Il y a désormais en France un islamisme qui n’a plus besoin de bombes pour imposer sa présence. Il flotte dans l’air des villes, dans les collèges, les centres commerciaux, les réseaux sociaux, les conversations ordinaires ; il s’insinue dans les gestes les plus quotidiens, dans les regards, dans les séparations invisibles qui organisent peu à peu l’existence commune. Un islamisme d’atmosphère. Non pas encore partout la terreur, mais déjà le climat mental qui la rend pensable. Non pas toujours le jihad, mais la lente préparation affective, morale et imaginaire à la possibilité du jihad.
La France, vieille nation épuisée par le doute qu’elle porte sur elle-même, ne veut pas voir ce phénomène autrement que sous l’angle rassurant de la diversité culturelle ou de la liberté religieuse. Pourtant quelque chose a changé. Une religiosité neuve, souvent plus dure que celle des parents immigrés eux-mêmes, s’est installée parmi une partie de la jeunesse musulmane, qu’elle soit née dans les banlieues françaises ou convertie à cette identité de rupture. Chez beaucoup de jeunes garçons et de jeunes filles, le monde se réorganise autour d’un partage absolu : le halal et le haram, le pur et l’impur, le permis et l’interdit, les élus et les damnés. Ce dualisme ne concerne pas seulement la nourriture ou les vêtements : il structure les amitiés, les désirs, les loisirs, les rapports entre hommes et femmes, jusqu’à la manière d’interpréter l’histoire et la politique mondiale.
Ainsi naît une contre-société morale qui n’a plus besoin de proclamer ouvertement sa haine de l’Occident pour en préparer déjà le rejet. La France devient alors non plus une patrie, mais un territoire provisoire, toléré tant qu’il permet de vivre matériellement ; jamais aimé, rarement habité intérieurement. Beaucoup de ces jeunes vivent dans une séparation psychique permanente : physiquement ici, imaginairement ailleurs, dans une communauté abstraite, blessée, mythifiée, appelée la oumma.
C’est dans cette logique que la question palestinienne occupe une place centrale. Non comme tragédie historique complexe — ce qu’elle est aussi — mais comme mythe fondateur d’une conscience victimaire globale. Gaza devient moins un lieu réel qu’un théâtre émotionnel où se rejoue sans cesse la représentation d’un islam humilié par l’Occident. Les morts palestiniens ne sont plus seulement des victimes : ils deviennent les saints d’une religion politique mondiale. Et Israël, dans cette dramaturgie, cesse d’être un État pour devenir une figure métaphysique du mal.
Alors circulent, sur TikTok, Instagram, dans certaines mosquées ou certains salons familiaux, les mêmes récits simplistes, les mêmes fables paranoïaques, les mêmes mensonges gigantesques répétés avec une ferveur quasi liturgique : les Juifs gouverneraient l’Amérique ; les médias occidentaux seraient contrôlés par les sionistes ; chaque attentat islamiste cacherait une manipulation du Mossad ; toute critique de l’islam relèverait d’un complot colonial. Peu importe l’absurdité de ces croyances : elles offrent une cohérence à des existences humiliées, fragmentées, privées d’horizon.
La force de l’islamisme réside précisément dans cette capacité à donner du sens aux humiliations. Il transforme la frustration en noblesse, l’échec en persécution, la haine en devoir moral. Et c’est pourquoi il serait faux de réduire l’islamisme à une simple déviance marginale. Sa puissance ne vient pas de son éloignement de la religion ordinaire, mais au contraire de sa proximité avec certaines formes contemporaines de religiosité musulmane : sacralisation absolue du texte, impossibilité du doute, obsession de la pureté, séparation entre croyants et mécréants, refus viscéral de la critique.
L’islamisme n’invente pas ces éléments : il les radicalise, les politise, les militarise intérieurement.
C’est ce qu’a compris depuis longtemps Ahmad Mansour, lorsqu’il décrit cette mentalité d’assiégés devenue, chez beaucoup de jeunes musulmans européens, une seconde nature. Le monde entier leur apparaît hostile ; chaque difficulté personnelle confirme alors la preuve d’une persécution collective. Cette posture victimaire finit par constituer une identité complète. Être musulman ne signifie plus seulement croire : cela signifie appartenir à un peuple offensé, encerclé, humilié, dont la colère devient légitime.
Dans de nombreuses familles, cette vision s’accompagne d’une pédagogie de la peur : autorité brutale, contrôle moral permanent, culpabilisation du désir, violence verbale ou physique, sexualité enfermée dans le tabou et la honte. Des enfants grandissent ainsi dans la peur du péché, du regard des autres, de Dieu lui-même. Beaucoup développent une personnalité fracturée : faiblesse intérieure profonde masquée par des démonstrations identitaires agressives. La haine de soi se convertit alors en haine du monde.
Or une société occidentale incapable de transmettre quoi que ce soit d’elle-même laisse ces jeunes seuls face à leur rage. L’école ne croit plus en la France ; la culture dominante méprise toute idée d’assimilation ; les élites confondent lucidité et racisme ; les institutions parlent inclusion tandis que les peuples vivent déjà la fragmentation. Dans ce vide spirituel, l’islamisme apporte ce que la République n’ose plus offrir : une appartenance, une hiérarchie morale, une certitude, une transcendance, une fierté.
Dès lors, la violence cesse d’apparaître comme une anomalie. Elle devient une purification. Le terroriste lui-même peut être perçu, dans certains imaginaires souterrains, non comme un criminel mais comme un combattant tragique ayant poussé jusqu’au bout la logique du sacrifice. Même ceux qui condamnent officiellement les attentats entretiennent parfois cette ambiguïté fatale : ils refusent les actes tout en légitimant constamment les causes supposées qui les auraient produits. Israël, l’Amérique, l’Occident, les humiliations coloniales, les discriminations : tout finit par expliquer, donc indirectement excuser.
Cette incapacité à rompre clairement avec le récit victimaire nourrit un climat mental où le jihadisme continue de prospérer silencieusement.
L’islamisme d’atmosphère, c’est cela : non pas seulement quelques fanatiques fichés par la police, mais une imprégnation diffuse des consciences ; une manière d’habiter le monde dans la séparation, le ressentiment et la suspicion ; une contamination affective qui transforme progressivement la coexistence en guerre froide culturelle.
Et la tragédie française est peut-être là : dans l’incapacité de nommer ce qui se passe sans immédiatement sombrer soit dans le déni, soit dans la haine. Car il faudrait pouvoir dire simultanément plusieurs vérités : que la majorité des musulmans ne sont pas des terroristes ; que beaucoup vivent paisiblement ; mais aussi que l’islam contemporain traverse une crise profonde ; qu’une partie de sa pratique actuelle nourrit objectivement des logiques de fermeture ; et que le refus de toute critique au nom de l’antiracisme ouvre un boulevard aux prédicateurs les plus fanatiques.
Une civilisation commence à mourir lorsqu’elle renonce à décrire lucidement les forces qui la traversent. La France contemporaine ressemble souvent à cela : un pays qui sent obscurément le danger, mais qui préfère accuser ceux qui le nomment plutôt que regarder ce danger en face.
Et pourtant, rien n’est irréversible. À condition de retrouver le courage du conflit intellectuel, du débat théologique, de la critique des textes, du refus des mensonges compassionnels. À condition surtout de cesser de considérer toute interrogation sur l’islam comme une faute morale. Car ce n’est pas l’islam qu’il faut craindre ou haïr : c’est la peur de penser qui nous condamne déjà.
© Charles Rojzman

« Dans ce vide spirituel, l’islamisme apporte ce que la République n’ose plus offrir : une appartenance, une hiérarchie morale, une certitude, une transcendance, une fierté. ».
L’ Église également n’ offre plus grand chose. C’ est un problème central pour la société française.