Comment se façonne un antisémitisme respectable. Par Nataneli

L’antisémitisme de notre temps avance rarement à visage découvert. Il a pris l’accent grave du documentaire, la lumière froide des plateaux, la prudence des experts et cette compassion bien mise qui donne aux consciences pressées le sentiment d’avoir compris parce qu’elles ont été émues.

Il ne dit plus : « les Juifs sont coupables ».

Il dispose les ombres, choisit la lampe, incline le visage du spectateur vers la sentence avant même qu’il ait cru juger. La série documentaire « Palestine, une histoire », diffusée sur France 5, ne vaut pas seulement par ce qu’elle affirme. Elle vaut, plus gravement, par ce qu’elle agence. Elle montre comment l’antisionisme peut se faire chambre noire : quelques vérités éparses, beaucoup de pénombre, une chronologie pliée, et soudain le seul État juif du monde comparaît sous les habits d’une faute.

Georges Bensoussan, dans son droit de réponse à ce documentaire, ne répond pas par humeur. Il répond par la date, par le siècle, par la mémoire exacte. Dans Une nouvelle histoire du sionisme (1860-1950), il rappelle cette évidence devenue presque suspecte : « Le sionisme ne surgit pas des cendres d’Auschwitz. Il est antérieur à la catastrophe. »

La phrase est décisive. Elle défait le contresens qui voudrait faire d’Israël une compensation tardive accordée aux Juifs par une Europe prise de remords. Le sionisme vient de plus loin. Il naît de l’exil, des pogroms, des humiliations, de la condition minoritaire, de la sujétion ancienne, de l’échec des promesses d’émancipation ; il naît surtout de cette usure presque infinie : dépendre, pour vivre, de la faveur des autres.

La présentation de son ouvrage en résume l’enjeu par une formule de granit : « opprimés comme peuple, les Juifs devaient se libérer comme nation ». Le sionisme n’est donc pas d’abord une ivresse de puissance. Il est une sortie de l’impuissance. Il n’est pas le caprice d’un peuple soudain dominateur ; il est le relèvement d’un peuple trop longtemps sommé d’être discret dans l’histoire des autres. Les Juifs ne sont pas arrivés en étrangers dans leur propre mémoire. La Judée n’est pas une fable. Jérusalem n’est pas une invention diplomatique. Sion n’est pas une métaphore née dans les chancelleries du XXe siècle. Même après les répressions romaines et les dispersions successives, la présence juive ne s’abolit pas : elle s’amenuise, se blesse, se déplace, mais demeure.

C’est cette continuité que le récit antisioniste doit obscurcir pour paraître innocent.

Il lui faut retirer la Judée du paysage et faire du nom romain substitué à la Judée vaincue une évidence sans violence. Il lui faut oublier l’exil sans disparition et taire la conquête arabe comme conquête.

Il lui faut attendrir la dhimmitude jusqu’à la faire passer pour coexistence heureuse. Il lui faut retrancher les pogroms, les humiliations, les expulsions. Il lui faut, enfin, refuser aux Juifs ce que l’on accorde à tous les autres : le droit d’être un peuple parmi les peuples.

Alors seulement l’appareil peut tourner.

Le point romain devrait pourtant suffire à troubler les simplificateurs. Après l’écrasement de la révolte de Bar Kokhba, au IIe siècle, la province de Judaea est renommée Syria Palaestina. Avant d’être un drapeau moderne, « Palestine » fut donc, dans l’ordre impérial, un nom posé sur la Judée vaincue : non l’acte de naissance d’une nation souveraine, mais la cicatrice administrative d’une déjudaïsation romaine.

Même glissement avec Jérusalem. La formule selon laquelle elle serait « le berceau des trois religions monothéistes » a la rondeur des phrases pacifiantes. Elle est pourtant fausse par excès d’égalité. Jérusalem est sainte pour le judaïsme, le christianisme et l’islam ; elle n’est pas le berceau de l’islam, né dans l’Arabie du VIIe siècle, autour de La Mecque et de Médine. Confondre le lieu saint et le lieu natal, ce n’est pas apaiser l’histoire ; c’est l’aplanir.

Et notre temps adore aplanir ce qui résiste.

La coexistence, elle aussi, se trouve souvent parée d’un velours trompeur. Oui, des Juifs vécurent en terre d’islam. Oui, il y eut des voisinages, des échanges, des accalmies, des saisons moins dures. Mais la coexistence n’est pas l’égalité. La dhimmitude protégeait en subordonnant ; elle tolérait en maintenant au-dessous. En faire un âge d’or indistinct, c’est ajouter à l’humiliation ancienne la politesse moderne du déni.

Ainsi se façonne la fable.

Un peuple innocent, un peuple coupable. Une terre volée, une présence illégitime. Une victime pure, un accusé nécessaire.

L’histoire cesse d’être tragique ; elle devient pénale.

C’est ici que l’antisionisme rejoint l’antisémitisme, non par identité automatique, mais par pente profonde. La critique d’un gouvernement israélien appartient au débat politique ordinaire. La contestation de la légitimité même d’un État juif touche à autre chose. Elle réveille la vieille question posée aux Juifs par les nations : de quel droit êtes-vous là ? Hier, on reprochait au Juif de n’avoir pas de patrie. Aujourd’hui, on lui reproche d’en avoir une.

La France, dans cette affaire, n’est pas seulement spectatrice. Elle apporte à ce théâtre moral son linge ancien. Il faut oser cette hypothèse : la France, vieille dame éloquente aux armoires mal closes, semble parfois déposer dans Israël ce qu’elle ne sait plus laver chez elle : Vichy, l’abandon des Juifs, les silences de l’après-guerre, puis l’Algérie, l’empire, les tirailleurs sénégalais, les humiliations coloniales, tout ce qui trouble encore sa belle conscience universaliste. Devant l’écran ainsi dressé, elle s’accorde le beau rôle : elle n’est plus celle qui doit répondre de ses propres dérobades ; elle devient celle qui juge la faute des autres.

Si la France était un esprit, Freud parlerait peut-être de déplacement. Devant les Juifs de France, elle se trouble ; devant Israël, elle accuse. Devant son passé colonial, elle chancelle ; devant la Palestine, elle se rachète. Elle semble murmurer : voyez, nous savons reconnaître les opprimés ; voyez, nous ne sommes plus du côté des puissants ; voyez, les victimes d’hier peuvent, elles aussi, devenir coupables. Le mensonge moderne n’efface pas seulement les faits ; il façonne un monde où les faits n’ont plus besoin d’être consultés.

Cet appareil narratif, à sa manière, ne raconte pas seulement : il installe le spectateur dans l’avant-salle du verdict. Il donne la douceur du juge attendri, cette position si confortable où l’on condamne autrui en se croyant lavé soi-même. Car la souffrance palestinienne existe. Elle n’a nul besoin d’être niée pour que l’on refuse qu’elle devienne le miroir commode de nos absolutions. C’est même parce qu’elle existe, dans sa chair, dans ses deuils, dans sa nuit, qu’il faut la soustraire aux officiants de la culpabilité occidentale.

Le Palestinien lui-même se trouve alors confisqué par cette dramaturgie. Il n’est plus un peuple réel, avec ses blessures, ses divisions, ses responsabilités, ses impasses, ses grandeurs et ses faillites. Il devient une figure presque sacrée : la victime dont l’Occident a besoin pour se croire enfin juste. Le Juif, lui, redevient ce qu’il fut trop souvent dans l’imaginaire européen : non un homme, non un peuple, non une histoire, mais une fonction. Hier la fonction du trouble. Aujourd’hui la fonction du coupable.

Voilà comment se façonne, sous nos yeux polis, un antisémitisme de bonne compagnie : non plus la grimace, mais la gravité ; non plus l’injure, mais le récit ; non plus la haine nue, mais la vertu qui se trompe de coupable.

Voilà pourquoi le droit de réponse de Georges Bensoussan importe. Il ne demande pas que l’on cesse de parler de la Palestine. Il demande que l’on cesse de mentir sur les Juifs pour pouvoir en parler.

Car une civilisation commence à s’égarer lorsqu’elle ne distingue plus la critique de la délégitimation, la mémoire de la falsification, la compassion du besoin d’accusation.

Et peut-être surtout lorsqu’elle transforme les Juifs en unique peuple dont l’existence nationale devrait continuellement venir se justifier devant le tribunal moral de l’humanité.

©️Nataneli

Nataneli Lizee est journaliste et Correspondante de Presse

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