Le Tout sans Nous: méditation philosophique à partir de la pensée juive et de quelques hypothèses contemporaines. Par Richard Abitbol

Essai personnel

Fragments d’une conversation sur le sens le temps et l’impossible connaissance de soi

Il y a des conversations qui commencent par le sens de la vie et finissent par la dissolution du temps. Celle-ci en est une. Ce qui suit n’est pas un traité. C’est la carte d’un territoire que nous habitons sans pouvoir le voir — parce que nous en faisons partie.

Le sens n’est pas donné — il est engagé

La question « quel est le sens de la vie ? » est mal posée — non par naïveté de celui qui la pose, mais parce qu’elle présuppose un sens préexistant, comme si la vie était un texte à déchiffrer. La biologie répond sans poésie : la vie est un mécanisme d’autoréplication différentielle. Mais cette réponse ne satisfait pas, parce que la question est humaine, pas biologique.

La réponse la plus honnête est constructiviste : le sens n’est pas donné, il est produit. Et plus encore : il est engagé. C’est ce que le Tikkoun ha-Olam formule avec une précision que la philosophie occidentale a mis des siècles à retrouver : le monde n’est pas achevé, il y a une tâche, une réparation à accomplir. Le sens n’est pas découvert — il est construit dans l’acte même de vivre.

Mais cette construction individuelle reste une bulle si elle ne s’inscrit pas dans une histoire collective. Sans sens de l’histoire — non pas une téléologie figée, mais une directionnalité ouverte que des acteurs choisissent d’incarner — le sens personnel flotte dans le vide. L’histoire n’a pas de sens donné : elle a un sens à construire, et cela suppose une responsabilité qui n’est pas individuelle mais collective et transgénérationnelle.

L’entendement comme fragment infinitésimal

Kant avait tracé la frontière : l’entendement humain structure le réel pour nous, mais la chose en soi reste inaccessible. Nous ne connaissons pas le réel — nous connaissons notre interface avec lui. Mais Kant restait encore trop confiant dans les catégories de cette interface.

Ce que les sciences du XXᵉ siècle ont révélé va bien plus loin : la mécanique quantique montre que la réalité subatomique n’a pas de représentation intuitive possible. Elle n’est pas simplement inconnue — elle est inconnaissable dans les termes de notre cognition ordinaire. Nos capteurs perceptifs ne sont pas des fenêtres sur le monde : ce sont des filtres évolutifs qui laissent passer exactement ce dont nous avons besoin pour fonctionner à notre échelle. L’abeille voit l’ultraviolet. La chauve-souris cartographie l’espace par le son. L’homme, lui, a développé des instruments pour étendre ses capteurs — mais ces extensions restent des traductions, jamais des accès directs.

Jakob von Uexküll appelait cela l’Umwelt — le monde-propre de chaque être vivant. Il n’y a pas un monde unique que tous les vivants perçoivent différemment. Il y a autant de mondes que d’interfaces. Et chaque interface croit être la seule.

Le hasard n’existe pas — il est notre aveu d’ignorance

Ce que nous appelons hasard peut être compris, dans une perspective déterministe, comme le nom de notre ignorance, tout en reconnaissant que la physique quantique contemporaine ne tranche pas unanimement en ce sens.

Quand nous disons qu’un événement est aléatoire, nous disons en réalité : nous ne connaissons pas les causes suffisantes de cet événement. Le hasard n’est pas une propriété du réel — c’est une propriété de notre modèle du réel. Einstein le savait : « Dieu ne joue pas aux dés. » Ce n’était pas du mysticisme. C’était de la rigueur.

Le monde est déterministe. Mais nous ne pourrons jamais connaître tous ses déterminants. Non par manque de puissance de calcul — mais parce que le calculateur fait partie du système calculé. Dès que nous observons, nous perturbons. Dès que nous mesurons, nous modifions la topologie de ce que nous mesurons. L’observateur n’est pas neutre : il est partie du système qu’il observe.

C’est ce qu’Otto Rössler appelait le problème de l’endophysique : une physique vue de l’intérieur du système ne peut jamais être équivalente à une physique vue de l’extérieur. Or nous sommes toujours dedans. Il n’y a pas d’extérieur disponible.

On ne peut pas se comprendre en s’isolant du tout

La modernité occidentale a commis une erreur architecturale : elle a construit une conception du sujet séparé — l’individu cartésien, la conscience isolée qui se pose face au monde comme face à un objet. De là découle une science qui découpe pour comprendre, et perd le tout dans les parties.

Or toutes les grandes traditions de sagesse — et aujourd’hui la physique des systèmes complexes, la biologie des écosystèmes, la théorie de l’information — convergent vers une même idée : la relation est ontologiquement première. Ce n’est pas que les parties entrent en relation — c’est que les parties émergent de relations. Se comprendre en s’isolant du tout, c’est comme vouloir comprendre une vague en la séparant de l’océan. On obtient un concept — pas une vague.

Chaque conscience est une parcelle holographique du réel : elle contient le tout, mais avec une résolution dégradée. Plus le fragment est petit, plus l’image est floue. Et l’erreur fatale est de croire que notre fragment est le tout, ou qu’il peut le reconstituer sans se reconnaître lui-même comme fragment.

Et si le temps était une limite cognitive, pas une réalité ?

La relativité restreinte d’Einstein alimente fortement certaines lectures de type eternaliste, sans les rendre obligatoires. Il n’y a pas de maintenant universel. Le passé, le présent et le futur coexistent dans une structure quadridimensionnelle figée. Ce que nous appelons « écoulement du temps » est une illusion perceptive liée à notre position dans cette structure.

Hermann Weyl l’écrivait avec une clarté saisissante : le monde ne se passe pas — il est simplement là. Julian Barbour va plus loin : le temps n’existe pas. Ce que nous appelons temps est la perception d’une différence entre configurations simultanément existantes.

Notre conscience est séquentielle par construction. Nous traitons l’information en série. Nous ne pouvons pas accéder simultanément à plusieurs points du bloc. Le temps vécu n’est donc pas une propriété du réel — c’est l’ombre que projette notre incapacité à voir le tout d’un seul regard. Exactement comme un aveugle qui parcourt une sculpture avec ses doigts croit qu’elle « se déroule » — alors qu’elle existe entière et simultanée.

Ce que tout cela change pour la mort

Si le réel est intégralement structuré — déterminé jusque dans ses moindres replis — il n’est pas indifférent. Un réel chaotique et aléatoire peut être absurde. Un réel déterminé est porteur d’une nécessité.

Si le temps est une limite cognitive et non une propriété du réel, alors tout ce qui a existé existe encore. Pas dans la mémoire. Dans le réel. La mort n’est pas une disparition — c’est un point du bloc auquel nous n’avons plus accès séquentiellement.

Ce à quoi le Tsimtsoum répond, par un chemin différent mais convergent : nous sommes une contraction locale d’un déterminisme infini — suffisamment isolée pour se croire libre, suffisamment reliée pour participer au tout. Et la mort, dans ce cadre, n’est pas la fin d’un sens. C’est le retour d’une contraction à l’expansion dont elle était issue.

Cette conversation était-elle inutile pour le commun des mortels ? Peut-être. Mais le commun des mortels, sans le savoir, vit déjà à l’intérieur de toutes ces questions. Il les pose simplement autrement — dans la peur de la mort, dans l’intuition que quelque chose lui échappe, dans le sentiment fugace, parfois, d’appartenir à quelque chose de plus grand que lui-même.

© Richard C. Abitbol

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