
POLEMIQUE
La controverse qui a éclaté, opposant la section insulaire de la Ligue des droits de l’Homme à l’association Terra Eretz Corsica Israël, n’est pas anodine. Sur la forme, un communiqué qui critique la tenue d’un événement culturel et spirituel à Bastia. Sur le fond, des éléments qui mettent en œuvre une mécanique de la suspicion à travers la tentation de réduire une communauté à l’image que l’on veut bien se faire de ses supposées allégeances. S’informer et se parler plutôt que s’invectiver!
Terra Eretz Corsica est une association Culturelle dont la vocation consiste à renforcer les liens d’amitié entre la Corse et Israël. Comme des dizaines d’associations de ce type, elle organise des conférences, des rencontres, des moments de partage entre des personnes que lie une relation commune pour deux terres, deux cultures, deux histoires.
En ce début mai, l’association avait programmé à Bastia un weekend comprenant une conférence et un shabbat plein. Ces deux mots méritent qu’on s’y arrête, parce que c’est précisément autour d’eux que s’est cristallisée la tension. Un shabbat plein est, dans la tradition juive, un moment de recueillement, d’étude et de partage communautaire organisé autour de la lecture hebdomadaire de la Torah. Ce n’est pas un meeting politique ni une tribune de soutien. C’est une pratique religieuse bimillémaire, aussi spirituellement neutre qu’une messe catholique, un Vendredi prié dans une mosquée ou une réunion de méditation bouddhiste. Dans la tradition juive, le shabbat est précisément l’espace où l’on se retire du monde, où l’on suspend les activités profanes — y compris politiques — pour se consacrer à autre chose.
Raccourci dangereux
C’est dans ce contexte que le bureau de la Ligue des droits de l’Homme, section de Corse, a publié le 28 avril un communiqué. Le texte, qui se veut une prise de position sur le conflit israélo-palestinien, contient des passages de condamnation des violences commises par toutes les parties — ce qui est à saluer dans son principe — mais y mêle quelque chose d’autrement plus problématique: il associe explicitement l’association Terra Eretz à ce qu’il appelle des «idéologies belliqueuses », et laisse entendre que sa manifestalion à Bastia risquerait de server de tribune au soutien à la famine et au génocide en cours à Gaza ».
Voilà le cœur du problème. Non pas ce que dit la LDH sur le confit isnélo-palesinien — chaque organisation est libre de ses positions — mais ce qu’elle fait à une association locale en la désignant comme vecteur potentiel de soutien à des crimes. Ainsi, l’accusation n’est pas nominative donc directe. Il est simplement exprimé la crainte que l’événement ne serve de tribune à ces fins. On projette une intentionnalité malveillante sur un événement qui n’a pas encore eu lieu. On procède par supposition, par insinuation. Cette rhétorique de la suspicion préventive est l’une des plus redoutables qui soit dans l’espace public, précisément parce qu’elle est difficile à contredire. Comment se défendre contre une accusation qui n’est même pas formulée clairement mais simplement « crainte »?
Dans la tradition démocratique, on la considère comme contraire aux principes les plus fondamentaux: nul n’est présumé coupable avant d’avoir accompli un acte répréhen-
sible. Ce principe s’applique aux individus. Il devrait s’appliquer tout autant aux associations. Ainsi Le communiqué de la LDH Corsica ne se contente pas d’exprimer un
désaccord politique avec les positions supposées de Terra Eretz qui avait invité, par ailleurs, pour sa conference, un opposant au régime de Netanyahu.
Terra Eretz n’en est pas à son premier épisode dans l’espace public. Il y a quelques mois, David Guiraud, député La France Insoumise, avait cru bon de demander purement et simplement la dissolution de l’association. Une demande qui, si elle avait été suivie d’effet, aurait constitué une atteinte majeure à la liberté d’association — l’un des piliers fondamentaux de notre démocratie, garanti par la loi de 1901. David Guiraud s’est excusé. Il a reconnu son erreur. Cette autocorrection publique est en elle-même
un geste démocratique, et il faut lui rendre cette justice. Mais elle révèle aussi quelque chose sur la nature du débat politique contemporain autour de ces questions: les mots sont lâchés trop vite, les demandes sont formulées sans mesure des conséquences, et les associations -les personnes — qui en font les frais doivent, elles, vivre avec les effets concrets de ces dérapages même après les excuses.
Alors, comment définir Terra Eretz Corsica? Evidemment, cela déplaira peut-être à la LDH, c’est une association, comme toutes les autres, qui s’occupe d’honorer son
identité en organisant des conférences pour « faire découvrir au public corse la réalité de la vie en Israël ». Elle cherche à valoriser “la richesse culturelle et humaine de la Corse » auprès de ses interlocuteurs. Elle crée des liens entre des personnes que rapproche un
attachement commun à deux terres méditerranéennes, avec leurs hitoires, leurs identités, leurs complexités. Soutenir Israël — sa culture, son existence, son droit à la sécurité — ne revient pas à soutenir chaque décision de son gouvernement actuel. Cette distinction élémentaire, pourtant, semble parfois se perdre dans les débats les plus passionnés.
L’association, dans sa réponse au communiqué de la LDH, formule cette question avec une clarté méritant d’être entendue: « Nous reproche-t-on l’exercice de la liberté de culte en Corse? Notre attachement à Israël? Ou s’agit-il d’un amalgame délibéré?”
On s’étonne ainsi de la reaction de la Ligue des droits de l’Homme dont l’histoire est grande sur plus d’un siècle. Née de l’affaire Dreyfus — un épisode qui devrait constamment rappeler à ses membres ce que signifie la stigmatisation d’un groupe sur la base de suspicions non étayées — elle a joué un rôle déterminant dans la construction de l’État de droit.
Dans la conviction que la démocratie se construit dans le débat, et que le débat ne peut être fécond que s’il respecte les droit de ceux qu’il met en cause
Y. C.

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