Le sacre de Damas. Par Fundji Benedict

À Damas, les 6 et 7 juillet, Emmanuel Macron a rapporté au pouvoir syrien vingt-trois antiquités, abritées en France depuis la guerre — des œuvres du même monde que celles pour lesquelles, en 2015, le vieux gardien de Palmyre se laissa décapiter plutôt que de livrer leur cache. L’Élysée parle de coopération culturelle. Les rites disent toujours plus que les communiqués.

La scène tient en quelques secondes d’images. Dans un hall de marbre veiné de gris, autour d’une vitrine où repose une frise de calcaire, des hommes en costume sombre se penchent avec componction, et le président de la République française, le doigt tendu vers la pierre, explique quelque chose à son hôte, un homme de haute taille, barbe soignée, cravate rose pâle, qui incline la tête avec l’attention polie qu’on réserve aux visites de musée. L’hôte s’appelle Ahmed al-Charaa. Il n’y a pas deux ans, il s’appelait encore Abou Mohammed al-Jolani.

L’ethnographie apprend à décrire avant de juger, et à tenir que rien, dans une cérémonie, n’est décoratif : ni le lieu, ni le geste, ni l’objet qui passe de main en main. Le lieu est Damas, où aucun chef d’État occidental ne s’était rendu depuis la chute de Bachar el-Assad. L’objet : vingt-trois pièces prêtées à l’Institut du monde arabe, dont le retour, prévu au milieu des années 2010, fut suspendu par la guerre, et qui furent exposées quinze ans durant dans la salle que l’Institut consacrait aux représentations du sacré au Moyen-Orient. L’inventaire donne le vertige des millénaires : une statuette d’argile crue de Tell Aswad, vieille de neuf mille cinq cents ans ; le roi Lamgi-Mari en albâtre, les yeux écarquillés, priant Ishtar depuis quarante-cinq siècles ; une amulette de saint Syméon ; des portraits funéraires de Palmyre — deux frères conversant pour l’éternité, une mère serrant son enfant — ; et une déesse al-Lât de basalte de trois cents kilos, chevauchant un dromadaire. Le 29 juin, à Paris, on les a décrochées une à une, la déesse descendue au palan puis couchée sur un matelas de mousse, enveloppée dans une couverture comme une convalescente ; elles ont ensuite voyagé dans l’avion présidentiel français, comme des dignitaires. Sur X, le chef de l’État se dit « très fier de les rapporter à Damas » ; la France, écrit-il, les avait protégées « de la destruction et des trafics ». Retenons ces deux mots.

Un don n’est jamais le simple déplacement d’une chose — Mauss l’a montré voilà un siècle, et la diplomatie le sait d’instinct, elle qui offre des chevaux, des pandas, des porcelaines. Le don oblige celui qui reçoit et honore celui qui donne. Surtout, il institue entre les deux une reconnaissance qu’aucun traité n’exprime avec autant de force, parce qu’elle passe par la matière et non par les mots. Quand un État remet des objets sacrés — et des antiquités nationales sont des objets sacrés, quoi qu’en disent les inventaires —, il ne rend pas un dépôt : il désigne un dépositaire légitime. Ce qui a eu lieu à Damas n’est donc pas une restitution. C’est un sacre, et les pièces en furent les regalia.

Damas, du reste, n’a pas eu besoin d’exégèse. Le ministre syrien de la Culture a déclaré à l’agence officielle que la première signification de ce retour était la reconnaissance, par la France, de la capacité de l’État syrien à préserver son patrimoine, et présente déjà Paris comme le premier partenaire de sa campagne nationale de récupération des antiquités. Le récipiendaire a parfaitement lu le rite ; c’est l’officiant qui croit avoir célébré autre chose. Une lecture plus profonde court dans l’imaginaire politique dont l’hôte est issu — celui des émirats de guerre, où l’on a appris trente ans durant que l’Occident finit toujours par venir à soi pourvu qu’on tienne le terrain : le chef d’un État mécréant fait le voyage, rapporte les trésors dans son propre avion et s’en félicite publiquement. Dans cette grammaire, on ne verra pas un partenaire généreux. On verra un tributaire. Le drame de la diplomatie française au Levant tient dans cet écart : elle compose des messages dans sa grammaire et s’étonne qu’ils soient traduits dans celle du destinataire.

Dans la doctrine où l’homme à la cravate rose pâle fut formé, une frise funéraire palmyrénienne cumule tout ce que le salafisme armé condamne : elle date de la jahiliyya, l’âge d’ignorance antérieur à la révélation ; elle figure des visages humains, usurpation du privilège divin pour l’iconoclasme le plus strict ; et elle honore des morts — ce culte des tombes que les briseurs de mausolées pourchassent de l’Arabie à Tombouctou. De Bamiyan à Ninive, la mouvance a fait de cette destruction un sacrement inversé, filmé, offert aux caméras comme preuve de pureté. Mais la doctrine a toujours eu une doublure comptable : ce qu’il est méritoire de fracasser devant l’objectif, il est licite de le vendre dans l’ombre, et l’État islamique taxait les fouilles clandestines avec le sérieux d’une administration fiscale, pendant qu’al-Nosra rasait les sanctuaires soufis et chiites sur ses terres. L’idole est haïssable et l’idole a un prix : les deux propositions n’ont jamais gêné personne dans les émirats.

Parmi les pièces rendues figure cette al-Lât de basalte, exhumée près d’Alep — al-Lât, l’une des trois déesses nommément répudiées par le Coran, dont l’État islamique pulvérisa, en juin 2015 à Palmyre, le lion monumental. Une idole coranique, brisée par les uns dans sa version de quinze tonnes, rapportée aux autres dans sa version de trois cents kilos, à bord d’un avion présidentiel. Trois vies déjà, pour ces objets, dans l’économie de la mouvance — matière à spectacle quand on les brise, marchandise quand on les écoule, et désormais regalia quand on les reçoit des mains d’un président français. Nul ne sait quel sera le quatrième usage : dans cinquante ans, sous un autre pouvoir, devant d’autres caméras, ces mêmes visages serviront à autre chose, et ils le laisseront faire, comme toujours.

Palmyre, 18 août 2015. Khaled al-Asaad a quatre-vingt-deux ans ; il a dirigé pendant quarante ans les antiquités de la ville, déchiffré ses inscriptions, formé ses gardiens, et quand l’État islamique s’empare de l’oasis, il refuse de partir. On l’interroge un mois durant pour lui faire dire où furent cachées les pièces évacuées du musée. Il ne le dit pas. On le décapite en public, on suspend son corps, et la pancarte accrochée à sa dépouille l’accuse d’avoir été le « directeur de l’idolâtrie ». Ses bourreaux disaient vrai, à leur façon : il était bien le desservant d’un culte — celui que les vivants vouent aux traces, et qui fait qu’un fragment de calcaire peut peser plus lourd qu’une vie, y compris la sienne, qu’il donna pour que les objets ne circulent pas vers les hommes en armes. Or, dans le lot rendu à Damas figurent des pièces des musées de Palmyre — sa maison, son inventaire. Et dans toute la partition officielle du voyage, un nom manque : le sien. La présidente de l’Institut du monde arabe, qui accompagne le déplacement, publie sur X sa « grande fierté » d’avoir retourné les vingt-trois trésors aux autorités syriennes à l’occasion de la « visite historique », puis salue le lendemain, en arabe, le ministre de la Culture du nouveau pouvoir — « Votre Excellence, mon cher ami » — en célébrant la page nouvelle qui s’ouvre ; à l’Institut, une responsable des collections trouve l’opération touchante. De la fierté, de l’émotion, de l’amitié proclamée — et pas un mot, dans ces déclarations publiques, pour l’homme qui fut torturé un mois et décapité afin que ces mêmes musées ne soient pas vidés au profit des bourreaux. La présidente en question, Anne-Claire Legendre, n’est du reste pas une conservatrice égarée dans la diplomatie : conseillère d’Emmanuel Macron pour l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient jusqu’à sa nomination à la tête de l’Institut, en février 2026, elle fut l’une des architectes du rapprochement avec Damas avant d’en devenir l’officiante culturelle — la main qui prépara la politique est celle qui tend les caisses. Cette absence du nom n’est pas un oubli de communicant, elle est la condition même du rite, car nommer le gardien décapité, c’était nommer le monde d’où vient l’invité d’honneur.

L’honnêteté oblige ici à une précision, et la précision aggrave tout. Ce n’est pas le groupe d’Ahmed al-Charaa qui a tué Khaled al-Asaad : en 2015, l’homme qui s’appelait Jolani dirigeait le Front al-Nosra, rival de l’État islamique depuis leur schisme de 2013. Mais c’est Abou Bakr al-Baghdadi qui, en 2011, l’avait envoyé en Syrie fonder al-Nosra, et la rupture fut une querelle d’allégeance — Jolani choisit al-Qaïda —, non un différend sur le sort des pierres ou des mécréants. Al-Nosra tient d’ailleurs son propre registre : en février 2013, à Maarat al-Noman, la statue d’Abou al-Ala al-Maarri, poète aveugle du XIe siècle, est décapitée par des combattants que les habitants et la presse identifièrent comme des hommes de Nosra. Décapiter la statue d’un poète : l’acte précède de deux ans la décapitation d’un gardien de statues, et procède de la même grammaire.

Qu’est-ce qui obligeait à rendre — maintenant, ainsi ? Rien. Le droit des refuges patrimoniaux permet de conserver des biens culturels menacés aussi longtemps que leur sécurité n’est pas garantie, et Damas rappelle elle-même que Paris avait refusé, des années durant, de restituer les pièces en invoquant la guerre et l’absence de garanties. La Syrie de 2026 reste un pays fracturé, aux musées en réhabilitation de l’aveu de ses conservateurs, gouverné par un pouvoir de transition issu de l’ancienne matrice d’al-Nosra. Qu’est-ce qui a changé entre le refus d’hier et la fierté d’aujourd’hui ? Non la sécurité des pierres. L’utilité du geste. Tout, dans la facture de l’opération, le confirme : le convoi fut organisé en secret, rapporte la presse, la remise en pleine publicité — le secret pour les choses, la lumière pour la cérémonie — ; le déplacement dura quelques heures, calé à la veille d’un sommet de l’OTAN en Turquie ; et le voyage qui portait les caisses portait aussi les industriels venus négocier des contrats : le don ouvrait le cycle des affaires, très exactement comme Mauss l’avait décrit. Les œuvres furent retenues tant que les retenir était la politique, rendues quand les rendre est devenu la politique. Il existe un mot pour l’acte qui appelle protection ce qui fut calcul, qui convertit en capital diplomatique des trésors qu’un gardien paya de sa nuque, et qui ne prononce pas son nom : le cynisme. Il qualifie le geste, et le geste seul ; nul besoin de sonder les âmes.

Le nouveau maître de Damas, lui, n’avait rien à demander : tout lui fut apporté. Rien n’est plus précieux, pour un pouvoir né des maquis, que la langue des musées : un État se prouve en prenant soin des pierres comme en battant monnaie, et le patrimoine est un certificat de civilité que nul ne demande à vérifier. La vitrine fait pour Ahmed al-Charaa ce que la cravate rose pâle ne suffisait pas à faire : elle l’installe dans la longue durée des civilisations dont il reçoit la garde, lui qui fut formé à l’école de ceux qui les fracassaient. La méthode, du reste, est constante. Beyrouth, août 2020 : sur les décombres du port, un président français promet un nouveau pacte politique ; l’initiative s’enlise en quelques mois, et il ne reste du voyage que les images. Le geste d’abord, le rapport de forces ensuite — c’est-à-dire jamais. Au Levant, où chaque acteur pèse les actes et escompte les paroles, cette diplomatie du symbole ne produit pas de l’influence : elle produit des trophées pour les autres.

À qui la France rend-elle, et à quelle vitesse ? Le crâne du grand chef kanak Ataï, décapité en 1878 après l’insurrection de Nouvelle-Calédonie, a dormi cent trente-six ans dans les réserves parisiennes avant d’être rendu aux siens, en 2014, au terme de démarches que les descendants durent porter eux-mêmes ; les crânes des résistants algériens ont attendu 2020 ; il a fallu une loi, en décembre 2020, pour que vingt-six œuvres pillées à Abomey en 1892 reprennent le chemin du Bénin, le dogme de l’inaliénabilité exigeant que chaque retour soit arraché au Parlement ; et les demandes qui subsistent sont renvoyées, année après année, aux commissions et à la lenteur sacrée des inventaires. Les pièces syriennes, elles, n’étaient qu’un prêt : leur retour n’exigeait ni loi, ni débat, ni commission. Raison de plus pour observer où la République met sa ferveur. Aux peuples qu’elle a colonisés, décapités, dépossédés, elle oppose la procédure ; à l’héritier d’al-Nosra, elle offre le déplacement présidentiel, la soute de son avion et la célébration publique. La République réserve ainsi sa lenteur aux victimes et sa ferveur à celui que le rapport de forces vient de consacrer.

Ces œuvres sont syriennes, leur place est en Syrie, et les gardiens qui les entourent ont les mains propres : Ammar Kannawi, qui expédia lui-même la déesse de basalte vers Paris quand Alep brûlait, confie, en l’inspectant avant sa mise en caisse, qu’il ne pensait pas la revoir de son vivant — cet homme-là est de la même corporation que Khaled al-Asaad, celle des veilleurs — la mienne, par formation —, et son émotion ne doit rien aux communicants. Ce qui est en cause n’est ni le retour, ni les conservateurs des deux rives : c’est la liturgie politique qu’on a bâtie dessus. L’objection est connue : les États traitent avec qui tient les capitales, et al-Charaa se présente en président de transition qui salue le « rôle très constructif » de la France. Soit. Mais la diplomatie disposait de toute une gamme pour rendre des objets à un État : le bordereau, le convoi, les conservateurs, la discrétion des choses techniques. Rien n’imposait la vitrine partagée, le doigt tendu sur la frise, la fierté proclamée sur les réseaux. Nul ne sait quelle intention le président assignait à la scène, et il serait déloyal de lui en prêter une ; on sait en revanche ce que le geste produit, car il ne sert qu’à cela : il transforme une passation administrative en cérémonie de reconnaissance, et offre à un ancien émir la plus vieille image de la souveraineté — le maître des lieux recevant les trésors que l’étranger lui rapporte.

Restent les visages. Sur les frises funéraires de Palmyre, des hommes et des femmes de calcaire regardent depuis dix-huit siècles ceux qui les regardent, et ils en ont vu : les marchands qui les commandèrent, les archéologues qui les exhumèrent, les hommes qui changèrent de nom. Ils rentrent à Damas sous les lampes du Musée national, dans le pays qui est le leur, et c’est justice — les objets n’ont pas à répondre des mains qui se les passent ; ils ont survécu au marteau, ils survivront à l’hommage. Mais puisque personne, à Damas, n’a prononcé le nom, qu’il soit au moins écrit ici. Khaled al-Asaad avait quatre-vingt-deux ans, il lisait le palmyrénien comme d’autres lisent le journal, et il est resté quand tout partait — fidèle non à un régime, qu’il avait servi comme on sert l’administration des choses, mais aux pierres et à ce qu’elles attestent : qu’il y eut des hommes avant tous les credo, et qu’il en restera après. Rien ne l’obligeait, sinon sa charge, et il l’a tenue jusqu’à ce qu’elle le tue. Les frises de Palmyre furent sculptées pour que les morts gardent un visage. Qu’elles gardent le sien.

© 2026 Fundji Benedict

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