Ces visages-là. Ce n’est pas « leur » famille. C’est la nôtre.
Ce ne sont jamais des visages étrangers. C’est toujours une partie de nous qui disparaît.
Quatre visages. Rien d’exceptionnel — sinon cette évidence troublante : nous les connaissons déjà. C’est que dans le deuil israélien, aucune mort n’est distante: chaque image traverse, identifie, atteint. Parce qu’au fond, il n’y a jamais « eux ». Seulement « nous ». Dans le deuil israélien, on ne regarde pas : on reconnaît, et à travers des visages ordinaires, c’est une structure qui se révèle : celle d’un peuple où chaque disparition engage immédiatement tous les autres.
Le problème avec cette image, c’est que tous nous la connaissons déjà.
Regardez-les. Quatre visages. Un père. Une mère. Un fils. Une jeune femme. Ils sont là, simplement, réunis. Ils ne posent pas vraiment. Ils existent ensemble. Rien d’exceptionnel, et pourtant, tout vacille déjà. Déjà, quelque chose se fissure. Parce que vous les reconnaissez : cette évidence tranquille d’une famille qui se tient, qui se prolonge, qui ne doute pas encore d’elle-même : nous avons la même. Nous ne sommes pas en train de regarder une famille. Nous sommes en train de reconnaître la nôtre. Comme lorsque les visages de Shiri, Arié et Kfir repassaient sous nos yeux. Ou ceux de chaque soldat tombé au combat. Ils étaient ceux de nos enfants. Chaque fois. Douloureusement. C’est quoi, nous disions-nous. C’est quoi ce regard magnifique, toujours. C’est quoi, cette impression douloureuse qui s’impose : je les connais. Pas eux précisément. Mais eux en moi. C’est quoi cette évidence simple : être ensemble, sans savoir encore que la foudre va tomber.
Tous nous l’avons, cette même image. Chez nous, dans un cadre posé sur le meuble, là, à droite. Ou dans notre smartphone. Sous une autre lumière. Avec d’autres prénoms. Or. Arie. Esther. Nordia. Zvi. Mais c’est la même. Vérifiez. Vous verrez : ils sont, ces quatre, un fragment de notre propre maison.
Et c’est exactement là qu’il commence, le deuil juif. Le deuil israélien. Pas dans les mots. Pas dans les chiffres.
Ah je vous entends déjà dire : « Mais quoi. Toujours à pleurnicher. Ils n’en ont pas pléthore, des morts. Au vu des circonstances ».
C’est pourtant exactement là qu’il commence, le deuil juif. Le deuil israélien. À cette seconde précise où l’image cesse d’être extérieure. Où elle entre en nous. Chez nous. À la maison. Ici, la mort ne se regarde pas, elle s’identifie. Elle nous concerne. Le deuil juif est un deuil sans anonymat. Chaque visage appelle un autre visage, chaque nom réveille d’autres noms, chaque disparition s’inscrit dans une chaîne qui ne cesse jamais de se tendre.
Rien à voir avec quelque chose de l’ordre de l’empathie. Il irait plutôt d’une structure. C’est que dans ce peuple, dans mon peuple, il n’y a pas de séparation nette. Ni de distance suffisante. C’est comme si chaque famille contenait toutes les autres. Comme si chaque table était reliée à toutes les tables. Rappelez-vous : celles de la Place des otages. Ces sièges vides. Qui nous perçaient le cœur.
Voilà : une image circule et emporte tout avec elle. Ce père ? Il est le vôtre. Cette mère, pareil.
Ce fils qui rit encore est mon enfant. Cette jeune femme est celle qui ouvre l’avenir. Qui donnera demain un enfant à mon garçon.
C’est que soudain, il n’y a plus d’écran. C’est que le deuil israélien n’est pas une information. Effraction majeure, violente, il entre avec fracas. Il s’installe. Il ne repart pas. Jamais. Jamais il n’a été étranger. Le deuil juif, le deuil israélien, commence ici : dans cette reconnaissance brutale.
Pas « eux ». « Nous ». Pas une histoire. Une correspondance. On ne regarde pas cette image: on la reconnaît. Et dès qu’on la reconnaît, il est trop tard.
Non ce n’est pas la tragédie qui ici bouleverse. C’est son pendant : cette odieuse, cette terrifiante banalité.
Si seulement ils étaient, ces visages, « extraordinaires », et que nous avions pu les tenir à distance. Les classer. Les commenter. Les regarder comme on regarderait une tragédie qui ne nous appartiendrait pas.
Mais ils sont interchangeables. Reproductibles. Ils sont « nous ». Et sans doute est-ce la raison de cette douleur indicible. Qui ne s’explique pas. Qui se propage. Silencieusement. Implacablement. Reconnaissance douloureuse. Comme si, à travers eux, une ligne invisible venait d’être touchée en nous. Comme si cette image ne venait pas de l’extérieur, mais remontait de notre propre mémoire.
Cette mort, je la sais : elle ne passera pas. Elle s’ajoutera. Elle s’accumulera. Et c’est ainsi que se formera ce deuil particulier : ce deuil où personne n’est jamais vraiment « à côté ». On ne se dit pas : « Ils ». On murmure, en larmes : « Nous ». « Vous » ne pouvez pas comprendre.
Regardez-les encore. Ils sont paisibles. Presque lumineux. Exactement là où toute vie devrait rester. Et c’est pour cela qu’ils sont insoutenables. Parce qu’ils ne sont pas une exception. Ils sont une preuve. La preuve fragile de ce que nous sommes : un peuple où chaque visage ressemble à un autre.
Ce ne sont jamais des visages étrangers. C’est toujours une partie de nous qui disparaît. Parce que ce pays n’est pas seulement un territoire: c’est un espace de correspondances humaines où chaque perte résonne dans une infinité de vies.

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