Norvège : le paragraphe de la honte
Comment la plus libre des constitutions européennes a porté, dans ses fondations même, la clause la plus hostile aux juifs de l’Occident libéral — et ce que ce paragraphe, aboli en 1851, ressuscité en 1942, n’a jamais cessé de dire du royaume nordique.
« Les juifs demeurent exclus de l’accès au royaume. » La phrase ferme le deuxième article de la Constitution votée à Eidsvoll au printemps 1814, et elle ne se cache pas dans quelque recoin honteux du texte, reléguée aux dispositions transitoires que l’on abroge sans bruit : elle appartient aux Grunnsetninger, aux principes fondateurs, au même rang que la souveraineté du peuple et la séparation des pouvoirs qui firent de cette charte l’une des plus libres d’Europe. Voilà le paradoxe. La constitution la plus généreuse du continent enferme, dans ses assises, l’exclusion la plus nette qu’un régime libéral eût alors osé écrire noir sur blanc.
Ce paragraphe n’a pas été arraché à une nation submergée de juifs et cherchant à s’en défendre. La Norvège de 1814 n’en comptait pour ainsi dire aucun. Nulle contrée d’Europe n’avait connu si peu de diversité religieuse, si peu d’étrangers, si peu de tout ce qui n’était pas luthérien : un pays lointain, vertical, tissé de fjords et de fermes, peuplé de paysans pieux pour qui la Bible se lisait à la lueur d’un été qui ne s’éteignait pas et d’un hiver qui n’en finissait pas de tomber. On y légiférait contre une présence absente. On y redoutait une figure que l’on n’avait jamais croisée. C’était un antisémitisme sans objet, une théologie du soupçon élaborée dans le vide, et cette absence même — loin d’adoucir la haine — lui donnait toute licence, car rien de réel ne venait démentir la caricature.
La première trace écrite d’un juif en Norvège ne renvoie pas à une communauté, ni même à une famille, mais à un cachot. Le 29 avril 1681, depuis Hambourg, l’épouse de Jacob Levin adresse aux autorités dano-norvégiennes une lettre où la supplique le dispute au désespoir : elle demande la libération de son mari, emprisonné à Bergen depuis un an. Son crime tenait en un défaut de papier. Il était entré sans la lettre de passage que l’on exigeait des juifs comme de tout étranger n’appartenant pas à l’Église évangélique-luthérienne, ce sauf-conduit qui n’accordait que trois jours pour traverser le territoire, faute de quoi la peine capitale attendait le contrevenant. Le Code norvégien de Christian V, promulgué en 1687, allait graver la consigne dans le marbre juridique : un livre entier — le troisième —, un chapitre entier — le vingt-deuxième, Om jøder og tatere, « Des juifs et des vagabonds » — réservait aux uns et aux autres le régime des indésirables. La loi prévoyait jusqu’à mille riksdalers d’amende pour l’intrus, et cinquante pour qui le dénoncerait. Restait, curiosité révélatrice, une exception : les juifs « portugais », les séfarades, jugés plus présentables, pouvaient être tolérés — comme si la répulsion elle-même reconnaissait des degrés, et savait négocier avec le prestige.
Ce qui commandait la fermeture n’était pas seulement la doctrine. C’était aussi le comptoir. Dès la fin de 1814, quatre hommes soupçonnés d’être juifs furent chassés de Bergen sous la pression de la corporation marchande, qui redoutait moins l’hérésie que la concurrence. Le paragraphe de la honte avait cette double nervure, luthérienne et mercantile, et l’on ne comprend rien à sa longévité si l’on oublie qu’un préjugé prospère toujours mieux lorsqu’il sert un intérêt.
Il faut se représenter la scène. Un manoir, au nord d’Oslo, au printemps de 1814 ; cent douze hommes réunis pour donner un État à une nation qui vient de se découvrir orpheline, cédée par le Danemark vaincu, promise à la Suède, résolue malgré tout à s’écrire souveraine. Christian Magnus Falsen, que la postérité surnommera le père de la Constitution, lit le texte à haute voix. Autour de lui, Georg Sverdrup, Nicolai Wergeland — les hommes les plus lettrés, les plus voyageurs, les plus « européens » du pays. Et c’est de cette assemblée éclairée, nourrie de Montesquieu et des révolutions atlantiques, que sort, le 4 mai, la formule qui bannit les juifs.
Le paragraphe complet dit ceci : l’Église évangélique-luthérienne demeure la religion de l’État ; ses fidèles doivent y élever leurs enfants ; les jésuites et les ordres monastiques ne seront pas tolérés ; les juifs demeurent exclus de l’accès au royaume. On a beaucoup glosé sur la parenté du juif et du jésuite dans cette phrase, comme si l’exclusion n’était qu’affaire de confession. Elle était davantage. Un pasteur, Peter Ulrik Magnus Hount, osa la seule objection qui vaille : « Les juifs sont tout de même des êtres humains. Si toutes les nations faisaient comme nous, ils n’auraient nulle part où aller. » Sa voix se perdit. Le débat, du reste, ne fut pas orageux ; ce qui glace davantage, car il est des unanimités plus terrifiantes que les tempêtes.
L’historien Håkon Harket, dans Paragrafen, a démonté l’illusion réconfortante qui voudrait que ce déshonneur fût un archaïsme, un vestige médiéval oublié au fond du texte. Sa thèse est plus dérangeante : les sources du pire, dans ce paragraphe, sont les mêmes que celles du meilleur, ailleurs, dans la Constitution. Le même puits des Lumières donna la liberté et la clause. Voltaire, si vénéré par l’intelligentsia du Nord, avait fixé le caractère du peuple juif au nom de la raison même, des décennies avant que le nationalisme romantique n’y vînt ; et l’on retrouve chez lui, dans l’article « Tolérance » du Dictionnaire philosophique, ce jugement qu’aucune apologétique ne parvient à laver : « cette nation est, à bien des égards, la plus détestable qui ait jamais souillé la terre. » Les hommes d’Eidsvoll lisaient Schiller, Michaelis, Fichte, Buchholz surtout, ce Prussien dont Falsen tirait sa doctrine du gouvernement selon la nature des choses. Les métaphores animales couraient déjà dans cette littérature ; le juif y devenait vermine, la longue histoire d’Israël se retournait contre lui, et l’admiration pour Moïse législateur — « le plus grand penseur politique de son temps » — coexistait sans effort avec le mépris de son peuple, disponible pour toutes les fables.
La plus tenace de ces fables tenait en une phrase : les juifs formeraient « un État dans l’État ». On la répétait dans un pays qui n’avait pas de juifs, à propos d’un péril qui n’existait pas, et l’on citait pour preuve un navire fantôme, « chargé de juifs », que la rumeur faisait mouiller devant Göteborg, attendant son heure pour déverser sa cargaison sur les côtes du royaume. Ce vaisseau n’accosta jamais. Il n’avait pas à accoster : il naviguait dans les têtes, et c’est là qu’il fit son œuvre.
Toute doctrine a son heure de vérité, et celle du paragraphe sonna en 1822. Le jeune État était ruiné. Une échéance considérable de la dette contractée envers le Danemark venait à terme, les caisses étaient vides, et Charles XIV Jean — ce Bernadotte devenu roi de Suède — menaçait de déclarer la Norvège en banqueroute et de la plier à une union bien plus contraignante que celle qu’elle subissait déjà. L’indépendance à peine née risquait de mourir d’insolvabilité. Où trouver de l’argent quand les banques se dérobent ? On se souvint alors, dans les bureaux mêmes qui avaient fermé le royaume, de deux hommes que la Constitution proscrivait : le juif danois Joseph Hambro — banquier de cour du roi de Danemark, parti colporteur dans les rues de Copenhague et devenu financier — et le juif suédois Vilhelm Benedicks. Pour négocier, il fallait les faire venir. On mit donc le paragraphe deux de côté, le temps qu’il fallut. Hambro franchit deux fois la frontière, Benedicks aussi, et ensemble ils sauvèrent le royaume qui les excluait.
Mais officiellement, ils ne vinrent jamais. Le royaume fut sauvé par des hommes qui, aux yeux de sa loi fondamentale, n’avaient pas le droit d’y poser le pied. Il n’est pas d’image plus exacte de l’hypocrisie d’un préjugé : on convoque en secret ce que l’on bannit en public, on doit sa survie à ceux dont on nie l’existence, et l’on efface ensuite jusqu’à la trace de leur passage.
Contre cette porte, un homme jeta toute sa vie. Henrik Wergeland était le fils de Nicolai, l’un des artisans du paragraphe : il portait la faute dans son propre nom, et cette généalogie du remords donne à son combat une gravité que nul militant venu du dehors n’aurait connue. Il n’avait pas toujours été juste. Dans sa jeunesse, il avait rimé contre les juifs comme on respire l’air du temps. Puis quelque chose s’était brisé — la rencontre, à Paris en 1831, de juifs venus du Maghreb ; la lente évidence qu’un texte démocratique ne pouvait, sans se renier, porter en son cœur une exclusion de naissance. Il ouvrit la bataille dans son journal Statsborgeren en 1837, déposa en 1839 une proposition de révision constitutionnelle, et fit de l’abrogation l’affaire de son existence.

Il n’avait pour armes que des vers. En 1842, avant le premier vote, il publia le recueil Jøden — « Le Juif » — et l’expédia à chaque député du Storting, pour que nul ne pût dire qu’il n’avait pas lu. On y trouvait ce vieux Jacob frappant, un soir de Noël, à la porte d’une maison chrétienne qui refusait de l’accueillir : image simple, faite pour arracher des larmes aux yeux de décembre, et sous la mièvrerie apparente une accusation limpide — c’étaient eux, les Norvégiens, qui fermaient la porte ; c’était leur charité proclamée qui la verrouillait. Deux ans plus tard vint Jødinden, « La Juive ». Le paragraphe résista une première fois en 1842, une deuxième en 1845, une troisième en 1848. Wergeland ne verrait rien de la victoire : la phtisie l’emporta le 12 juillet 1845, à trente-sept ans, sur un lit d’où il dictait encore ses plus beaux poèmes.
Le père acheva l’œuvre du fils. Nicolai Wergeland, octogénaire et aveugle, mena la dernière bataille que Henrik n’avait pu gagner — renversement admirable, où l’artisan de la faute en devient le démolisseur. Au quatrième examen, le 13 juin 1851, le Storting abrogea le paragraphe ; le roi ratifia le 21 juillet, et la loi qui levait l’interdiction fut promulguée le 24 septembre. Les arguments des opposants avaient été, pour l’essentiel, comptables, et le débat, note-t-on, ne s’enflamma pas — le préjugé s’éteignait comme il avait vécu, sans passion, par simple arithmétique.

Reste, de tout cela, une scène que l’on n’invente pas. Dès 1849 — deux ans avant l’abrogation, la loi tenant encore les juifs à distance —, des juifs suédois firent élever un monument sur la tombe de Wergeland, au cimetière du Sauveur à Oslo. Pour venir honorer l’homme qui s’était battu contre la porte, ils durent solliciter le sauf-conduit qui leur permettait, trois jours durant, de la franchir. La reconnaissance passait par le laissez-passer de l’exclusion. Depuis les années 1890, chaque 17 mai — jour de la Constitution —, la communauté juive se rassemble devant cette tombe et y dépose des roses. Elle célèbre le seul Norvégien qui, au nom de la charte, en eut honte.
Il serait faux de peindre une Norvège uniformément haineuse, et le refus de la caricature fait partie de la probité. Quand l’affaire Dreyfus embrasa la France, aucun mouvement antisémite n’en naquit à Oslo ni à Trondheim. On y comptait alors deux cent quatorze juifs enregistrés en 1890, six cent quarante-deux en 1900 — poignée d’hommes sans influence, confinés à la capitale et à la ville des évêques. La méfiance envers le juif existait, tenace, ancienne ; mais elle ne se politisait pas, ne trouvait pas de tribun, ne s’incarnait dans aucun parti. Et surtout, la presse norvégienne lut l’Affaire à contre-emploi de l’antisémitisme : l’antidreyfusard, aux yeux d’un pays qui se voulait fils de la Révolution française, c’était l’armée, l’Église catholique, la réaction — tout ce que la jeune nation protestante et libérale avait précisément voulu conjurer. On n’y pardonnait pas la raison d’État condamnant un innocent. Lorsque parut, en 1910, le premier livre franchement antisémite du pays — Jøder og Gojim d’Eivind Saxlund —, un critique put écrire que la « question juive » semblait, chez les Norvégiens, sans objet, quand elle enflammait le vaste monde ; un lecteur salua l’avertissement contre « un antisémitisme fanatique dont on avait, jusque-là, été heureusement épargné ». La génération suivante donnerait à ces mots un démenti sans appel.
Le 9 avril 1940, l’Allemagne envahit le royaume et installa au pouvoir Vidkun Quisling, dont le nom allait entrer dans toutes les langues pour désigner le traître. La communauté juive, longtemps rassurée par la distance et le silence des montagnes, s’était crue à l’abri. Elle avait tort. En 1941, la police de sûreté allemande fit tamponner un « J » rouge sur les cartes d’identité ; puis vint le formulaire, ce « questionnaire pour les juifs de Norvège » émis par le bureau des statistiques du parti, qui recensait métier, biens, famille — car un peuple se recense avant qu’on l’efface, et l’administration précède toujours le convoi. Quisling, avec le sens du symbole des régimes qui refont le mal à l’identique, rétablit en 1942 le paragraphe deux de 1814, celui-là même que le Storting avait effacé en 1851. La honte revenait par la même porte.
Le 26 octobre 1942, tous les hommes juifs furent arrêtés, leurs biens confisqués — on dépouillait la minorité de ses moyens d’exister avant de la dépouiller d’exister. Un mois plus tard, à l’aube du 26 novembre, plus de trois cents fonctionnaires norvégiens — policiers d’État, gendarmes, miliciens — se déployèrent pour rafler femmes et enfants et les conduire vers le quai d’Akershus, à Oslo, où attendait un cargo. Ce ne furent pas des Allemands qui firent la besogne. Ce furent des Norvégiens, sous les ordres du commissaire Knut Rød. Le Donau appareilla ce jour-là avec cinq cent trente-deux juifs à son bord, cap sur Stettin, puis Auschwitz, où le convoi parvint le 1er décembre. Parmi eux, une jeune femme de vingt-deux ans, Ruth Maier, que deux grands policiers norvégiens poussèrent dans un camion noir ; cinq jours plus tard, elle était gazée. Des cinq cent trente-deux passagers du Donau, neuf revinrent.
Le compte final se dit en peu de mots, et c’est ce qui le rend insoutenable. Sur les quelque deux mille cent juifs que comptait la Norvège à la veille de la guerre, sept cent soixante-douze furent déportés ; trente-quatre survécurent ; deux cent trente foyers furent effacés jusqu’au dernier nom. La majorité des autres dut son salut à la Suède neutre, franchie de nuit, à ski, à travers la forêt frontalière, par des filières improvisées. Le royaume perdit plus du tiers de sa communauté juive. Quant à Knut Rød, l’homme qui avait organisé la rafle, il fut jugé en 1946 puis en 1948, et acquitté deux fois — verdict que l’on a pu nommer, sans exagérer, le « zéro absolu de l’histoire judiciaire norvégienne ». Il fallut attendre 2012 pour qu’un Premier ministre, Jens Stoltenberg, vînt présenter devant ce même quai les excuses de l’État pour le rôle de sa police. Soixante-dix ans séparaient l’aveu du crime.

Un groupe d’amis juifs faisant du ski à Oslo. 4 furent déportés et ne revinrent pas – Collection du Musée juif d’Oslo.
L’après-guerre parut, un temps, refermer la parenthèse. La Norvège de la reconstruction, dont la Résistance avait compté parmi les plus vaillantes d’Europe, se fit alliée fidèle des États-Unis et amie du jeune État d’Israël, à qui elle fournit même l’eau lourde dont Dimona eut besoin. En 1993, c’est dans sa capitale que Palestiniens et Israéliens signèrent les accords qui portent son nom. On tint cela pour une conversion durable du royaume à la cause de la paix comme à celle de l’État juif. C’était mal lire le pays.
Car, sous la surface, travaillait, patiente, une autre grammaire morale : celle d’une élite universitaire, médiatique et politique qui, au fil des décennies, fit de la cause palestinienne le théâtre privilégié de sa vertu publique. Dans ce théâtre, Israël n’apparut plus comme l’État refuge d’un peuple plusieurs fois traqué, mais comme la figure commode du dominant ; et le Palestinien, moins comme un acteur historique parmi d’autres que comme la victime absolue dont la défense autorisait toutes les indulgences. Le retournement fut méthodique, scolaire, transmis de promotion en promotion, jusqu’à former une génération pour qui la vertu se mesurait désormais à la fermeté contre Jérusalem.
Les incidents, dès lors, obéirent à une même partition. En septembre 2006, des rafales d’arme automatique criblèrent la façade de la synagogue d’Oslo — la justice norvégienne refuserait d’y voir un acte de terrorisme, quand ses auteurs projetaient de faire sauter les ambassades d’Israël et des États-Unis —, et la crise éclata non contre les tireurs mais entre les deux États : l’ambassadrice Miryam Shomrat reprocha à la maison royale son silence et son défaut de solidarité, tout en mettant en cause l’ancien Premier ministre Kåre Willoch et le romancier Jostein Gaarder, dont la tribune de l’été avait mis en doute le droit d’Israël à exister. En janvier 2009, pendant l’opération Plomb durci, des avocats norvégiens déposèrent plainte contre de hauts responsables israéliens pour « crimes de guerre », des syndicats appelèrent au boycott, et les manifestations d’Oslo tournèrent à la chasse au juif — près de deux cents arrestations, des cris de « mort aux juifs » lancés en arabe dans les rues de la capitale. En 2010, après l’abordage de la flottille turque vers Gaza, Oslo exigea une enquête internationale, puis durcit encore sa ligne diplomatique et sécuritaire à l’égard de l’État hébreu. En 2011, le gouvernement somma l’ambassade d’Israël de quitter la capitale, invoquant la gêne des riverains — quand l’ambassadeur, cherchant à se reloger, ne trouvait personne pour lui vendre un toit ; la même année, le professeur Alan Dershowitz, avocat de Harvard et jadis défenseur de Nelson Mandela, se vit fermer les portes des universités d’Oslo et de Trondheim pour cause de convictions pro-israéliennes.
Le mouvement ne s’est pas essoufflé. Le 22 mai 2024, la Norvège reconnaissait officiellement l’État de Palestine. En décembre de la même année, son fonds souverain — le plus vaste du monde, quelque mille sept cents milliards de dollars d’actifs — annonçait se retirer de la société israélienne Bezeq, au motif de ses activités dans les « territoires occupés », après que l’organe d’éthique du fonds eut durci ses critères. La sanction n’était plus diplomatique : elle était financière, structurelle, adossée à une doctrine. Le rabbin d’Oslo put déclarer à la télévision israélienne que l’antisémitisme atteignait, dans son pays, son plus haut niveau depuis la Seconde Guerre mondiale.
Le paragraphe de la honte n’existe plus. Son fantôme, lui, arpente encore le royaume. Les juifs de Norvège ont fait de la tombe de Wergeland un lieu de fidélité, et chaque 17 mai ils y déposent des roses pour rendre grâce à leur plus grand défenseur, celui qui leur écrivit, mourant, ses derniers vers. À Trondheim, une centaine d’entre eux s’enorgueillissent d’entretenir, dans une ancienne gare, la synagogue la plus septentrionale du monde, dans ce pays du soleil de minuit où fixer l’heure d’entrée du shabbat relève de l’empirisme le plus délicat, et se disputent âprement avec les juifs de Fairbanks, en Alaska, le titre de « juifs polaires ». Il y a de la grâce dans cette obstination boréale. Il y a aussi la fatigue d’une communauté minuscule — quelque mille trois cents âmes sur cinq millions d’habitants, dont à peine sept ou huit cents inscrits —, usée par les mariages mixtes, priant dans des bâtiments qui comptent parmi les plus fortifiés du royaume.
Voilà ce que dit encore le paragraphe abrogé. Une constitution parmi les plus libres d’Europe put fermer sa porte à un peuple absent, la rouvrir en secret pour se sauver de la ruine, la refermer un siècle plus tard sous une croix gammée, et s’excuser enfin, soixante-dix ans après le crime, devant le quai d’où partit le Donau. Entre-temps, l’élite du royaume avait appris à haïr non plus le juif proche, qu’elle n’avait jamais eu, mais l’État lointain qui, seul au monde, offre à tous les juifs un endroit où aller — précisément ce dont s’inquiétait, en 1814, le pasteur Hount, lorsqu’il rappelait que ces hommes-là devaient bien pouvoir résider quelque part sur la verte terre de Dieu.
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Pour aller plus loin:
[1] Constitution norvégienne du 17 mai 1814, article 2 : « Jesuitter og Munkeordener maae ikke taales. Jøder ere fremdeles udelukkede fra Adgang til Riget » — « Les jésuites et les ordres monastiques ne seront pas tolérés. Les juifs demeurent exclus de l’accès au royaume. » Voir Stortinget, Wergeland og Grunnloven § 2.
[2] Sur le caractère paradoxal de cette Constitution, à la fois l’une des plus libérales d’Europe et porteuse d’une clause d’exclusion des juifs, voir Håkon Harket, Paragrafen. Eidsvoll, 1814, Oslo, Dreyers Forlag, 2014, 454 p. ; voir aussi Stortinget, qui qualifie cette disposition de « tache » dans une Constitution par ailleurs conçue selon des principes démocratiques et juridiques.
[3] Sur la première trace écrite d’un juif en Norvège, l’affaire Jacob Levin, emprisonné à Bergen, et sur le régime du sauf-conduit imposé aux juifs avant 1814, voir Vibeke Knoop Rachline, « Norway: the clause of shame », K., 25 novembre 2021.
[4] Sur Peter Ulrik Magnus Hount et son objection lors des débats d’Eidsvoll — « les juifs sont tout de même des êtres humains » et doivent pouvoir résider quelque part — voir Vibeke Knoop Rachline, « Norway: the clause of shame », K., 25 novembre 2021.
[5] Sur les sources intellectuelles européennes de la clause, notamment Schiller, Michaelis, Fichte, Buchholz, ainsi que la peur du « peuple dans le peuple » ou de « l’État dans l’État », voir Håkon Harket, Paragrafen. Eidsvoll, 1814, Oslo, Dreyers Forlag, 2014 ; résumé et citation chez Vibeke Knoop Rachline, K., 25 novembre 2021.
[6] Sur la rumeur du navire « chargé de juifs » attendant devant Göteborg, voir Håkon Harket, Paragrafen. Eidsvoll, 1814, Oslo, Dreyers Forlag, 2014 ; voir aussi Vibeke Knoop Rachline, « Norway: the clause of shame », K., 25 novembre 2021.
[7] Sur Joseph Hambro et Vilhelm Benedicks, appelés en 1822 pour négocier le sauvetage financier du royaume alors même que la Constitution interdisait l’entrée des juifs en Norvège, voir Håkon Harket, Paragrafen. Eidsvoll, 1814 ; voir aussi Vibeke Knoop Rachline, K., 25 novembre 2021.
[8] Sur Henrik Wergeland, son combat contre le « Jødeparagrafen », sa proposition de révision de 1839, ses écrits en faveur de l’abrogation, puis l’abrogation définitive du paragraphe en 1851, voir Stortinget, Wergeland og Grunnloven § 2.
[9] Sur le monument érigé par des juifs étrangers sur la tombe de Wergeland et la tradition du dépôt de gerbe le 17 mai, voir Stortinget, Wergeland og Grunnloven § 2.
[10] Sur le Donau, la rafle du 26 novembre 1942 et les chiffres de la déportation, il faut noter que les sources donnent des décomptes légèrement différents : la Cour royale norvégienne évoque 529 juifs à bord du Donau ; l’Ambassade de Norvège en Israël parle de 530 ; Vibeke Knoop Rachline retient 532, dont 9 survivants. Pour le bilan global, Associated Press/The Guardian rapporte 772 juifs envoyés vers l’Allemagne nazie et 34 survivants.
[11] Sur la réintroduction du paragraphe antisémite par le régime Quisling en 1942 et sur le rôle de la police norvégienne dans la grande rafle, voir Vibeke Knoop Rachline, « Norway: the clause of shame », K., 25 novembre 2021.
[12] Sur les excuses officielles présentées en 2012 par le Premier ministre Jens Stoltenberg au nom de l’État norvégien pour l’arrestation et la déportation des juifs de Norvège, voir Associated Press, repris par The Guardian, 27 janvier 2012.
[13] Sur l’eau lourde norvégienne destinée à Israël et le lien avec Dimona, voir National Security Archive, « The U.S. Discovery of Israel’s Secret Nuclear Project », qui mentionne l’accord secret de juin 1959 entre Israël et la Norvège pour la vente d’eau lourde via le Royaume-Uni ; voir aussi le document de l’AIEA sur l’accord norvégo-israélien relatif à l’eau lourde.
[14] Sur le refus opposé à Alan Dershowitz par plusieurs universités norvégiennes en 2011, voir Alan M. Dershowitz, « Norway to Jews: You’re Not Welcome Here », texte initialement publié dans le Wall Street Journal et repris par Harvard Law School.
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Dr. Fundji Benedict, Founder and President of the Liberty Values & Strategy Foundation, specializes in political science, anthropology, international law, and African studies. Her triple identity — Afrikaner, Franco-Ethiopian, and Jewish — gives her a unique perspective on geopolitical dynamics and contemporary identity issues.
A polyglot, she held executive positions in international companies in the United States and Canada before establishing her foundation. Her research focuses on identity conflicts, minority rights, decolonization, and the rule of law, with particular emphasis on the Middle East and the Horn of Africa.
She regularly speaks on antisemitism, terrorism, and the complex geopolitical realities shaping our era. Her approach combines academic rigor with hands-on engagement alongside the communities concerned.

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