Le mot qui m’oblige à répondre. Par Fundji Benedict

Il y a des mots que l’on croit neutres parce qu’on les a trop entendus. Il y a des mots qui, à force de circuler, perdent leur poids, leur mémoire, leur poison d’origine. « Suprémaciste » est de ceux-là. Et c’est précisément parce qu’il n’est pas neutre — parce qu’il ne peut pas l’être — qu’il m’oblige à répondre.

Fundji Benedict

Un commentaire, publié sous l’article « Interdire Smotrich, épargner ses ennemis » (Tribune Juive, 10 juin 2026), en a salué la forme pour mieux la congédier comme une diversion ; il a opposé à mon propos la Déclaration d’indépendance d’Israël ; et il a rangé, d’un seul trait de plume, Smotrich et les siens parmi les « suprémacistes ». Sur presque tout, le silence aurait suffi : on ne doit pas réponse à chaque lecture, moins encore à celle qui réplique à un autre texte que le sien. Sur ce mot-là, le silence serait une faute.

Il y a des mots que l’on croit neutres parce qu’on les a trop entendus. Il y a des mots qui, à force de circuler, perdent leur poids, leur mémoire, leur poison d’origine. « Suprémaciste » est de ceux-là. Et c’est précisément parce qu’il n’est pas neutre — parce qu’il ne peut pas l’être — qu’il m’oblige à répondre.

Commençons par les faits. Le terme « suprémaciste » nomme une doctrine de hiérarchie raciale ; en français comme en anglais, il s’est imposé pour désigner des systèmes et des mouvements précis — le Ku Klux Klan, le suprémacisme blanc, les idéologies de domination d’une race sur les autres. Le Herrenvolk relève de la même généalogie : un peuple-maître, une humanité qui s’arroge le droit de régner sur le reste de l’espèce.

Ce lexique n’est pas né dans le vide. Il a été forgé pour désigner les doctrines qui ont rangé les Juifs parmi les races inférieures — à exclure, à soumettre, à éliminer. L’antisémitisme moderne s’est bâti tout entier sur cette racialisation délirante du Juif. Employer ce mot, aujourd’hui, pour qualifier des Juifs, n’est donc pas une hyperbole un peu vive. C’est un retournement : on saisit le vocabulaire fabriqué pour les détruire, et on le braque contre eux.

Entendons-nous. On peut combattre le nationalisme religieux israélien — sa théologie du territoire, son rapport au droit, son entreprise d’annexion. On peut nommer Bezalel Smotrich pour ce qu’il est : un radical, un annexionniste, un théocrate, et rappeler qu’il s’est lui-même décrit en des termes extrêmes. Cela s’appelle la critique politique, et cette critique n’est pas seulement permise : elle est nécessaire. « Suprémaciste », pourtant, n’ajoute aucune précision. Le mot déplace le différend : il le fait glisser du terrain politique, où il se discute, vers un imaginaire racial chargé d’une histoire que nul n’a le droit d’ignorer. La force d’une critique ne tient pas à la violence de son lexique ; elle tient à sa justesse. Et c’est parce qu’il faut combattre les dérives du sionisme messianique avec la dernière fermeté qu’il faut, d’abord, refuser le mot faux.

On a opposé à tout cela la Déclaration d’indépendance d’Israël. L’objection a sa part de vérité : ce texte est admirable. Il promet « la complète égalité sociale et politique de droits à tous ses citoyens, sans distinction de religion, de race ou de sexe ». Il est la norme interne au regard de laquelle les Israéliens jugent leurs gouvernants — eux-mêmes, entre eux, devant leurs propres institutions. C’est exactement pour cela que l’argument se retourne contre qui l’avance. Ce texte ne confère à aucun ministère étranger le droit de dresser des listes de proscription au nom de la conscience morale d’une démocratie qui n’a, elle, jamais cessé de se juger elle-même. Israël a traversé l’une des crises constitutionnelles les plus aiguës de son histoire autour de la réforme judiciaire ; et c’est dans cette crise même que des centaines de milliers de citoyens ont rempli les places, et que la Cour suprême a annulé un volet central de la réforme en janvier 2024. Un pays où l’opposition occupe la rue, où la haute juridiction casse les décisions du gouvernement, où les ministres tombent par les urnes, n’est pas « hors des règles communes aux démocraties ». Il est en crise démocratique — ce qui est, le plus souvent, l’état ordinaire des démocraties vivantes.

Au reste, mon propos ne portait ni sur les mérites de M. Smotrich ni sur ceux de ses contempteurs. Il portait sur une liste. La France a annoncé, le 9 juin 2026, l’interdiction d’accès à son territoire de Bezalel Smotrich et de plusieurs colons réputés violents. La décision existe ; elle se discute. Mais une liste vaut toujours, aussi, par ce qu’elle laisse hors du cadre. De l’omission, le commentaire n’a rien dit. C’est elle, pourtant, le sujet. Une liste n’est jamais un simple instrument administratif : c’est une opération de classement moral et politique. Elle dit moins qui est condamnable en soi que qui mérite d’être désigné à la vindicte, et qui ne le mérite pas. Là commence la seule question sérieuse — celle que l’on s’emploie à contourner.

Pourquoi s’acharner sur un mot ? Parce que nous vivons un moment où les frontières sémantiques cèdent, et où leur effondrement se paie comptant. En France, les actes antisémites ont explosé depuis le 7 octobre 2023 : signalements, agressions, profanations se sont multipliés dans des proportions que le pays n’avait plus connues depuis des décennies. Dans ce climat, confondre la critique d’un gouvernement, le procès d’une idéologie et le recyclage de catégories forgées contre les Juifs n’est pas une coquetterie de plume. C’est une faute.

On peut condamner Smotrich. On peut dénoncer l’annexion, la violence des colons, les dérives théologico-nationales. On peut le faire avec vigueur, avec colère, sans la moindre complaisance. Mais on le doit avec des mots qui disent ce qu’ils disent — et rien d’autre.

Mon article ne parlait ni des vertus de M. Smotrich ni de celles de ses juges. Il parlait d’une liste : de ce qu’elle range, et de ce qu’elle laisse dans l’ombre. De cette ombre, nul n’a dit un mot. C’est pourtant là, et nulle part ailleurs, que se tenait mon sujet.

@ 2026 Fundji Benedict


Dr. Fundji Benedict, Founder and President of the Liberty Values & Strategy Foundation, specializes in political science, anthropology, international law, and African studies. Her triple identity — Afrikaner, Franco-Ethiopian, and Jewish — gives her a unique perspective on geopolitical dynamics and contemporary identity issues.

A polyglot, she held executive positions in international companies in the United States and Canada before establishing her foundation. Her research focuses on identity conflicts, minority rights, decolonization, and the rule of law, with particular emphasis on the Middle East and the Horn of Africa.

She regularly speaks on antisemitism, terrorism, and the complex geopolitical realities shaping our era. Her approach combines academic rigor with hands-on engagement alongside the communities concerned.

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5 Comments

  1. « Suprémaciste », pourtant, n’ajoute aucune précision. Le mot déplace le différend : il le fait glisser du terrain politique, où il se discute, vers un imaginaire racial chargé d’une histoire que nul n’a le droit d’ignorer »

    ce qualificatif convient parfaitement à Smotrich, Ben Gvir et quelques autres. sous la bénédiction de Netanyahu. tuer des personnes, incendier leurs maisons. leurs mosquées, bruler leurs moissons, voler leur bétail.. uniquement parce qu’ils sont « palestiniens » introduit indubitablement une notion raciale en plus de celle politique ou historique, c’est une définition du suprémacisme qui leur va comme un gant que cela vous plaise ou non

    • C’est particulièrement infect ce que vous écrivez et ce n’est pas basé sur aucun fait.
      Ou est le modérateur de Tribune juive pour censurer de tels blood libell !

      • L’exercice de modération n’a rien d’évident mon cher. Je suis cele qui assure la modération. Et je tiens à dire qu’en effet, fût-ce sur la deuxième partie de son commentaire nauséabond, j’aurais dû ne pas publier le sieur Bessis. Mais voyez-vous, ma mauvaise appréciation aura été l’occasion pour Fundji Benedict de descendre dans ce qui est -parfois- l’arêne, et de répondre à l’individu.

  2. Chère Fundji Benedict;
    C’est l’historien négationniste et pro nazis David Irving qui à inventé ce néologisme qui consiste à accoler « juif » avec « suprématiste ». Les crédentialistes woke aux USA ont pris le relais pour en faire un instrument de propagande antisémite avec la complicité d’un pan de la gauche israélienne.

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