VUILE JOOD. L’Humeur du jour de Jacques Frojmovics

VUILE JOOD

Décor : 

1956

Kievitstraat, cœur du petit monde juif anversois, avec ses relents de fumée de charbon, l’odeur aigrelette du bortsch, ses arrière-cours sombres et ses silhouettes en noir se rendant au schtibl. Cette même ambiance, parfois carrément misérable d’avant-guerre, bien décrite par la sœur de Isaac Bashevis Singer, Sarah Kreitman dans le roman autobiographique « Deborah ».

Je rejoignais mes trois copains hassidim de Belz, ainsi que quelques autres gamins « gentils » du quartier. Avec trois bouts de ficelle et beaucoup d’imagination, nous faisions les quatre cents coups dans la rue. On se dispute parfois bien sûr, mais rien ne dépasse les lois immuables de l’enfance.

Et puis un jour, fatalement, cela arriva.

Un des petits non-Juifs se met à hurler :

« Espèce de sale juif ! »

En patois flamand : « vuile jood ».

Là-dessus, mon petit copain Belzer, sans se démonter, lui répond du tac au tac :

« Ikh veys az ikh bin a voiler Yid, un di vest brennen in gehenem ».

Traduction libre :

« Je sais que je suis un juif gentil, et toi  par contre, tu brûleras en enfer ».

Là dessus, nous, les petits juifs, éclatâmes de rire.

Car le miracle involontaire voulait que « vuile jood » — « sale juif » en dialecte anversois — sonne presque comme « voiler Yid » en yiddish : « gentil juif ».

L’insulte se transforme en compliment.

Fast forward.

2016

Bien avant le 7 octobre, avant que le monde ne perde officiellement la tête.

Notre fille venait de faire son alya. Et voilà qu’une connaissance de ma tendre épouse, solidement installée dans les confortables certitudes de la gauche prolétarienne, lâche en apprenant la nouvelle :

« Ah… elle est partie à Gaza, évidemment ».

Sous-entendu limpide :

une personne saine d’esprit, correctement alignée du bon côté de l’Histoire, ne pouvait décemment pas avoir une fille rejoignant ces affreux colonisateurs blancs.

Même réflexe.

Même besoin presque physique de replacer le Juif du mauvais côté du miroir moral.

Sauf qu’autrefois, au moins, nous savions.

Nous connaissions ce vieux phénomène millénaire. Nous savions d’où pouvait venir le coup.

Aujourd’hui, les visages ont changé.

Les mots aussi.

Et nous également.

Reste peut-être à retrouver l’intelligence des petits Belzers de la Kievitstraat :

transformer l’insulte en éclat de rire.

Résilience.

© Jacques Frojmovics


Jacques Frojmovics (né en 1952) témoigne de ce qui est …

Pour aller plus loin:

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