Les Juifs ont-ils un avenir en Europe ? Et les Chrétiens ? La prise de parole de Bat Ye’or au Colloque dub BNVCA (3/6)

Bat Ye’Or. © Alain Azria
Jean-Claude Milner et Bat Ye’Or. © Alain Azria
Yanha Grinshpun, Marie-Laure Brossier, Jean-Claude Milner, Bat Ye’Or, Sydney Touati.© Alain Azria
Guy Attal, Président du BNVCA. © Alain Azria
Guy Attal, Président du BNVCA, Bat Ye’Or, Imam Hassen Chalghoumi. © Alain Azria

Le titre du sujet proposé à nos commentaires comporte une interrogation : la présence juive existera-t-elle encore en Europe ? Autrement dit : y a-t-il aujourd’hui des indices qui permettent d’en douter ? Et cette menace est-elle seulement antijuive ? qu’en est-il de la présence chrétienne puisque le christianisme non seulement est issu du judaïsme, mais s’est proclamé jusqu’en 1948, le Vrai Israël, et s’est construit sur la Bible hébraïque, testament historique, spirituel, juridique, prophétique, philosophique juif présent dans les quatre évangélistes judéens, c’est-à-dire juifs, et surtout dans le message de Jésus, né juif, dans la Judée hébraïque ? C’est cette proximité des deux religions, ce lien pratiquement consanguin, ontologique, que mon éditeur Olivier Véron a fort bien décrit dans son livre, « Ceci est mon sang », qui détermine le sens de l’expression civilisation judéo-chrétienne.   

Je reviendrai plus tard sur l’élément chrétien, et quand à la pérennité juive en Europe, envisager sa fin, renvoie à chercher son origine. Peut-on la dater ? Apparemment pas, mais disons que de façon officielle elle se manifesta par l’envoi à la puissante Rome d’une ambassade judéenne provenant de Juda Macchabé en 160 avant notre ère. Descendant d’une lignée de prêtres, Juda, inquiet des menaces que le puissant empire séleucide faisait peser de la Syrie sur la Judée, demande à Rome si elle serait disposée à la soutenir contre les Séleucides. Rome accueille favorablement cette ambassade, des échanges, des contacts s’établissent au cours des décennies suivantes. C’est dans ces communautés judéennes qu’iront prêcher les premiers chrétiens. Malheureusement on sait comment cela s’est terminé.

En effet, dès le IVe siècle, la christianisation de l’empire gréco-romain païen soulève d’innombrables querelles entre les différentes Eglises schismatiques régionales et contre le peuple juif. Forts de l’appui politique, les Pères de l’Eglise gréco-romaine s’arrogent le droit de décréter qu’elle est la nature du peuple juif, le sens de sa mission et de son destin alors qu’il avait plus de mille ans d’existence déjà. Une nature d’essence satanique lui est attribuée puisqu’il est déicide, concept d’origine païenne. Saint Augustin (354-430) venu tard au christianisme, lui confère une mission qui déterminera le destin juif en chrétienté durant plus d’un millénaire : celui de témoigner de la véracité du christianisme par sa propre destruction, son errance en exil et sa dégradation[1].

Dans le contexte de rivalités religieuses de l’époque, l’Eglise tente d’exclure les Juifs de leurs positions sociales, notamment dans leur pays et leur interdit de se reconstituer en nation. Les discriminations et les opinions criminalisant les Juifs provenant d’évêques et du haut clergé deviennent normatives et sont inscrites dans le droit canon et dans les codes juridiques byzantin des Ve et VIe siècles. L’ensemble de ses prescriptions vise à imposer au peuple juif le destin d’expiation décidé par ceux qui s’acharnaient à le déshumaniser pour se proclamer le Vrai Israël. Il importe de noter ici que la complexité du domaine historique de l’antijudaïsme chrétien émerge et se conceptualise à cette époque. Il s’ancre dans les passions et les interprétations humaines contestables de textes bibliques, culminant dans la Shoah au XXe siècle perpétrée pour supprimer à jamais la résurgence d’un Etat juif souverain dans sa patrie.  

Il fallut attendre le siècle des Lumières et la Révolution française pour voir l’abolition de ces préjugés. L’émancipation des Juifs fut d’abord reconnue par la France puis par les autres Etats chrétiens au 19e siècle. Toutefois cette émancipation ne fut pas approuvée par tous et provoqua une profonde réaction contre le principe d’égalité juridique entre les chrétiens et le peuple « déicide ». Par contre en Angleterre, le mouvement évangélique chrétien représenté par une éminente personnalité, Lord Shaftesbury, militait pour le retour des Juifs dans leur patrie. Aussi, quand son gendre, Lord Palmerston, devint ministre des Affaires étrangères de la reine Victoria, il ouvrit en 1839, le premier consulat européen à Jérusalem, bourgade insignifiante alors, avec mission d’aider les Juifs persécutés par les chrétiens et les musulmans.

La France s’opposa totalement à cette première tentative de réhabiliter les Juifs et de favoriser leur retour dans leur patrie. Le consul Ulysse de Ratti-Menton fomenta en 1840 une accusation de crime rituel perpétrée à Damas par les Juifs de cette ville. Cette accusation avait trois buts, démontrer que la nature satanique des Juifs ne permettait pas qu’ils obtinssent des droits égaux aux chrétiens et aux musulmans dans l’empire ottoman et que toutes velléités de les protéger et de les rassembler dans leur patrie ressortaient d’un dessein diabolique. Celui-ci discréditait leur puissance protectrice, la Grande-Bretagne, grande rivale de la France dans l’empire ottoman déclinant.

De cette affaire qui scandalisa toute l’Europe et même les Etats-Unis, je ne retiendrai que deux éléments : la volonté du consul français d’ériger la France en pouvoir protecteur des musulmans, victimes des manigances diaboliques des dhimmis juifs, et d’unir les deux religions dans un combat commun contre les Juifs.  Dans sa prose virulente, le consul écrivait : « Le peuple juif déicide est l’ennemi irréconciliable des Chrétiens et des musulmans. » [2]

A partir de cette affaire, se constitua en Europe et dans l’empire ottoman, un courant chrétien d’union avec les musulmans contre les Juifs et les sionistes. Ce courant antisioniste islamo-chrétien parrainé par la France, rejeté par beaucoup de chrétiens, traversa les 19e et 20e siècles sous la forme du Nationalisme arabe, idéologie explicitée par le Libanais chrétien Negib Azoury (1873-1916).  Dans son livre Le Réveil de la Nation arabe (1905), Azoury appelle à une union mondiale de toutes les Eglises et des chefs chrétiens avec tous les leaders musulmans contre le sionisme qu’il appelle « le péril juif universel ». Ce militantisme islamo-chrétien se renforce dans les années 1920-1930 en Egypte, Syrie et en Irak, où l’Italie fasciste et le régime nazi financent les mouvements de jeunesse paramilitaires arabes et islamistes. Durant la Deuxième guerre mondiale cette collaboration se maintiendra dans l’axe idéologique et politique de l’extermination des Juifs et de la guerre contre les U.S.A., la Russie et la Grande-Bretagne.

Le fusionnement de l’euro-nazisme et du jihad se manifesta par l’absorption des thèmes haineux nazis dans une forme coranique, s’exprimant dans un langage particulier : le nazi-islamisme[3]. Il fut popularisé dans le monde musulman par Amin al-Husseini, éminent nazi et représentant des Frères Musulmans dans la Palestine mandataire. Incarné aujourd’hui dans sa forme palestiniste, ce mouvement resuscite l’union euro-jihadiste de l’Europe du IIIe Reich où s’effectua la déshumanisation des Juifs et leur génocide. Aujourd’hui c’est ce mouvement palestiniste qui rassemble l’idéologie exterminatrice nazie et le jihad génocidaire comme au siècle dernier, qui menace l’existence juive en Europe.

Mais qu’en est-il de la présence chrétienne ? je noterai deux éléments intrinsèques à ce domaine.        

Ces lois chrétiennes anti-juives du haut Moyen Age, furent après la conquête arabe des pays chrétiens absorbées par le système juridique islamique. Reformulées par des hadiths, elles s’expriment avec une plus grande sévérité que l’original car infléchies par l’optique du jihad, guerre d’éradication du monde infidèle. Ces lois chrétiennes islamisées, aggravées par d’autres apports, constituèrent la matière juridique de la dhimmitude, c’est-à-dire un assujettissement dans le long terme, après les démantèlements militaires des conquêtes : massacres, déportations, esclavages. Comme l’islam attribue aux chrétiens et aux juifs un statut juridique identique, il s’ensuit que le soutien européen au jihad contre Israël renforce pour les mêmes motifs, la destruction de l’Europe.

En effet, le jihad combat Israël car il ne reconnaît pas la véracité de la bible. L’histoire biblique ou certains de ses thèmes sont reproduits dans le Coran sous une forme islamisée. Tous les personnages bibliques cités sont des prophètes musulmans y compris les évangélistes et Jésus, remplacé par un personnage Issa. La mission d’Issa à la fin des temps est de supprimer tous les fidèles du Jésus juif et tous les non-musulmans.

Autrement dit, le mouvement chrétien antisioniste s’est allié avec un mouvement qui combat les fondements même de sa foi et de ses valeurs civilisationnelles. Car on ne peut ôter du christianisme l’ensemble de la bible hébraïque qui fait partie de son patrimoine religieux et en constitue le socle. L’union islamo-chrétienne antisioniste a pris diverses formes au cours de deux siècles, mais elle n’a pu empêcher la restauration de l’Etat d’Israël. L’antisionisme chrétien divise profondément la chrétienté encore aujourd’hui. Malgré la Shoah, malgré l’Aggiornamento du Vatican et les déclarations du Concile Vatican II au début des années 1960, la politique anti-israélienne a reconstitué sa toile dès 1969, sous la forme actuelle du palestinisme couvrant l’Europe et les pays arabes[4].

A partir de 1973 cette politique s’est construite sur des bases favorisant la fusion islamo-européenne dans tous les domaines. Cette immense construction politique, énergétique, économique parrainée conjointement par le président de la Commission européenne et le secrétaire général de la Ligue arabe ou de l’Organisation de la Conférence/Coopération Islamique (OCI), s’est entièrement fondée sur la reconnaissance d’Arafat et de la légitimité de l’Organisation de « libération » de la Palestine, c’est-à-dire de la destruction d’Israël.

Ceci est confirmé par un document provenant du Département d’Etat américain daté de septembre 1974 et relatant une réunion à Cordoue rassemblant des personnalités politiques européennes et de hauts dignitaires de l’Eglise avec leurs homologues musulmans. Cette conférence envisageait une grande alliance islamo-chrétienne dans tous les domaines scellée par le soutien européen total aux objectifs arabes et palestiniens. Le but visait l’éradication de l’Etat d’Israël et la restauration de cette parfaite entente dont l’Andalousie fut le modèle[5]. Or des historiens espagnols tels Serafin Fanjul et Dario Fernandez-Morera nous démontrent que « ce vivre ensemble » et cette tolérance idyllique constituent un mythe et un monstrueux mensonge historique occultant le jihad permanent et l’intolérance de la dhimmitude. Il s’ensuit que toute la construction européenne de fusion avec l’islam et d’immigration portes ouvertes, s’est édifiée sur de fausses prémisses.

Les conséquences de cette politique nous les voyons : le jihad et la dhimmitude furent chassés de l’histoire et de la mémoire d’un continent devenu volontairement aphasique. L’immigration portes-ouvertes a apporté au cœur de l’Europe le terrorisme du jihad, l’auto-censure, la peur, l’insécurité, les punitions pour blasphème, et le mépris pour les lois des infidèles et leur culture assimilées à la jahiliya, temps de l’ignorance.Bref,les mœurs de la dhimmitude.C’est pourquoi je pense que la présence chrétienne en Europe est autant menacée que celle des juifs par les principes du jihad et de la dhimmitude qui enferment les deux religions dans le même statut juridique.

Ce remplacement du christianisme par l’islam me semble illustré par la photo du pape François se recueillant devant une crèche représentant Issa, le Jésus musulman portant les symboles de la destruction de l’Etat d’Israël et des fondements civilisationnels bibliques, y compris le christianisme.

Les historiens qui auront le courage d’étudier les processus d’autodestruction d’un continent trouveront des informations complémentaires dans des sources arabes et américaines qui n’ont pas été encore exploitées.                     

© Bat Ye’Or


Notes

[1] Bernhard Blumenkrantz, « Augustin et les Juifs, Augustin et le judaïsme » in Recherches Augustiniennes et Patristiques, vol.1, janvier 1958, p. 225-241.

[2] Voir le journal marseillais Sud, 5 mars 1840 et Achille Laurent, Relations Historiques des Affaires de Syrie depuis 1840 jusqu’en 1842, vol. 2, Paris, 1846, pp. 349-60. 

[3] Voir à ce sujet les études spécialisées de Jeffrey Herf, Matthias Küntzel et David Motadel.

[4] Voir les Résolutions de la Seconde Conférence Internationale de soutien aux peuples arabes, tenue au Caire, 25-28 janvier 1969, qui rassembla des centaines de délégués venus de trente-sept pays et de quinze organisations internationales.

[5] https://web.archive.org/web/20120710050744if_/http://aad.archives.gov:80/aad/createpdf?rid=136041&dt=2474&dl=1345


Suivez-nous et partagez

RSS
Twitter
Visit Us
Follow Me

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*