
Face aux Kora’h de notre époque, dont la rigidité dogmatique fracture, soyons porteurs de nuances, d’unité et de mouvement.
« Kora’h , le Lévite, prince d’Israël, mène une rébellion contre l’autorité de Moïse et d’Aaron, arguant que tout le peuple étant saint, l’autorité ne peut demeurer en les mains de ces deux frères… Il sera désavoué »
Comme il est de coutume dans notre communauté, chacun est appelé à commenter les textes à Shabbat. J’avais partagé un Dvar Torah sur la rébellion de Kora’h, il y a quelques années, en l’analysant dans son entier et sous un angle essentiellement politique. C’était la préoccupation du moment.
Aujourd’hui, face aux traumatismes que nous traversons depuis le 7 octobre, face à la disparition des nuances, aux biais algorithmiques, à la montée d’une pensée totalitaire et binaire, ce même texte m’apparaît sous un jour renouvelé : il est habité par notre vécu.
Comme j’ai pu l’écrire ailleurs : « L’universalité d’un texte ne réside pas dans son immuabilité, mais dans sa capacité à être interprété différemment selon le lieu, les individus et les époques. Vouloir figer le sens, c’est vouloir arrêter le temps. »

Permettez-moi cette fois-ci de ne commenter qu’un seul mot : Kora’h. En hébreu, à une voyelle près, Kora’h c’est aussi Kera’h : la glace.
Qu’est-ce que la glace, si ce n’est de l’eau figée ? Dans notre tradition, l’eau représente la Torah et la vie. En observant les différents états que peut prendre l’eau, nous pouvons y lire toute l’histoire de notre résilience.
D’abord, l’état gazeux, la buée : en hébreu, c’est Evel. C’est Abel, l’évanescent, inadapté à la dureté de ce monde. C’est « Evel avalim amar Kohelet akol evel » de l’Ecclésiaste : « Vanité des vanités, tout est vanité ». Spirituellement, c’est le risque de la dissolution, de l’assimilation absolue où l’identité s’évapore jusqu’à disparaître.
À l’opposé, il y a l’état solide, la glace, imperméable à l’eau liquide : c’est Kora’h. La fixité absolue, la rigidité du « ça passe ou ça casse ». Kora’h est le démagogue populiste qui nie les nuances, qui prône une uniformité de façade (« Tout le peuple est saint ! ») pour mieux imposer sa propre tyrannie. Il refuse le mouvement du débat, il veut le silence du commentaire. C’est la chape de plomb qui prétend parler au nom de tous. Et la Torah nous montre la fin de cette rigidité idéologique : elle finit toujours par se briser et être engloutie par la terre.
« Kora’h… refuse le mouvement du débat, il veut le silence du commentaire »
Entre les deux, il y a le flocon de neige, ce cristal complexe à six branches, où la diversité des formes répond à une géométrie cachée : fractale. C’est le juif de la modernité qui sort du ghetto lors de l’Émancipation : il s’intègre partout, déploie ses facettes dans la société, tout en essayant de ne pas s’évaporer. Mais ce modèle a rencontré ses limites tragiques avec l’affaire Dreyfus et la Shoah.
Alors, pour survivre après l’enfer, le peuple juif a développé un nouvel état : celui du cristal liquide, à la fois ordonné et mobile, capable de faire de la mémoire et de la vigilance le moteur de son avenir.
« Après l’enfer, le peuple juif a développé un nouvel capable de faire de la mémoire et de la vigilance le moteur de son avenir »
C’est là que nous comprenons le secret de l’eau liquide. Par essence, elle est fluide, elle s’adapte aux récipients, elle coule et se renouvelle. C’est le secret de la survie en exil : notre peuple a su passer d’un support solide – la terre et le Temple – à un support fluide et mobile : le Talmud, le commentaire, l’interprétation.
« Notre peuple a su passer d’un support solide – la terre et le Temple – à un support fluide et mobile : le Talmud, le commentaire »
La paracha nous enseigne que la querelle de Kora’h a échoué parce qu’elle était stérile. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. La Torah , le livre des Chroniques et les Psaumes nous apprennent que les enfants de Kora’h, eux, ont survécu . Ils sont devenus des potiers – façonnant des vases pour contenir l’eau liquide – et des chantres du Temple.
Leurs voix se sont élevées pour chanter les plus beaux psaumes . Ils ont compris que pour réparer la rigidité de leur père, il fallait transformer la glace en eau vive, et la fixité en harmonie.
C’est un enseignement pour notre époque : face aux blocs de glace dogmatiques, ne choisissons ni la vapeur de l’assimilation qui dissout, ni la glace de la rigidité qui brise. Soyons comme les descendants de Kora’h : des créateurs d’harmonie, capables de faire vivre notre tradition par le commentaire, la nuance et le mouvement.
La continuité, oui, mais dans le changement !
« Soyons… des créateurs d’harmonie, capables de faire vivre notre tradition par le commentaire, la nuance et le mouvement »
© Hagay Sobol
Bibliographie
Le miroir de l’existence après le 7 octobre : de l’effacement à la résilience. Hagay Sobol, Le Diplomate Média, 2026. https://lediplomate.media/tribune-miroir-existence-apres-7-octobre-effacement-resilience/
Pourquoi traduire est un acte de liberté et de vérité. Hagay Sobol, Le Diplomate Média, 2026. https://lediplomate.media/tribune-pourquoi-traduire-est-acte-liberte-verite/
La résilience culturelle, une boussole pour une humanité en crise : l’exemple du peuple juif. Hagay Sobol, Le Diplomate Média, 2026. https://lediplomate.media/tribune-resilience-culturelle-boussole-humanite-crise-exemple-peuple-juif/
Réalités alternatives ou prédatrices ? Hagay Sobol, Le Diplomate Média, 2026. https://lediplomate.media/tribune-realites-alternatives-predatrices/
Hagay Sobol, Professeur de Médecine est également spécialiste du Moyen-Orient et des questions de terrorisme. A ce titre, il a été auditionné par la commission d’enquête parlementaire de l’Assemblée Nationale sur les individus et les filières djihadistes. Ancien élu PS et secrétaire fédéral chargé des coopérations en Méditerranée. Il est Président d’honneur du Centre Culturel Edmond Fleg de Marseille, il milite pour le dialogue interculturel depuis de nombreuses années à travers le collectif « Tous Enfants d’Abraham ».

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