Le sionisme n’est pas une invention du XIXᵉ siècle. Par Nicolas Carras

Dire que le sionisme remonte seulement au XIXᵉ siècle n’a de sens que si l’on parle strictement du sionisme politique moderne, c’est-à-dire de sa formulation dans le langage de l’État-nation européen, mais cette affirmation devient trompeuse, voire idéologique, dès lors qu’elle est utilisée pour suggérer que le sionisme serait une invention ex nihilo, sans racine antérieure, sans continuité historique, sans ancrage biblique, comme s’il était tombé du ciel au XIXᵉ siècle, ce qui revient en réalité à opérer une coupure artificielle entre Israël et la Torah, entre le peuple juif et sa propre historicité, alors que le sionisme moderne est précisément une sécularisation d’un noyau biblique, une traduction moderne d’une matrice déjà existante, puisque Herzl n’invente pas Sion, il reformule en langage politique moderne, avec d’autres avant lui, un imaginaire, une géographie, une mémoire et une structure conceptuelle déjà présentes dans la Bible hébraïque, où Sion n’est jamais une métaphore céleste abstraite mais un lieu réel, une ville précise, Jérusalem, une forteresse conquise par David, un centre de pouvoir, une capitale politique, un lieu de souveraineté, de loi et de gouvernement, comme le montre explicitement le texte biblique lorsqu’il affirme que David s’empare de la forteresse de Sion pour en faire la Cité de David, et que Sion devient ensuite, chez les prophètes, un sujet historique collectif, un acteur politique des nations, un lieu détruit, assiégé, exilé, puis restauré, ce qui inscrit Sion dans une temporalité géopolitique concrète et non dans un symbolisme mystique hors-sol.

Plus largement la Torah elle-même n’est pas un texte spirituel déconnecté du monde mais un corpus politico-juridique complet, l’un des plus politiques de l’histoire humaine, puisqu’elle traite en permanence de frontières, de territoire, de souveraineté, de droit, de fiscalité, de propriété foncière, d’organisation sociale, de justice, de pouvoir royal, de guerre, d’alliances, de diplomatie, de conflits entre peuples, de rapports de force, c’est-à-dire exactement de ce que nous appelons aujourd’hui la politique.

Au point que le Deutéronome peut être lu comme une véritable théorie politique antique, avec une réflexion explicite sur la nature du pouvoir, ses limites, la subordination du roi à la loi, la responsabilité du souverain, l’interdiction de l’hubris politique, la critique de l’accumulation du pouvoir, ce qui constitue déjà une pensée du pouvoir limité, quasiment une proto-théorie constitutionnelle.

Que les récits de la conquête de Canaan ne peuvent en aucun cas être interprétés autrement que comme un acte de fondation nationale, impliquant migration collective, guerre de conquête, installation territoriale, répartition des terres, construction d’institutions, formation d’un peuple en tant que sujet politique, les livres de Josué, des Juges, de Samuel et des Rois formant une véritable chronique de formation étatique avec ses conflits internes, ses luttes de pouvoir, ses centralisations, ses coups d’État, ses divisions, ses alliances étrangères et ses confrontations impériales avec les grandes puissances régionales, ce qui relève déjà de la géopolitique, de l’anthropologie politique et d’une théorie implicite de l’État.

Plus largement encore la Bible constitue l’une des matrices invisibles de la science politique occidentale elle-même, en introduisant l’idée d’une loi supérieure au pouvoir, la distinction entre pouvoir et légitimité, la responsabilité morale du politique, la critique du despotisme, la notion de peuple comme sujet historique lié par une loi et une mémoire plutôt que par la seule force, ce qui influencera directement les grands penseurs modernes de la politique comme Spinoza, Hobbes, Locke, Rousseau ou Machiavel, et rend impensables les concepts modernes de nation, de souveraineté populaire et de contrat social sans l’arrière- plan biblique, de sorte que le peuple juif apparaît historiquement comme le premier peuple à se penser comme sujet politique et non comme simple agrégat biologique ou tribal.

Dans ce cadre le sionisme moderne ne constitue pas une politisation du judaïsme mais au contraire une réactivation d’une tradition déjà fondamentalement politique que l’exil avait mise en suspens, le sionisme n’ayant rien inventé mais ayant simplement reformulé, dans le langage du XIXᵉ siècle, les catégories déjà présentes dans la Torah.

La terre, le peuple, la loi, la capitale, la mémoire collective.

L’argument antisioniste consistant à affirmer que le sionisme serait moderne donc illégitime repose sur une confusion logique, puisque toutes les nations modernes sont modernes, la différence étant que le peuple juif est le seul dont la matrice

nationale est documentée textuellement depuis trois millénaires, ce qui rend absurde l’idée selon laquelle le sionisme serait étranger à la pensée juive, ou incompatible avec la Torah, ou constituerait une trahison religieuse, alors que la Torah est l’un des textes politiques les plus puissants jamais écrits et que Sion est l’un des noms les plus anciens de la souveraineté humaine.

© Nicolas Carras

Nicolas Carras – Créateur (vidéo – son – photo), artiste, poète
https://nicolascarras.wordpress.com/

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