Ce que l’Espagne doit aux Juifs. Par Paul Germon

CE QUE L’ESPAGNE DOIT AUX JUIFS
— Et le mythe qu’elle leur doit aussi

Il y a des dettes qu’on honore, et d’autres qu’on dissimule sous un joli nom. L’Espagne a longtemps pratiqué la seconde option. La convivencia — ce vocable magique qui fait rêver les colloques et remplit les guides touristiques — est devenue le grand alibi d’une histoire autrement plus sombre. Trois religions, un même soleil andalou, la paix des savants. Belle image. Image suffisamment incomplète pour en être mensongère.
Commençons par là : la dette est réelle. Elle est immense. Et c’est précisément pourquoi elle mérite mieux que le roman.

La dette — et elle est considérable
Sans les juifs d’Espagne, l’Europe médiévale n’aurait pas Aristote. Pas si tôt, en tout cas. Ce sont les traducteurs judéo-arabes de Tolède — l’école des traducteurs, scriptorium unique au monde — qui ont transmis au monde latin la philosophie grecque, filtrée par l’islam savant. Ils ont fait le pont entre deux civilisations qui ne se lisaient pas. Sans ce pont, le scholastique Albert le Grand n’aurait pas eu de matière, et Thomas d’Aquin aurait peut-être écrit autre chose.
Maïmonide, né à Cordoue en 1138, pense en arabe et en hébreu ce que l’Europe va lire en latin. Ibn Gabirol, philosophe et poète, a nourri le néoplatonisme chrétien à son insu — son Fons Vitae a circulé des siècles durant sous un nom latin, sans que personne ne sache qu’il venait d’un juif andalou. Juda Halévi, Samuel ibn Nagrela, Salomon ibn Adret : une constellation intellectuelle dont l’Espagne porte encore les traces dans sa propre langue, sa propre culture, souvent sans le savoir.
En médecine, en astronomie, en cartographie, les juifs ibériques ont occupé des positions irremplaçables. Isaac Abravanel finançait la guerre de Grenade — c’est l’argent d’un juif qui a permis aux Rois catholiques de chasser le dernier émirat musulman et de compléter la Reconquista. Ils l’ont remercié en le chassant trois mois plus tard avec les siens.
Sur les mers aussi, la dette est précise. Christophe Colomb — si tant est que le personnage soit qui l’on croit — a navigué avec les cartes de Jehuda Cresques, fils du grand cartographe juif majorquin Abraham Cresques. La carte qui a ouvert l’Atlantique est une carte juive. Et en octobre 2024, après vingt-deux ans d’enquête, des chercheurs de l’université de Grenade ont présenté leurs conclusions : les marqueurs génétiques relevés sur les restes de l’explorateur et de son fils Fernando sont compatibles avec une ascendance séfarade, côté paternel et maternel. Colomb lui-même serait juif. Marrane de survie, converti de contrainte, il aurait dissimulé ses origines pour obtenir le financement de la couronne catholique. La thèse n’est pas neuve — Salvador de Madariaga la soutenait dès 1952, Simon Wiesenthal l’a développée à sa façon — mais l’ADN lui donne désormais une consistance que l’histoire seule ne pouvait établir.
Reste la coïncidence, qui n’en est peut-être pas une : l’édit d’expulsion est signé le 31 mars 1492. Les juifs doivent être partis avant le 2 août. Colomb lève l’ancre le 3 août. Le lendemain. La même Espagne chasse ses juifs et envoie peut-être l’un d’eux conquérir un monde nouveau. L’histoire, parfois, a le sens du détail.

Le mythe — celui qu’il faut démolir
La convivencia est une construction rétrospective. Utile, séduisante, et confrontée aux faits, intenable.
Sous les califes omeyyades de Cordoue, les juifs vivent comme dhimmis — statut légal de protégés subordonnés, taxés spécifiquement, interdits de construire de nouveaux lieux de culte, tenus de se distinguer dans l’espace public. La tolérance a un tarif. Il s’appelle l’humiliation structurelle.
Les pogroms ne sont pas une invention chrétienne sur sol ibérique. Le 30 décembre 1066, à Grenade — en pleine Andalousie musulmane, sous domination berbère —, une foule prend d’assaut le palais royal, crucifie le vizir juif Joseph ibn Nagrela, et massacre la quasi-totalité de la communauté juive de la ville. Environ 4 000 morts en un seul jour. Le massacre avait été préparé par un poème incendiaire du juriste Abu Ishaq, appelant ouvertement au meurtre des juifs. Un siècle avant les grandes persécutions chrétiennes, c’est dans l’Andalousie du prétendu âge d’or que se commet l’un des pires pogroms de l’histoire médiévale.
Au XIIe siècle, les Almohades achèvent le travail. Conversion forcée ou exil — aucune autre option. Maïmonide fuit Cordoue avec sa famille. La ville dont il est aujourd’hui le symbole touristique l’a chassé. Sous la pression almohade, la grande civilisation judéo-andalouse se disperse vers le nord, vers les royaumes chrétiens — où elle sera accueillie, provisoirement, avec un pragmatisme qui ressemble à de la tolérance mais n’en est que l’intérêt bien compris.
Sous la couronne chrétienne, le sursis ne dure guère. Les pogroms de 1391 — Séville, Valence, Barcelone — font des dizaines de milliers de morts ou de convertis de force. Un siècle avant l’expulsion officielle de 1492, la communauté juive d’Espagne est déjà brisée. L’Inquisition n’aura plus qu’à ramasser les débris.

Bennassar et le prix du crime
C’est Bartolomé Bennassar — l’un des plus grands hispanistes français du XXe siècle, auteur de la biographie de référence sur Franco et de L’Histoire des Espagnols — qui a le mieux mesuré le coût réel de 1492 pour l’Espagne elle-même. Dans ses travaux sur l’Inquisition et sur le siècle d’or espagnol, Bennassar établit clairement que l’expulsion des juifs a constitué une saignée économique, intellectuelle et démographique dont les effets se sont prolongés sur plusieurs siècles. L’Espagne a chassé ses médecins, ses banquiers, ses cartographes, ses diplomates, ses traducteurs — et a passé le siècle suivant à gérer un empire colonial sans les structures intellectuelles et financières qui auraient pu le stabiliser.
Les Pays-Bas l’ont compris avant tout le monde. Amsterdam a accueilli les séfarades que Séville rejetait, et en a fait l’armature de son âge d’or commercial et intellectuel. Spinoza est le fils de réfugiés portugais. La Bourse d’Amsterdam doit beaucoup au génie expatrié de la péninsule ibérique. Salonique, ville quasi majoritairement juive au XVIe siècle, vivait encore en judéo-espagnol — le castillan du XVe siècle, conservé intact comme une capsule temporelle par des gens qui n’avaient jamais cessé d’aimer une patrie qui les avait chassés.

Sánchez, ou la tradition qui continue
Pedro Sánchez n’a rien inventé. Sa politique de confrontation systématique avec Israël — reconnaissance unilatérale de l’État palestinien en mai 2024, retrait de son ambassadrice à Tel Aviv en mars 2026, refus d’autoriser l’utilisation de bases espagnoles contre l’Iran, boycott de l’Eurovision si Israël y participe, admiration publique déclarée pour les militants qui ont interrompu la Vuelta en envahissant le peloton — s’inscrit dans une tradition espagnole bien antérieure à lui.
Cette tradition a un nom : le tropisme arabe. Il remonte au franquisme. Isolée par les démocraties occidentales après 1945, l’Espagne de Franco s’est tournée vers le monde arabe pour survivre diplomatiquement. Elle n’a reconnu l’État d’Israël qu’en 1986 — onze ans après la mort du dictateur, contrainte par son entrée dans la CEE. Entre-temps, Yasser Arafat avait été reçu sous les ors des palais madrilènes.
Il y a là une ironie que Bennassar n’aurait pas manquée : le pays qui a expulsé ses juifs en 1492, qui les a brûlés, qui a mis cinq siècles à abroger formellement l’édit d’expulsion, continue aujourd’hui, sous un gouvernement qui se dit progressiste, à cultiver une hostilité à géométrie variable envers l’État juif — hostilité d’autant plus commode qu’elle est populaire. Selon les sondages, près de 80% des Espagnols soutiennent la cause palestinienne. L’antijudaïsme sans juifs, analysé par les historiens comme trait consubstantiel de la société espagnole post-1492, a simplement changé d’adresse : il s’appelle désormais antisionisme, ce qui est plus présentable dans les chancelleries.
Sánchez a ses raisons arithmétiques — il gouverne avec l’extrême gauche, qui fait de la Palestine une cause existentielle, et sa majorité est fragile. Mais les mauvaises raisons habillées en grandes causes ont rarement bien fini. Sa vice-présidente Yolanda Díaz a repris à son compte le slogan “Du fleuve à la mer”, sans paraître consciente de ce qu’elle demandait. On peut reconnaître un État palestinien et condamner le Hamas — Sánchez dit le faire. On peut aussi se demander pourquoi, de toutes les causes humanitaires du monde, l’Espagne réserve à celle-là une énergie si particulière, si constante, si ancienne.

La dette de l’Espagne envers ses juifs est réelle, immense, et finalement impayée. Le mot convivencia ne suffit pas à la solder. La politique Sánchez ne la solde pas davantage. Elle en est, d’une certaine façon, la continuation sous une autre forme — celle d’un pays qui a toujours su trouver, à chaque époque, la manière acceptable de se tenir du mauvais côté de l’histoire juive.​​​​​​​​​​​​​​​​

© Paul Germon

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