Terra Nova, Mélenchon et Guilluy : la mécanique d’un hold-up électoral. Par Paul Germon

I. Le rapport Terra Nova : le crime originel

En mai 2011, Terra Nova publie sa note devenue canonique. Le diagnostic est lucide : la coalition historique de la gauche fondée sur la classe ouvrière est en déclin — faute de rétrécissement démographique et surtout parce que ces ouvriers ne sont plus en phase avec le libéralisme culturel adopté par la gauche depuis 1968. La solution proposée : abandonner ce peuple-là et aller chercher une “France de demain” — plus jeune, plus diverse, plus féminisée, progressiste sur le plan culturel. Quatre piliers : diplômés, jeunes, minorités, femmes.

Cette nouvelle coalition n’est plus unifiée par les enjeux socioéconomiques mais par ses valeurs culturelles progressistes : ouverture, tolérance, rapport à l’avenir. C’est le passage d’une gauche de classe à une gauche de tribu.

II. Mélenchon vole le scénario après l’avoir brûlé en public

Le tour de passe-passe est savoureux. En 2011, l’un des plus virulents à vilipender le rapport fut Mélenchon lui-même : “Ce club Terra Nova qui veut disqualifier les ouvriers, bouter les plus modestes hors du champ politique. Je me présente à la présidentielle 2012 pour les ramener en pleine lumière.” Treize ans plus tard, micro ouvert, il lâche : “Il faut mobiliser la jeunesse et les quartiers. Tout le reste, laissez tomber, on perd notre temps.” Entre ces deux phrases, toute l’imposture.

L’architecture du vote Nupes en juin 2022 est précisément conforme aux plans tracés par Terra Nova en 2011. La carte Nupes, c’est la carte Terra Nova — métropoles, quartiers, diplômés de gauche, banlieues à majorité musulmane. Mélenchon a fait exactement ce qu’il condamnait, en y ajoutant sa propre touche.

III. L’ingrédient Mélenchon : un affect politique commun

Terra Nova misait sur des “minorités” agrégées autour de valeurs progressistes. Mélenchon, lui, a compris qu’il existait un liant bien plus puissant pour souder sa coalition hétéroclite : un antisionisme devenu central dans son discours, dont on pourrait penser qu’il joue, pour une partie de son électorat, un rôle de ciment politique, en permettant d’agréger des sensibilités différentes autour d’un référent commun, quitte à entretenir une zone de confusion avec des formes d’hostilité plus anciennes.

Dès 2017, la stratégie semble s’orienter vers la captation d’un électorat issu des quartiers populaires. Mélenchon s’est posé en défenseur de cet électorat face aux accusations d’islamophobie, avec à la clé un score très élevé parmi les électeurs de confession musulmane en 2022. Après le 7 octobre, la dénonciation d’Israël devient un axe structurant du discours de LFI. Le refus de qualifier le Hamas de mouvement terroriste ou l’absence à la marche contre l’antisémitisme s’inscrivent dans une stratégie politique qui cherche à ne pas fracturer cet électorat, ainsi qu’une partie de la jeunesse diplômée des centres-villes.

Les deux électorats de LFI apparaissent sociologiquement opposés mais peuvent converger sur certains marqueurs politiques : d’un côté, un électorat populaire des quartiers, sensible aux enjeux internationaux et aux conflits identitaires ; de l’autre, un électorat diplômé urbain, mobilisé par des causes internationales et des lectures critiques des rapports de domination.

On peut observer que, dans certains segments du débat public, la critique d’Israël tend à se radicaliser au point de brouiller la frontière avec des formes plus anciennes d’hostilité envers les juifs, sans que cette confusion soit toujours explicitement assumée.

Une partie de cet électorat, traversée comme le reste de la société par des tensions et des perceptions liées au conflit israélo-palestinien, peut se montrer plus réceptive à des discours fortement polarisés sur ces questions, ce qui en fait un terrain de mobilisation politique particulièrement sensible.

La technique est celle du message implicite : remplacer certains termes par d’autres, jouer sur les registres de langage, laisser place à l’interprétation. L’épisode visant Jérôme Guedj ou la qualification d’“antisémitisme résiduel” ont ainsi suscité de vives réactions.

Tout se passe comme si cette stratégie intégrait le fait que certaines ambiguïtés de langage peuvent produire des effets de mobilisation sans nécessiter d’énoncés explicites, en laissant à chacun la possibilité d’y projeter ses propres représentations.

IV. La convergence avec Guilluy : même peuple, même abandon, même colère

Guilluy décrit une France périphérique — les classes populaires françaises installées dans les villes moyennes, les zones rurales, les périphéries — abandonnée simultanément par la mondialisation économique et par les partis qui prétendaient la représenter. Cette France est invisible, méprisée par les métropoles, exclue de la “France de demain” de Terra Nova.

Terra Nova, en proposant de substituer aux ouvriers les “minorités” et les “quartiers”, a précisément entériné cet abandon. Elle a théorisé que la gauche n’avait plus besoin de ces perdants de la globalisation. Mélenchon a appliqué cette recomposition électorale en consolidant une coalition alternative.

Résultat : la France périphérique de Guilluy — cette France ouvrière, anciennement communiste, aujourd’hui largement acquise au RN — a été progressivement écartée du projet de gauche tel qu’il s’est recomposé. Guilluy et Terra Nova arrivent au même constat par des voies inverses : il existe deux France difficilement réconciliables. Terra Nova choisit l’une. Mélenchon la choisit aussi, mais en y ajoutant une dimension conflictuelle plus marquée qui transforme un calcul électoral en stratégie de confrontation.

Ainsi

Mélenchon a pris le manuel Terra Nova, l’a appliqué à la lettre tout en le niant, et y a ajouté un affect politique structurant.

Ce que Guilluy décrit comme l’abandon de la France périphérique, Terra Nova l’a prescrit, Mélenchon l’a consommé — en construisant une coalition dont l’unité repose moins sur une condition sociale commune que sur des référents politiques et culturels partagés.

Or l’histoire montre que des coalitions hétérogènes se soudent souvent autour d’un point de rejet commun. Aujourd’hui, ce rôle est joué, en grande partie, par l’« antisionisme »… LFI le sait parfaitement et les références comparables abondent !

© Paul Germon

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