𝐈slam Violence et Angoisse. Par Marc Reisinger

Les droits humains fondamentaux – libertĂ©, Ă©galitĂ©, dignitĂ©, vĂ©ritĂ© –restent largement entravĂ©s par de vieilles habitudes qu’on peut qualifier de « tribales », consistant Ă  traiter une partie de l’humanitĂ© comme non-humaine.

L’illustration la plus rĂ©cente en est le massacre du 7 Octobre en IsraĂ«l : 1.200 tuĂ©s, viols, tortures, mutilations, otages tuĂ©s ou enterrĂ©s pendant des mois. Barbarie aggravĂ©e par la prĂ©cipitation de l’opinion occidentale Ă  en rejeter la faute sur IsraĂ«l, accusĂ© de tous les crimes.

Ce qui m’intĂ©resse ici est la source psychologique de cette dĂ©shumanisation. D’oĂč vient le plaisir qui l’accompagne, visible dans les vidĂ©os des participants au massacre, et partagĂ© par des « propalestiniens » jubilant devant « la dĂ©rouillĂ©e » imposĂ©e aux IsraĂ©liens – comme le dit Ă©lĂ©gamment Josy DubiĂ©, ancien journaliste vedette de la RTBF. Loin de susciter le dĂ©goĂ»t, cette sauvagerie a suscitĂ© un vague d’antijudaĂŻsme. Jamais on n’a vu autant de foulards palestiniens en Europe que depuis le 7 Octobre. 

L’explication fondamentale de ce plaisir est le soulagement de l’angoisse. ConsidĂ©rer l’humanitĂ© comme un tout est un acte de maturitĂ© amenant l’Homme Ă  se retrouver paradoxalement seul au sein de l’univers, face au vide et Ă  la mort. Sentiments que nous cherchons Ă  fuir, comme Pascal le notait en disant que l’angoisse naĂźt de la conscience de notre condition mortelle, dont le « divertissement » de la guerre nous dĂ©tourne momentanĂ©ment. 

Un ennemi en temps de guerre, un bouc-Ă©missaire en temps de paix, permettent d’oublier notre solitude d’humains. Pendant que nous maltraitons ou tuons l’autre, nous oublions temporairement notre dĂ©rĂ©liction et notre propre mort. C’est le ressort profond du racisme et des gĂ©nocides, plus important que le pillage des populations maltraitĂ©es.

Fuite dans l’au-delà

Pour revenir au 7 octobre 2023, le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral des Nations Unies Antonio Gutteres rappelait qu’il n’est « pas survenu dans un vide ». L’Histoire montre en effet que ce massacre s’inscrit dans une suite de pogromes commis au cours des siĂšcles par des musulmans contre les juifs et les chrĂ©tiens (mĂȘme si ce n’est pas exactement Ă  cela que pensait Gutteres). Ce qui amĂšne Ă  interroger le lien entre la violence, l’islam et l’évitement de l’angoisse. 

Pascal considĂ©rait que le remĂšde Ă  l’angoisse est la foi. Au milieu des souffrances terrestres le croyant sait que sa vraie patrie est ailleurs et que la mort n’est pas une fin absolue. Les trois religions monothĂ©istes — judaĂŻsme, christianisme et islam — croient en une vie aprĂšs la mort. Elles partagent l’idĂ©e que l’ñme (ou l’esprit) survit au corps physique, qu’il existe un jugement divin basĂ© sur les actions et la foi durant la vie terrestre, et que l’au-delĂ  implique une forme de rĂ©compense ou de punition.

Le judaĂŻsme met plus l’accent sur la vie prĂ©sente, tandis que christianisme et islam accordent une place plus centrale Ă  l’au-delĂ  individuel. C’est dans l’islam que la vie aprĂšs la mort occupe la place la plus importante et apparaĂźt comme le but ultime de la vie terrestre.

Le Jour du Jugement, les humains ressusciteront corporellement. Allah jugera selon la foi, les intentions et les bonnes actions. Certains iront au Paradis, d’autres en Enfer. Les descriptions des plaisirs sensoriels du Paradis et des souffrances intenses de l’Enfer sont trĂšs vives dans le Coran. Le paradis est le lieu de la vraie vie, la compensation des manques et angoisses ressentie sur Terre. 

La vie aprĂšs la mort est d’autant plus valorisĂ©e que l’angoisse est refoulĂ©e. L’islam dĂ©valorise la vie terrestre et l’individu. La communautĂ© islamique, « Oumma » – terme dĂ©rivĂ© du mot « mĂšre » – est une matrice gĂ©ante dont on ne peut s’échapper. Pas question de renoncer Ă  ĂȘtre musulman ou, par exemple, de manger en public pendant le Ramadan. L’apostasie est punie de mort. Quant aux non-musulmans, ils sont destinĂ©s Ă  passer sous juridiction islamique soit par la guerre soit par conversion. 

Cette communautĂ© musulmane parfaite n’est Ă©videmment qu’une illusion, qui n’efface pas les particularitĂ©s et les tensions individuelles. D’oĂč la nĂ©cessitĂ© d’un bouc Ă©missaire sur lequel rejeter un maximum de fautes.

Celui-ci est signalĂ© dĂšs la premiĂšre sourate du Coran : « Guide-nous dans le droit chemin, le chemin de ceux que Tu as comblĂ©s de faveurs, non pas de ceux qui ont encouru Ta colĂšre, ni des Ă©garĂ©s. » Les premiers sont les juifs, les seconds les chrĂ©tiens. Les non-musulmans, tolĂ©rĂ©s jusqu’à l’heure du Jugement, sont soumis Ă  la loi islamique (sharia) et « protĂ©gĂ©s » (« dhimmis »), mais pas considĂ©rĂ©s comme des citoyens Ă  part entiĂšre. A la fin des temps ils seront Ă©liminĂ©s : « L’heure du jugement n’arrivera pas tant que vous n’aurez pas combattu les Juifs et Ă  tel point que la pierre, derriĂšre laquelle s’abritera un Juif, dira : Musulman ! voilĂ  un Juif derriĂšre moi, tue-le ! » (Livre El-Bokhari, livre le plus authentique aprĂšs le Coran).

Frustrations d’ici-bas

Les tensions en Palestine entre Juifs et Arabes sont devenues les plus vives lorsque l’Empire ottoman, qui occupait la rĂ©gion, a abrogĂ© le statut de « dhimmis » des Juifs vers 1850. La crĂ©ation d’IsraĂ«l un siĂšcle plus tard est considĂ©rĂ©e comme un « cancer plantĂ© dans l’Oumma », comme le disait clairement Ahmed Yassine, fondateur du Hamas.

Telle est la vĂ©ritable origine du conflit israĂ©lo-palestinien, qui rĂ©sulte d’une haine tribale et non l’inverse. Pour ceux qui sont pressĂ©s de fuir les frustrations de la vie terrestre, le combat contre les non-musulmans reste un moyen accĂ©lĂ©rĂ© d’entrĂ©e au paradis : « Qu’ils combattent dans le sentier de Dieu, ceux qui troquent la vie prĂ©sente contre la vie future. Et quiconque combat dans le sentier de Dieu, tuĂ© ou vainqueur, Nous lui donnerons bientĂŽt une Ă©norme rĂ©compense. » (Coran, Sourate 4, verset 74). La forme la plus radicale du martyre s’exprimant dans les attentats-suicides.

La vision europĂ©enne dominante du conflit israĂ©lo-arabe interprĂšte toutes les actions d’IsraĂ«l comme celles d’une « puissance malĂ©fique » tout en minimisant la nocivitĂ© de l’islamisme. 

Francesca Albanese, rapporteuse spĂ©ciale de l’ONU, parle d’IsraĂ«l comme « l’ennemi commun de l’humanitĂ© » et relaie un tweet dĂ©crivant IsraĂ«l comme « l’incarnation du mal ». Pour Rima Hassan : « En dehors de la pensĂ©e hĂ©gĂ©monique occidentale, personne ne considĂšre le 7 octobre comme un acte de terrorisme ». Pedro Sanchez, Premier ministre espagnol, qualifie Gaza de « plus grand gĂ©nocide de ce siĂšcle ». Reflets inquiĂ©tants des frustrations d’une Europe en dĂ©route Ă©conomique et morale
‌‌

© Marc Reisinger

Marc Reisinger est psychiatre et anthropologue. Il est notamment l’auteur de « Lacan l’Insondable » ou « OpĂ©ration Merah »

Suivez-nous et partagez

RSS
Twitter
Visit Us
Follow Me

Soyez le premier Ă  commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*