Il est devenu nécessaire de rappeler une évidence qui, dans une époque troublée par les passions idéologiques, semble parfois devoir être défendue comme un principe oublié : un crime ne change pas de nature selon l’histoire que l’on raconte autour de lui.
Depuis le 7 octobre 2023, certains se sont employés à entourer l’attaque du Hamas d’un interminable cortège d’explications historiques, politiques et géopolitiques. Qu’il faille comprendre les causes profondes d’un conflit aussi ancien que douloureux ne fait aucun doute. Les peuples ont une histoire, les sociétés ont des blessures, les nations ont des responsabilités.
Mais il existe une frontière que l’intelligence devrait interdire de franchir : celle où l’explication devient excuse, où le contexte devient alibi, où l’histoire finit par absorber la morale.
C’est précisément ce qu’ont rappelé trois voix intellectuelles majeures : le philosophe Michael Walzer, l’essayiste Alain Finkielkraut et le journaliste Bret Stephens.
Michael Walzer, l’un des plus grands théoriciens contemporains de la guerre juste, a rappelé que la légitimité revendiquée d’une cause ne saurait jamais absoudre les moyens employés. Une lutte nationale, une revendication politique ou le sentiment d’une oppression subie ne donnent aucun droit de massacrer volontairement des civils. La grandeur d’une cause proclamée ne transforme pas l’assassinat d’innocents en acte de justice.
Alain Finkielkraut a, quant à lui, dénoncé cette tentation intellectuelle consistant à faire disparaître l’événement lui-même derrière les explications qui l’entourent. Il ne s’agit pas de nier l’histoire du conflit, mais de refuser qu’elle serve à effacer la réalité première : des hommes, des femmes et des enfants ont été volontairement pris pour cibles afin de semer la terreur.
Bret Stephens a également mis en garde contre cette étrange dérive contemporaine qui consiste à vouloir immédiatement replacer toute violence dans une grille d’interprétation politique, au risque de perdre de vue l’essentiel : avant d’être un épisode d’une histoire complexe, le 7 octobre fut un acte commis par des individus qui ont choisi délibérément la terreur contre des civils.
Le principe est pourtant simple : le contexte explique les motivations des auteurs d’un crime ; il ne transforme pas la nature du crime.
Une idéologie, aussi élaborée soit-elle ; une revendication nationale, aussi ancienne soit-elle ; une situation d’oppression, aussi réelle puisse-t-elle être alléguée ; aucune de ces circonstances ne confère jamais une légitimité au massacre volontaire de civils.
C’est précisément la distinction fondamentale qui traverse depuis des siècles la philosophie morale de la guerre et qui structure le droit international humanitaire : le jus ad bellum ne supprime pas le jus in bello.
Autrement dit, la question de savoir pourquoi une guerre est engagée — la cause invoquée, la justification politique avancée, le récit historique mobilisé — ne dispense jamais de respecter les règles qui encadrent la manière dont cette guerre est conduite.
Une cause peut être discutée. Une histoire peut être racontée. Des responsabilités peuvent être examinées.
Mais il existe des actes qui demeurent condamnables en eux-mêmes.
Car si l’on accepte que la souffrance passée puisse devenir une autorisation de faire souffrir à son tour, si l’on accepte que la colère politique puisse transformer des innocents en cibles légitimes, alors ce n’est plus seulement une guerre que l’on analyse : c’est le principe même de civilisation que l’on abandonne.
Le premier devoir de la conscience humaine demeure donc de nommer les choses avec justesse. Comprendre le monde n’exige pas de renoncer à juger les actes qui le défigurent.
C’est précisément pour cette raison que la décision récente de l’Université libre de Bruxelles (ULB) de décerner son prix de la diffusion scientifique à François Dubuisson interpelle profondément.
Chacun est libre de défendre une analyse juridique ou géopolitique du conflit israélo-palestinien. Le débat universitaire n’a de sens que s’il demeure libre. Mais le 7 octobre 2023 n’était pas un colloque. C’était l’annonce, presque en temps réel, de l’un des plus grands massacres de civils de ce début de siècle.
Or, alors que le monde découvrait des familles exterminées, des enfants assassinés, des femmes violées, des civils enlevés et des scènes d’une barbarie rarement égalée, l’intervention qui allait rendre ce professeur célèbre ne trouva pas utile de qualifier le Hamas d’organisation terroriste ni de désigner l’attaque elle-même comme un acte terroriste. L’accent fut immédiatement placé sur sa « contextualisation ».
Quelques jours plus tard, face aux critiques, le terme de « crimes de guerre » fut finalement admis, tandis que l’usage du mot « terrorisme » demeurait présenté comme discutable sur le plan juridique. Chacun appréciera cette prudence terminologique lorsqu’il s’agit d’une organisation inscrite comme terroriste par l’Union européenne et ayant revendiqué un massacre délibéré de civils.
Que l’on partage ou non cette approche importe finalement moins que le symbole envoyé aujourd’hui par l’ULB. En récompensant précisément cette manière d’intervenir dans le débat public, l’université semble consacrer comme modèle ce qui avait pourtant suscité, à l’époque, un profond malaise jusque dans une partie du monde académique, des médias et de la classe politique.
La question n’est donc plus celle de la liberté académique, qui ne saurait être remise en cause. Elle est celle du message institutionnel.
Sébastien Xhayet
La question n’est donc plus celle de la liberté académique, qui ne saurait être remise en cause. Elle est celle du message institutionnel.
Que célèbre exactement cette distinction ? La qualité scientifique d’une analyse ? Ou l’idée qu’au moment même où des civils sont massacrés, l’urgence consiste d’abord à contextualiser plutôt qu’à nommer clairement le crime ?
Une université est libre de choisir ses lauréats. Mais elle est tout autant responsable du signal moral qu’elle adresse à la société lorsqu’elle élève certains discours au rang d’exemples.
L’université qui fit du libre examen l’une de ses plus nobles traditions devrait pourtant savoir qu’exercer son esprit critique ne consiste pas à suspendre son jugement moral. Le libre examen n’a jamais signifié le libre effacement des évidences.
Car la contextualisation est indispensable à l’histoire. Elle ne doit jamais devenir le refuge de l’excuse.
[𝘑𝘦 𝘷𝘰𝘶𝘴 𝘪𝘯𝘷𝘪𝘵𝘦, 𝘴𝘪 𝘤𝘦𝘴 𝘭𝘪𝘨𝘯𝘦𝘴 𝘷𝘰𝘶𝘴 𝘵𝘰𝘶𝘤𝘩𝘦𝘯𝘵, 𝘢̀ 𝘭𝘦𝘴 𝘱𝘢𝘳𝘵𝘢𝘨𝘦𝘳. 𝘊’𝘦𝘴𝘵 𝘭𝘦 𝘴𝘦𝘶𝘭 𝘤𝘩𝘦𝘮𝘪𝘯 𝘲𝘶’𝘶𝘯 𝘵𝘦𝘹𝘵𝘦 𝘱𝘶𝘪𝘴𝘴𝘦 𝘦𝘮𝘱𝘳𝘶𝘯𝘵𝘦𝘳 𝘱𝘰𝘶𝘳 𝘤𝘰𝘯𝘵𝘪𝘯𝘶𝘦𝘳 𝘢̀ 𝘷𝘪𝘷𝘳𝘦. 𝘊’𝘦𝘴𝘵 𝘥𝘦 𝘤𝘦𝘵𝘵𝘦 𝘮𝘢𝘯𝘪𝘦̀𝘳𝘦, 𝘦𝘵 𝘥𝘦 𝘯𝘶𝘭𝘭𝘦 𝘢𝘶𝘵𝘳𝘦, 𝘲𝘶’𝘪𝘭 𝘪𝘳𝘢 𝘢̀ 𝘭𝘢 𝘳𝘦𝘯𝘤𝘰𝘯𝘵𝘳𝘦 𝘥𝘦 𝘴𝘦𝘴 𝘭𝘦𝘤𝘵𝘦𝘶𝘳𝘴.]
𝙍𝙚́𝙛𝙚́𝙧𝙚𝙣𝙘𝙚𝙨 𝙙𝙚𝙨 𝙖𝙪𝙩𝙚𝙪𝙧𝙨 :
Michael Walzer : entretien au Figaro consacré au 7 octobre et à la question de la guerre juste ; il y rappelle notamment que l’attaque du Hamas ne relevait pas d’une opération militaire classique mais d’une attaque visant des civils.
https://www.lefigaro.fr/…/michael-walzer-la-guerre…
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Bret Stephens : « Oct. 7 — Why I write about it again and again », chronique publiée dans le New York Times le 19 décembre 2023.
https://www.nytimes.com/…/opi…/october-7-jews-hamas.html
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Alain Finkielkraut : interventions publiques après le 7 octobre, notamment son entretien sur BFMTV et ses prises de position ultérieures sur la qualification de l’attaque et sa réception intellectuelle.
𝙍𝙚́𝙛𝙚́𝙧𝙚𝙣𝙘𝙚𝙨 𝙙𝙚𝙨 𝙛𝙖𝙞𝙩𝙨 𝙚́𝙫𝙤𝙦𝙪𝙚́𝙨 :

21 News : article relatant l’attribution par l’Université libre de Bruxelles du prix de la diffusion scientifique à François Dubuisson, récompensé pour ses interventions médiatiques sur le conflit israélo-palestinien, notamment celle du 7 octobre 2023 ayant suscité une vive polémique.
https://www.21news.be/lulb-recompense-lexpert-qui-avait…/
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7sur7 : article revenant sur la controverse provoquée par l’intervention de François Dubuisson au JT de la RTBF du 7 octobre 2023, les réactions indignées qu’elle a suscitées dans l’opinion publique et au sein de la classe politique, ainsi que la mise au point ultérieure de la RTBF.
https://www.7sur7.be/…/francois-dubuisson-prof-ulb…
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© Sébastien Xhayet
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