Monroe avait 57 ans en 1823. Il avait combattu les Britanniques. Il avait vu des frégates.
Il n’avait jamais vu un missile.
La question que personne dans les chancelleries n’ose formuler à voix haute mérite pourtant d’être posée : de quoi parle-t-on exactement, quand on invoque en 2026 la doctrine Monroe ?
D’un texte écrit à la plume d’oie. Dans un monde sans électricité.
I. La géographie comme bouclier. C’était le temps des frégates.
L’idée de Monroe était simple. Presque belle dans sa naïveté. L’Amérique d’un côté, l’Europe de l’autre. L’Atlantique comme douve. Restez chez vous. Nous restons chez nous.
Ça avait un sens. La menace à l’époque s’appelait la Sainte-Alliance. Elle voyageait en bateau. Elle mettait six semaines à traverser l’océan. Six semaines, ça laisse le temps de voir venir.
Aujourd’hui une ogive balistique intercontinentale met trente minutes. Trente minutes de New York à Moscou. Ou l’inverse.
L’Atlantique ne protège plus rien. Il est devenu une carte postale.
II. Cuba, 1962. Monroe était déjà mort. Personne ne voulait le voir.
Kennedy invoque Monroe face aux missiles soviétiques à Cuba. Bien. Sauf que cette invocation même révèle l’absurdité. On sort un texte de 1823 pour gérer une crise nucléaire. On convoque un mort pour affronter la bombe atomique.
Les missiles installés à Cuba pouvaient atteindre Washington en quelques minutes. La doctrine Monroe, elle, ne pouvait rien faire de cela. Ni intercepter. Ni prévoir. Ni même comprendre.
Monroe était mort à Cuba. Khrouchtchev l’avait enterré.
Kennedy le ressuscitait quand même. Parce que les mythes fondateurs ne meurent pas. On les recycle.
III. Et aujourd’hui ? Trump dit “NOTRE hémisphère”.
Le mot est lâché. Notre hémisphère.
Comme on dirait : notre jardin. Notre arrière-cour. Notre chose.
Ce n’est pas l’hégémonie américaine qui est en cause ici — c’est un autre débat, légitime. Ce qui stupéfie, c’est la catégorie. L’hémisphère. La géographie. Comme si une ligne imaginaire tracée sur un globe terrestre avait encore une valeur stratégique réelle.
L’attaque du 11 septembre venait de quel hémisphère ? Les cyberattaques russes sur les infrastructures américaines respectent-elles le méridien de Monroe ? La présence chinoise au sein des réseaux 5G d’Amérique latine s’est arrêtée à quelle longitude ?
La menace n’a plus de géographie. Elle a des algorithmes.
IV. Le cyberespace n’a pas d’hémisphère.
En 2009, le directeur de la NSA rêvait d’une “doctrine Monroe du cyberespace”. Les experts ont souri. Poliment. Puis ils ont expliqué que c’était un slogan, pas une stratégie.
Ils avaient raison.
Une attaque cyber démarre à Saint-Pétersbourg, transite par un serveur à Francfort, rebondit sur une infrastructure à São Paulo, frappe une centrale électrique dans l’Ohio. Où est la frontière de Monroe là-dedans ? Quel destroyer américain va l’intercepter ?
Le satellite chinois qui survole “l’hémisphère américain” en ce moment même ne demande pas permission. Il n’a pas à le faire. L’espace n’a pas de doctrine Monroe.
V. Ce qui reste. Le mythe. Le costume d’époque.
Alors pourquoi ressort-on Monroe à chaque génération ?
Parce que les grandes puissances ont besoin de récits fondateurs. Monroe, c’est l’acte de naissance de la suprématie américaine. Le moment où les États-Unis disent au monde : ce continent est à nous. Pas au sens colonial — au sens stratégique. Sphère d’influence. Droit de regard. Droit d’intervenir.
Ce récit-là n’est pas mort. Il s’est juste déguisé.
Monroe aujourd’hui, c’est un test de Rorschach. Chaque président y voit ce qu’il veut. Reagan y voyait la résistance au communisme. Bush y voyait la guerre contre la drogue. Trump y voit une arrière-cour à nettoyer.
Le texte est vide. L’intention reste.
VI. La vraie question.
Peut-on sérieusement encore parler d’isolement continental à l’ère des missiles intercontinentaux, d’internet, des satellites en orbite basse, des drones autonomes et des guerres informationnelles ?
Non.
La réponse tient en un mot.
Non.
Pas parce que les États-Unis ne sont pas puissants — ils le sont, encore, considérablement. Mais la puissance aujourd’hui se projette autrement qu’en dessinant des lignes sur une carte de 1823. Elle se joue dans les câbles sous-marins. Dans les standards des semi-conducteurs. Dans les algorithmes de TikTok. Dans la domination des protocoles d’intelligence artificielle.
Monroe protégeait un continent avec des canonnières. Le monde d’aujourd’hui se dispute avec des lignes de code.
James Monroe est mort en 1831. Sa doctrine méritait le respect en son temps. Elle mérite aujourd’hui quelque chose de plus honnête que d’être sortie du placard à chaque changement d’administration.
Ne mérite t’elle qu’on la laisse reposer.
En paix.
© Paul Germon

Poster un Commentaire