L’antisémitisme est profondément enraciné en chrétienté
— Jules Isaac, L’Enseignement du mépris
L’antisémitisme européen ne commence pas avec Israël. Il ne commence même pas avec Drumont, Maurras ou Céline. Il commence lorsque le christianisme fit du Juif le témoin coupable de sa propre vérité. Depuis lors, l’Europe n’a cessé de le haïr pour ce qu’elle lui devait.
– Richard C. ABITBOL
L’antisémitisme culturel européen n’a pas besoin de l’alibi antisioniste pour exister. L’antisionisme n’est que son dernier vêtement. Son corps est plus ancien : il vient de l’Inquisition, du soupçon chrétien, de l’enseignement du mépris, de cette longue habitude occidentale de faire du Juif non pas un homme, mais une faute, une menace, une souillure ou une énigme à résoudre.
La culture occidentale aime se raconter comme le lieu de la liberté, de l’esprit critique, de l’humanisme, de l’émancipation et de la conscience morale. Elle aime se regarder dans le miroir de ses Lumières, de ses artistes, de ses écrivains, de ses cinéastes, de ses chanteurs, de ses intellectuels. Elle aime se croire vaccinée contre la barbarie parce qu’elle l’a nommée, muséifiée, commémorée.
Mais il est une vérité qu’elle refuse de regarder en face : l’antisémitisme n’a jamais été pour elle un véritable repoussoir. Il a été, trop souvent, un thème, un ressort, une facilité, une coquetterie idéologique, parfois même un ingrédient d’inspiration.
De Voltaire à Céline, des salons aux cabarets, des scènes littéraires aux scènes de théâtre, des mondanités de l’Occupation aux complaisances contemporaines, le Juif a servi de personnage conceptuel, de cible commode, de symbole déformé. Chez certains, il fut l’incarnation du fanatisme religieux ; chez d’autres, celle de l’argent, de la banque, du cosmopolitisme, de la modernité dissolvante, de l’étranger intérieur, de l’universel suspect. Voltaire lui-même, pourtant figure cardinale des Lumières, demeure l’objet d’un débat savant sur ses textes antijuifs et sur les limites concrètes de sa tolérance.
Puis vint Céline. Non pas seulement Céline l’écrivain de génie, mais Céline le pamphlétaire antisémite, auteur de Bagatelles pour un massacre en 1937, texte qui ne fut pas une maladresse secondaire mais une œuvre de haine, publiée avant la guerre, rééditée sous Vichy, et accueillie avec enthousiasme par la presse d’extrême droite.
Et pourtant, que dit-on encore ? On sépare. On découpe. On sauve le style. On admire la phrase. On dissocie l’artiste de la haine. Curieux privilège accordé à l’antisémitisme : quand il surgit dans une œuvre ou dans une vie, il devient souvent une note de bas de page, un contexte, une époque, une faiblesse, une outrance, presque une fantaisie.
La même indulgence se retrouve dans la mémoire culturelle de l’Occupation. Les figures compromises, ambiguës ou complaisantes furent parfois réintégrées avec une rapidité étonnante dans le panthéon esthétique. Pour Sacha Guitry, les dossiers furent complexes et les accusations de collaboration n’aboutirent pas à une condamnation ; il bénéficia d’un non-lieu en 1947. Mais son cas montre aussi combien le monde culturel français s’est rapidement employé à transformer les zones grises de l’Occupation en anecdotes mondaines, en affaires d’élégance, en blessures d’artiste.
Arletty, elle, devint le symbole de cette désinvolture tragique : une liaison avec un officier allemand, une formule restée célèbre, une légende construite autour de l’insolence, comme si l’esprit pouvait laver l’histoire.
Le problème n’est pas de dresser un tribunal posthume contre chaque artiste. Le problème est ailleurs. Il est dans cette capacité extraordinaire de la culture occidentale à transformer l’antisémitisme en détail secondaire dès lors qu’il est porté par un talent reconnu.
Ce qui aurait dû être une tache devient une nuance. Ce qui aurait dû provoquer l’exclusion morale devient un sujet de débat esthétique. Ce qui aurait dû interdire la célébration tranquille devient un embarras poli.
Et voici que le présent recommence à raconter le passé.
Depuis le 7 octobre 2023, après le massacre, les viols, les enlèvements, les familles brûlées, les otages, les bébés, les vieillards, les femmes, les enfants, le monde culturel occidental a souvent retrouvé ses vieux réflexes : prudence quand il s’agit des Juifs, emphase quand il s’agit de leurs bourreaux, compassion inversée, indignation sélective.
Les chiffres ne permettent plus de parler d’impression subjective. La CNCDH souligne qu’après l’explosion de 2023, les actes racistes et notamment antisémites sont restés à un niveau inédit en 2024 ; le ministère de l’Intérieur et les organisations représentatives ont recensé 1 570 actes antisémites en France en 2024, contre 436 en 2022.
Et pourtant, dans les grandes cérémonies de la bonne conscience culturelle — des Molières aux Césars, de Cannes à Venise — où sont les paroles fortes ? Où sont les regrets ? Où sont les condamnations nettes du tsunami antisémite ? Où est le refus de voir les Juifs redevenir les thermomètres vivants de la maladie morale européenne ?
La culture adore les causes lorsqu’elles ne lui coûtent rien. Elle se lève pour les indignations universelles, mais elle s’assoit dès que l’antisémitisme se pare des habits de l’anticolonialisme, de l’antisionisme ou de la compassion humanitaire sélective.
Cannes 2025 a montré cette asymétrie morale : des centaines de figures du cinéma ont signé des appels dénonçant le silence du monde culturel sur Gaza, tandis que la dénonciation spécifique de l’antisémitisme contemporain et de la terreur du 7 octobre n’a pas bénéficié de la même centralité symbolique.
La question n’est pas d’interdire la compassion pour les civils palestiniens. Toute souffrance civile mérite compassion. La question est de comprendre pourquoi, dans une partie du monde culturel, cette compassion s’accompagne si souvent d’un effacement du massacre initial, d’une relativisation de la barbarie du Hamas, ou d’un silence gêné devant la peur juive.
C’est là que le passé revient. Non pas sous la même forme. Non pas avec les mêmes uniformes. Non pas avec les mêmes affiches. Mais avec la même mécanique : le Juif sommé de se justifier, le Juif rendu responsable de la haine qu’il subit, le Juif accusé d’exagérer, le Juif prié de se taire pour ne pas troubler la grande liturgie des bons sentiments.
La collaboration n’est pas seulement un épisode historique. Elle fut aussi une disposition morale : l’art de s’accommoder de l’inacceptable, de dîner pendant que d’autres étaient traqués, de continuer à jouer, chanter, écrire, applaudir pendant que le monde s’effondrait autour des Juifs.
Ce que nous voyons aujourd’hui n’est pas la répétition exacte de 1940. L’histoire ne repasse jamais les mêmes images à l’identique. Mais elle rejoue des structures : la lâcheté, l’indifférence, l’esthétisation du mal, la préférence pour le confort moral plutôt que pour la vérité.
La culture occidentale ne porte peut-être pas l’antisémitisme dans son ADN biologique — formule trop facile, trop définitive. Mais elle porte, incontestablement, un impensé antisémite profond, une mémoire mal purgée, une indulgence chronique, une capacité à recycler l’ancienne haine sous les vocabulaires successifs de chaque époque.
Hier, le Juif était accusé d’être apatride. Aujourd’hui, il est accusé d’être trop attaché à Israël.
Hier, il était cosmopolite. Aujourd’hui, il est communautaire. Hier, il était dominateur. Aujourd’hui, il est oppresseur.
Hier, il fallait l’émanciper à condition qu’il cesse d’être lui-même. Aujourd’hui, on le tolère à condition qu’il renonce à défendre les siens.
Voilà le cœur du scandale : l’antisémitisme occidental ne meurt jamais vraiment. Il change de scène, de costume, de lexique, de musique. Il passe de la chaire au journal, du journal au roman, du roman au cinéma, du cinéma au festival, du festival au communiqué humanitaire. Mais il conserve sa fonction : désigner le Juif comme anomalie morale du monde.
Et c’est pourquoi le silence actuel du monde culturel n’est pas un simple oubli. C’est un révélateur.
Il révèle que les grandes institutions culturelles ne craignent pas tant la haine des Juifs qu’elles ne craignent d’être exclues du camp du Bien autoproclamé. Elles redoutent davantage d’être accusées de manquer de compassion envers Gaza que de manquer de lucidité envers l’antisémitisme.
Triste époque, en effet, qui croit combattre le fascisme en rejouant les réflexes de ceux qui, hier, détournaient les yeux.
Triste époque qui se pense résistante alors qu’elle recycle les prudences de la collaboration morale.
Triste époque où les Juifs, une fois encore, découvrent que les grandes consciences universelles sont parfois les premières à disparaître quand leur souffrance devient politiquement encombrante.
© Richard Abitbol

Président d’honneur de la Confédération Juifs de France et Amis d’Israël CJFAI, Conseil en relations internationales Conseils en stratégie de développements et d’investissements pour les Etats , et notamment pays émergents, et les grandes entreprises.

Bravo pour ce texte subtilement sioniste .la place du peuple juif est effectivement sur sa terre et non au milieu de ceux qui le haïssent plus ou moins ouvertement .
Shabbat shalom , et fetons la renaissance de notre capitale .