Les gros malins. Par Paul Germon



On se moque des complotistes.
On a tort.
Ils ne sont pas le problème.
Ils sont le produit.
Le produit d’un monde où chacun pense dans son coin,
convaincu d’avoir percé le code que les autres n’ont pas vu.
Les autres — ces pauvres moutons.
Avant, on pouvait ne pas être d’accord.
Mais on parlait du même réel.
Aujourd’hui, ce luxe est révolu.
Les réseaux n’ont rien arrangé.
Ils ne montrent pas le monde.
Ils montrent le monde qui vous ressemble —
retouché, filtré, livré à domicile comme une pizza aux opinions chaudes.
On n’est plus confronté.
On est confirmé.
C’est confortable.
C’est aussi le début de la bêtise.
Le terreau, c’est le politique qui l’a préparé.
Ne nous racontons pas d’histoires.
Quand des décisions majeures se prennent sans le peuple,
le lien se casse.
Quand le vote est contourné, corrigé, vidé de sa portée,
il laisse une trace — pas dans les discours, dans les mémoires.
Quand le pouvoir habille le réel au lieu de le décrire,
il perd sa crédibilité.
Et une fois perdue, bonne chance pour la retrouver.
Une idée s’installe alors, têtue comme un impôt :
on nous parle, mais on ne nous dit pas.
C’est là que naît le gros malin.
Le doute est sain. C’est même une vertu.
Mais le gros malin, lui, n’en souffre pas.
Il ne doute pas.
Il ne doute même pas de son absence de doute.
Et surtout — c’est là le chef-d’œuvre —
il ne doute pas de ce qui l’a conduit à ne plus douter.
La boucle est bouclée.
Hermétiquement.
On va chercher ailleurs.
Mais ailleurs, c’est souvent les mêmes sources,
les mêmes récits,
les mêmes conclusions emballées différemment.
Et quand tout confirme ce qu’on pensait déjà,
le vertige s’installe :
j’ai compris ce que les autres n’ont pas compris.
J’ai percé le code.
Les autres sont des moutons.
Moi, je suis éveillé.
Pas forcément idiot, le gros malin.
Souvent même curieux, combatif.
Mais enfermé.
Et persuadé d’être le seul adulte dans la pièce.
L’autre dès lors ne se trompe plus — il est manipulé.
Et lui pense exactement la même chose de vous.
Symétrie parfaite.
Dialogue impossible.
Ce n’est pas l’ère du complot.
C’est l’ère des cerveaux séparés.
Une société où les esprits ne se rencontrent plus
ne décide plus longtemps.
Elle dérive.
Elle se fragmente.
Elle cède.

© Paul Germon​​​​​​​​​​​​​​​​

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