On répartit faute d’avoir décidé.

Puis on explique aux Français que le sujet ne les préoccupe que parce qu’ils sont manipulés.

**Et toujours le même président.**

L’Europe réglemente.

Elle normalise.

Elle interdit.

Elle impose.

Elle décide de la motorisation des voitures, de la rénovation des logements, de la taille des emballages et des rapports que doivent produire les entreprises.

Mais lorsqu’il faut défendre ses frontières, fabriquer ses armes, garantir son énergie ou protéger ses industries, elle découvre qu’elle dépend des autres.

Une grande puissance réglementaire.

Un nain stratégique.

**Et toujours le même président.**

La guerre continue en Ukraine.

Les villes sont frappées.

Les soldats meurent.

Les populations attendent.

Les dirigeants européens organisent des sommets.

Ils proclament leur unité.

Ils promettent une aide durable.

Mais ils ont désarmé leurs pays pendant trente ans.

Ils découvrent qu’une guerre ne se mène pas avec des déclarations.

Elle exige des obus, des missiles, des blindés, des usines et des hommes.

Les discours sont européens.

Les moyens demeurent largement américains.

**Et toujours le même président.**

Au Proche-Orient, le Hamas négocie désormais ce qui ressemble de plus en plus aux conditions de sa reddition.

Il refuse évidemment le mot.

Il parle de cessez-le-feu.

De retrait israélien.

De stockage des armes.

De garanties internationales.

De transition politique.

Mais la réalité est têtue.

Le Hamas devrait abandonner le gouvernement de Gaza.

Son appareil militaire devrait être désarmé.

Ses armes seraient placées sous contrôle.

Une autre administration prendrait sa place.

Le mouvement que tant d’« experts » présentaient comme le vainqueur ne dicte pas les conditions de sa victoire.

Il marchande les conditions de sa survie.

**Et toujours le même président.**

Les mêmes experts nous avaient pourtant expliqué que Tsahal s’enliserait.

Que le Hamas se reconstituerait indéfiniment.

Que l’élimination de ses chefs ne servait à rien.

Que chaque dirigeant abattu serait immédiatement remplacé.

Or les responsables du Hamas réclament maintenant l’arrêt des frappes qui les visent.

Étrange demande pour une stratégie prétendument inefficace.

On ne réclame pas l’abandon d’une méthode qui ne vous atteint pas.

On ne demande pas la protection de ses cadres lorsque leur disparition serait sans conséquence.

Le Hamas cherche à sauver ses chefs survivants, son appareil et ce qu’il lui reste de pouvoir.

Cela ne s’appelle pas une victoire.

Cela s’apparente à une négociation de reddition.

**Et toujours le même président.**

Tous ceux qui avaient proclamé la victoire du Hamas deviennent soudain plus prudents.

Ils avaient confondu propagande et stratégie.

Images et rapport de forces.

Manifestations occidentales et victoire militaire.

Ils nous expliquaient qu’Israël avait perdu parce qu’il était critiqué à Paris, à Londres ou à New York.

Ils découvrent maintenant qu’une guerre ne se gagne pas dans un amphithéâtre de Sciences Po.

Le Hamas devait sortir renforcé.

Il négocie son désarmement.

**Et toujours le même président.**

Dans le même temps, la haine antijuive déferle.

Dans les rues.

Sur les réseaux sociaux.

Dans certaines universités.

Dans les milieux culturels.

On demande aux Juifs français de répondre des décisions d’un gouvernement étranger.

On les somme de condamner.

De se désolidariser.

De produire leur certificat de respectabilité.

**Un ami tunisien, esprit brillant et lucide, m’a dit qu’il faudrait désormais modifier une vieille expression française.**

**Ne plus dire « tête de Turc ».**

**Dire « tête de Juif ».**

**La formule est brutale.**

**La réalité l’est davantage.**

**Et toujours le même président.**

On assure pourtant que l’antisémitisme sera combattu sans faiblesse.

Les discours sont solennels.

Les condamnations sont fermes.

Les communiqués sont définitifs.

Mais des Juifs cachent leur étoile de David.

Ils évitent de parler hébreu dans certains lieux.

Leurs écoles et leurs synagogues restent protégées par des policiers ou des soldats.

La République leur garantit la liberté.

À condition qu’ils sachent où, quand et comment l’exercer.

**Et toujours le même président.**

Les féministes dénoncent les violences faites aux femmes.

Sauf lorsque certaines victimes les embarrassent.

Les antiracistes combattent tous les racismes.

Sauf lorsque les victimes sont juives et que les agresseurs ne correspondent pas à leur grille idéologique.

Les défenseurs des minorités défendent toutes les minorités.

Sauf celle qu’ils jugent trop intégrée, trop instruite ou trop attachée à Israël.

Les principes sont universels.

Leur application est sélective.

**Et toujours le même président.**

Les agriculteurs bloquent les routes.

Ils dénoncent les normes, les prix imposés, la concurrence déloyale et le mépris administratif.

On leur promet de simplifier.

Puis l’administration leur envoie un nouveau formulaire destiné à mesurer les effets de la simplification.

Ils nourrissent le pays.

Le pays les remercie en contrôlant la largeur de leurs haies.

**Et toujours le même président.**

Les policiers sont épuisés.

Les magistrats sont débordés.

Les prisons sont pleines.

Les peines sont tardives.

Les victimes attendent.

Les récidivistes recommencent.

Après chaque drame, on découvre que l’auteur était déjà connu.

Connu de la police.

Connu de la justice.

Connu des services sociaux.

Inconnu seulement de la décision efficace.

**Et toujours le même président.**

On nous annonce l’intelligence artificielle.

Les voitures autonomes.

La médecine personnalisée.

Les robots.

Les satellites.

Des ordinateurs capables d’écrire, de parler, de composer et de raisonner.

L’humanité entre dans une ère nouvelle.

Mais pour renouveler une carte d’identité, obtenir un rendez-vous médical ou joindre une administration, il faut encore franchir un labyrinthe numérique.

Le progrès va très vite.

Sauf au guichet.

**Et toujours le même président.**

La France possède pourtant des ingénieurs.

Des chercheurs.

Des médecins.

Des entrepreneurs.

Des ouvriers qualifiés.

Des agriculteurs.

Des militaires.

Des artistes.

Une histoire.

Une langue.

Une géographie exceptionnelle.

Elle possède tout ce qu’il faut pour réussir.

Il ne lui manque ni le talent, ni le courage, ni l’intelligence.

Il lui manque une direction.

**Et toujours le même président.**

L’été finira.

Les incendies seront éteints.

Les plages se videront.

Les enfants reprendront le chemin de l’école.

Les ministres rentreront de vacances.

Les chaînes d’information changeront de sujet.

On préparera un nouveau budget.

Un nouveau plan.

Une nouvelle réforme.

Une nouvelle promesse de recommencement.

La France sera un peu plus endettée.

Un peu plus divisée.

Un peu plus inquiète.

Le monde sera devenu un peu plus dangereux.

Tout aura changé.

Comme dans *Inventaire 66*.

**Et toujours le même président.**

**© Paul Germon**

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