Il est donc bien tard.
À force de n’avoir pas voulu nommer la fièvre, nous voici sommés d’organiser la quarantaine, aujourd’hui où on découvre, avec une gravité tardive, que certaines villes ont basculé, que des territoires entiers échappent à l’esprit commun, que le logiciel républicain, patiemment vidé de sa substance, produit désormais ses propres sécessions.
Et que propose-t-on ? Un observatoire, nous rapporte LCP. Bruno Retailleau veut en effet « surveiller » les maires La France insoumise, recenser leurs mots, scruter leurs pratiques, documenter leurs dérives. Bref : regarder, enfin. Regarder ce que tout le monde voyait déjà et que nos dirigeants et nos media refusaient obstinément de voir.
Il y a dans cette initiative quelque chose d’éminemment indécent, non pas parce qu’elle serait injustifiée, mais parce qu’elle arrive après tout.
Car enfin : qui a laissé faire ? Qui a toléré, pendant des années, que le discours communautariste s’installe dans le langage public ? Qui a fermé les yeux lorsque la violence devenait rhétorique politique ?
Qui a relativisé, excusé, théorisé ce qui aujourd’hui est soudain qualifié de « séditieux » ?
À qui faudra-t-il redire que e problème n’est pas que l’on surveille aujourd’hui, mais bien ce que l’on n’a pas su, pu, voulu empêcher hier.
Gouverner, disait-on, c’est prévoir. Mais en France, gouverner consiste désormais à constater puis à commenter.
On découvre que certaines municipalités pourraient devenir des laboratoires idéologiques, on s’étonne que des élus portent une vision du monde fondée sur le conflit des appartenances, on feint de découvrir que la République n’est plus, pour certains, qu’un cadre à subvertir.
Mais cela fait des années que tout cela est là. Simplement, cela ne dérangeait pas assez. Ou, plus exactement, cela dérangeait, mais pas au bon endroit.
Ce qui s’est installé, ce n’est pas seulement une dérive politique, c’est une lâcheté collective, préférant éviter le conflit plutôt que d’affronter le réel, privilégiant l’équilibre des alliances à la clarté des principes, allant jusqu’à diaboliser ses adversaires plutôt que nommer ses dangers.
Aujourd’hui, ceux-là créent un Observatoire. Comme si l’on pouvait réparer par la surveillance ce que l’on a laissé pourrir par faiblesse, alors que le problème n’est pas seulement ce que feront ces maires, mais ce que nous avons cessé d’être : une nation qui n’ose plus affirmer ses principes finit toujours par devoir surveiller ses marges et une République qui ne se défend plus devient une mosaïque de territoires perdus à jamais.
Ainsi, pendant qu’ils installeront des Observatoires, le pays, lui, continuera de se fragmenter. Irréversiblement.
Il est bien tard. J’ignore s’ils ont gagné, mais nous avons perdu.
© Sarah Cattan

Terrible constat, d’une justesse qui lausse mal augurer de l’avenir. Il était impossible, même avec des « français de souche » de faire la moindre observation sans se voir répliquer d’un ton péremptoire : « padamalgam » ! ou « il ne faut pas faire de vagues ! » Les ecrivains lanceurs d’alerte étaient honnis, mis à l’index. Mais les Cassandre ne tirent aucune satisfaction d’avoir eu raison trop tôt…