
L’archevêque de Pella Philoumenos tient une croix lors de la procession chrétienne du Vendredi saint dans la Vieille Ville de Jérusalem, le 10 avril 2026. Florion Goga / REUTERS
Une semaine après l’attaque contre une religieuse française, Israël minimise l’ampleur du phénomène pour rassurer les évangéliques américains.
ll est un peu avant 18 heures mardi 28 avril quand la sœur M. de l’ordre des Dominicains franchit le portail de l’abbaye bénédictine de la Dormition sur le mont Sion. Sur la vidéo de surveillance, elle s’éloigne, longeant la muraille sud de la Vieille Ville, quand soudain un piéton surgit à toute allure, pour percuter violemment la religieuse et la projeter à terre. L’homme s’éloigne, puis se ravise. Il se précipite à nouveau sur sa victime et lui assène un coup de pied au visage, alors qu’elle est encore au sol. « Par chance, le pire a été évité et la sœur n’a été que légèrement blessée, mais elle reste très choquée », a réagi le frère Olivier Poquillon, directeur de l’École Biblique de Jérusalem (EBAF), où la religieuse était chercheuse.
La scène a suscité l’émoi en France et à l’étranger, et elle embarrasse Israël, qui se présente volontiers comme le pays le plus sûr pour les chrétiens du Moyen-Orient. Le consulat général de France à Jérusalem a « fermement » condamné cette agression, demandant que son auteur « soit traduit en justice pour cet acte et que justice soit rendue ».
De plus en plus isolé sur la scène internationale, Israël sait qu’une partie de l’opinion publique de nombreux pays est plus encline à s’émouvoir du sort réservé aux minorités chrétiennes qu’à celui des Palestiniens musulmans, massacrés à Gaza, au Liban ou en Cisjordanie. Or les actes hostiles aux chrétiens ont explosé à Jérusalem, selon les données du Rossing Center, qui note que les agressions (crachats, insultes, voire coups) se déroulent de plus en plus ouvertement. « Ces incidents sont humiliants, épuisants, et font sentir aux chrétiens qu’ils sont menacés et indésirables dans leur propre foyer », note le rapport du Rossing Center. Déjà l’opinion internationale s’était émue quelques jours plus tôt d’une photo d’un soldat israélien tentant de décapiter une statue de Jésus dans une zone occupée du Liban. Le 29 mars, la police israélienne avait empêché le Patriarche latin de Jérusalem d’entrer dans l’église du SaintSépulcre pour célébrer la messe du dimanche des Rameaux.
« On sent une certaine fébrilité. C’est une publicité dont Israël n’a pas besoin, surtout en ce moment », confie au Figaro une source diplomatique européenne. « Israël fait face à une érosion du soutien international, même chez les républicains américains. Le pays veut absolument ménager l’électorat évangélique, sensible à la question des chrétiens d’Orient », ajoute la source.
Les autorités israéliennes ont immédiatement condamné l’agression de la sœur M. Un suspect de 36 ans, présenté comme mentalement déséquilibré, a rapidement été arrêté, et la vidéo de son arrestation a été diffusée. « Israël demeure fermement engagé à protéger la liberté de religion et de culte pour toutes les confessions », a déclaré Gideon Saar, le ministre des Affaires étrangères israélien sur X. Quelques jours plus tôt, le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, s’affichait dans une vidéo auprès de soldats chrétiens de Tsahal. « Israël est le seul pays du Moyen-Orient où la communauté chrétienne prospère, croît et s’épanouit », assurait-il. Le 23 avril, l’État hébreu a nommé un envoyé spécial auprès du monde chrétien, dans une tentative assumée de réparer des relations abîmées.
Seulement, à l’ombre des murailles de la Vieille Ville de Jérusalem, les religieux chrétiens s’inquiètent de l’évolution de la situation. « Les chrétiens de Jérusalem ont toujours été victimes de vexations de la part des extrémistes juifs, mais ces dernières années, cette violence a franchi un palier », soupire l’abbé Nikodemus, supérieur du couvent bénédictin de la Dormition, d’où la sœur M. sortait le jour de son agression.
Ces dernières années, les frères bénédictins ont cessé de porter plainte. « J’ai une communauté à gérer, j’ai autre chose à faire que de passer huit heures dans un commissariat pour qu’aucune sanction ne soit prononcée ensuite », lâche le père Nikodemus. À quelques centaines de mètres de la Dormition, le père Aghan Gogchyan, chancelier du patriarcat arménien, travaille pour sa part à durcir les peines contre les agresseurs. Il s’est rendu en 2025 à la Knesset, le parlement israélien, afin de présenter des pistes de législation possibles. « Nous voulons des peines graduelles, qui commenceraient par des amendes jusqu’à de la prison pour les faits les plus graves », présente-t-il.
À Jérusalem, certains religieux chrétiens se résignent à raser les murs. « Après la messe, mardi (jour de l’agression de la sœur M.), j’ai recommandé à mes frères et sœurs la prudence », avoue le père Jean-Luc Eckert, supérieur de la communauté assomptionniste, qui gère Saint-Pierre en Gallicante, sur le versant nord du mont Sion, où Pierre renia le Christ par trois fois. « Nous évitons de porter la croix dans la Vieille Ville et, autant que possible, nous évitons le quartier juif pour nous rendre au Saint-Sépulcre (lieu de la crucifixion et de la résurrection du Christ, selon la tradition chrétienne, NDLR) », déplore-t-il.
Tous les religieux interrogés situent la bascule en 2023, quand des ministres suprémacistes juifs rejoignent le gouvernement et que le traumatisme du 7 Octobre libère les discours les plus extrêmes. « Pour autant, il y a toujours eu des agressions. En 2015, notre prieuré de Tabgha (sur le lac de Tibériade, NDLR) avait par exemple été attaqué par des extrémistes juifs », se souvient le père Nikodemus. « Nous avions porté plainte, et les assaillants avaient été défendus par un avocat du nom d’Itamar Ben Gvir (devenu le dirigeant du parti d’extrême droite Force juive et ministre, NDLR). Vous n’imaginez pas le degré de violence et de haine envers les chrétiens qu’il a pu proférer pendant l’audience. Aujourd’hui cet homme condamné à de multiples reprises pour incitation à la haine, est le ministre de la Sécurité nationale, le chef de la police censé nous protéger », ajoute-t-il.
La hausse des violences contre les chrétiens traduit une désinhibition des discours messianiques les plus virulents, imprégnée d’un suprémacisme juif qui rejette toute présence non-juive en Terre sainte. « Régulièrement, nous retrouvons des inscriptions sur les murs appelant au meurtre des goyim (des non-juifs, NDLR) », se désespère le père Aghan, de la communauté arménienne. L’enquête du Rossing Center conduite en septembre 2025 auprès de la population juive israélienne révèle l’ampleur du malaise : 19 % des ultraorthodoxes se disent favorables au fait de cracher sur les chrétiens – et parmi ces 19 %, 12 % admettent l’avoir fait. 25 % des sondés estiment que l’État devrait encourager l’émigration des chrétiens arabes, un chiffre qui grimpe à 59 % chez les haredim. Parmi les 18-34 ans, quelque 61 % considèrent que Jérusalem a une importance pour le monde chrétien.
Dans ces sphères, le fanatisme religieux se mêle au nationalisme le plus virulent. Et si la terre d’Israël est considérée comme sacrée dans son ensemble, certains lieux sont particulièrement sensibles. Le mont Sion, parce qu’il abriterait la tombe supposée de David – une affirmation largement rejetée par la communauté scientifique - est l’objet d’une pression particulièrement virulente de la part de ces groupes religieux nationalistes juifs. « Chaque samedi soir, après le shabbat (repos hebdomadaire dans la religion juive, NDLR), le quartier est envahi de groupes, pour certains venus des colonies de Cisjordanie. Ils occupent l’espace et vont même jusqu’à nous insulter, dans nos jardins, depuis les toits des bâtiments alentour », confie un moine du quartier.
Dans sa communication, le gouvernement israélien tente de présenter chaque incident comme un acte isolé, commis par un déséquilibré, quand le phénomène relève d’une tendance profonde au sein de la société israélienne. « Ces actes s’inscrivent dans un contexte global d’extrême violence qui dépasse largement la seule communauté chrétienne. En Israël, on perçoit un rejet croissant de l’autre, alimenté par une politique fortement marquée par l’ethnocentrisme et le nationalisme », dénonce le père Neuhaus, un jésuite israélien converti au christianisme.
© Stanislas Poyet
Correspondant à Jérusalem @lefigaro

Très grave.
On s’interroge de la diffusion de cet article dans TJ sans qu’il y soit apporté la moindre contradiction .
Le droit de réponse existe t il encore ? Il est trop aisé d’écrire 3 mots dans un commentaire pour s’insurger.
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