🇮🇱 Israël face au verrou démographique et politique. Par Francis Moritz

Ce qui suit n’est pas une prédiction. C’est une tentative d’analyse sur la base des faits et des paradigmes actuels et leur projection dans un avenir proche. Cette démarche peut évidemment être totalement bouleversé par tout événement extraordinaire qui peut survenir à n’importe quel moment. Rien n’est jamais sûr au Moyen Orient.

Les acteurs : trois blocs, un alliĂ©, un risque systĂ©mique

Comment éviter qu’un bloc minoritaire devienne structurellement incontournable

Résumé exécutif

Israël n’est pas engagé dans une simple polarisation idéologique, mais dans une recomposition tripolaire durable :

  1. les partis religieux (ultra-orthodoxes et national-religieux),
  2. la majorité juive séculière (pratiquante ou non),
  3. la minorité arabe (environ 20 % de la population).

Le risque stratégique central n’est pas la présence ni même la montée des partis religieux, mais la possibilité qu’ils deviennent structurellement incontournables — c’est-à-dire qu’aucune majorité alternative ne puisse se former même dans l’hypothèse d’une coalition séculière parfaite, incluant un soutien arabe.

Ce seuil n’est pas atteint aujourd’hui. Il n’est pas inévitable. Mais il devient plausible à moyen-long terme si plusieurs déterminants convergent. La variable décisive n’est pas seulement interne : le rôle des États-Unis — soutien militaire, financier et diplomatique — transforme cette dynamique interne en enjeu stratégique global.


I. Une structure tripolaire stabilisée

1) Le bloc religieux

Minoritaire électoralement, le bloc religieux se distingue par une discipline élevée, une participation stable et un agenda transactionnel (budgets, exemptions, autonomie normative). Son pouvoir ne tient pas à une majorité, mais à sa centralité arithmétique dans un système fragmenté. Il devient pivot par défaut lorsque les autres blocs échouent à coopérer.

2) Le bloc juif séculier (au sens large)

Majoritaire démographiquement et économiquement (classes moyennes, élites sécuritaires et administratives, secteur technologique, réservistes), il est politiquement fragmenté. Son talon d’Achille est organisationnel : incapacité récurrente à maintenir des coalitions larges et disciplinées autour d’un noyau institutionnel commun.

3) Le bloc arabe

Environ 20 % de la population, avec une reprĂ©sentation parlementaire significative mais sous-utilisĂ©e. Participation fluctuante, hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© interne et tabou persistant de la coalition rĂ©duisent son poids effectif, alors qu’il constitue la clĂ© mĂ©canique de toute majoritĂ© non religieuse. Pour mĂ©moire, ce bloc – unifiĂ© – a eu jusqu’à 14 dĂ©putĂ©s dans le passĂ©.

II. Quand un bloc devient « structurellement incontournable »

Un bloc devient structurellement incontournable lorsqu’il peut empêcher toute majorité alternative, même dans les conditions politiques les plus favorables à ses adversaires. En Israël, cela suppose que l’ensemble des partis non religieux juifs, avec un soutien arabe explicite ou externe, ne parvienne plus à former une majorité.

Ce basculement dépend moins de la démographie brute que de quatre déterminants cumulatifs :

  1. asymétrie durable de participation (bloc religieux plus mobilisé),
  2. discipline électorale supérieure,
  3. fragmentation séculière persistante,
  4. exclusion politique du bloc arabe.

👉 Ce seuil n’est pas atteint aujourd’hui, mais il devient plausible si ces facteurs se renforcent simultanément.

III. Les déterminants essentiels du risque

1) La démographie n’est pas une fatalité

La croissance religieuse crée une pression, pas une destinée. Sans asymétrie de mobilisation et sans fragmentation adverse, elle ne suffit pas à verrouiller le système.

2) L’asymétrie de mobilisation

Le principal multiplicateur de pouvoir n’est pas le nombre, mais la capacité à transformer la population en voix effectives. Discipline et participation élevées donnent un avantage structurel aux blocs homogènes.

3) La fragmentation séculière, quand les egos prennent le dessus au détriment des intérêts de la population.

Le facteur décisif n’est pas la montée du religieux, mais l’incapacité du bloc majoritaire à agir comme un bloc politique. Tant qu’un noyau institutionnel minimal n’est pas partagé, le pivot religieux perdure.

4) Le tabou arabe

Maintenir 20 % de la population hors du jeu gouvernemental réduit artificiellement la base majoritaire et institutionnalise le rôle d’arbitre des minorités disciplinées.

5) Des règles du jeu permissives

L’absence de verrous constitutionnels et de majorités qualifiées pour les réformes de régime récompense les coalitions étroites et pénalise les compromis larges. Des réformes structurelles s’imposent, sauf à continuer dans une instabilité chronique, qui devient marque de fabrique, mais pénalise en permanence le pays et sa gouvernance.

IV. Le facteur américain : soutien conditionnel, dépendance stratégique

Une alliance stratégique, pas philanthropique

La relation avec les États-Unis repose sur une logique constante : soutien militaire, coopération technologique et garanties financières en échange de fiabilité, de prévisibilité et de gouvernabilité.

Trump : rupture de style, pas de matrice

La prĂ©sidence de Donald Trump a levĂ© des tabous diplomatiques, mais dĂ©sacralisĂ© l’alliance : soutien assumĂ©, transactionnel, sans attachement normatif automatique. Effet durable : Ă  Washington, le soutien Ă  IsraĂ«l est devenu dĂ©bat politique, non plus rĂ©flexe consensuel.  Il faut s’attendre Ă  la suite :

Après Trump : continuité conditionnelle

Quel que soit le président, une tendance lourde s’impose :

  • le soutien militaire reste vital et largement maintenu,
  • les prĂŞts et garanties persistent,
  • la tolĂ©rance politique diminue face Ă  l’instabilitĂ© institutionnelle, Ă  la politisation de l’armĂ©e et Ă  l’influence d’acteurs perçus comme illibĂ©raux.

👉 Les États-Unis ne se retirent pas ; ils conditionnent davantage.

Lien direct avec la fracture interne

Pour Washington, un allié fragmenté, dépendant de coalitions instables et incapable de définir un cap post-conflit est coûteux et difficile à défendre. La fracture interne israélienne devient ainsi un multiplicateur de risque externe : moins de marges diplomatiques, plus de lignes rouges implicites.

V. Les solutions possibles — si les conditions étaient réunies

1) Recomposition séculière minimale, moins d’egos mais plus de sens de l’état

Accord restreint entre centre, droite sécuritaire pragmatique et gauche libérale sur : règles institutionnelles, armée/service national, cadre budgétaire. Objectif : retirer le rôle de pivot automatique au bloc religieux sans l’exclure.

2) Normalisation du bloc arabe

Intégration explicite (coalition ou soutien contractuel) autour d’un agenda civique et socio-économique. Effet immédiat : élargissement mécanique de la majorité non religieuse.

3) Inclusion conditionnelle des partis religieux

Participation possible, mais avec des lignes rouges : verrous institutionnels, équité du service (ou alternatives), discipline budgétaire. Objectif : banaliser leur rôle politique.

4) Verrou institutionnel minimal

Majorités qualifiées pour les réformes de régime, protection des contre-pouvoirs, impossibilité de refonder l’État à chaque alternance. Ce verrou protège tous les blocs.

VI. Ce qui aggrave le risque

  • exclusion morale permanente des partis religieux,
  • sacralisation de leur rĂ´le de faiseur de roi,
  • dĂ©ni du poids politique arabe,
  • pari sur une solution purement dĂ©mographique.

Ces choix accélèrent le basculement qu’ils prétendent empêcher.

Conclusion

Le bloc religieux n’est pas aujourd’hui structurellement incontournable. Il le devient par défaut, lorsque la majorité renonce à s’organiser et que l’alliance américaine devient conditionnelle faute de gouvernabilité.

Le risque stratégique israélien n’est ni théologique ni démographique.
Il est organisationnel, institutionnel — et désormais transatlantique.

Les États ne basculent pas quand une minoritĂ© grandit, mais quand une majoritĂ© cesse de gouverner ensemble.  IsraĂ«l n’est pas le seul pays oĂą une configuration similaire existe, avec des conditions sensiblement diffĂ©rentes.

© Francis Moritz


Francis Moritz a longtemps Ă©crit sous le pseudonyme « Bazak », en raison d’activitĂ©s qui nĂ©cessitaient une grande discrĂ©tion.  Ancien  cadre supĂ©rieur et directeur de sociĂ©tĂ©s au sein de grands groupes français et Ă©trangers, Francis Moritz a eu plusieurs vies professionnelles depuis l’âge de 17 ans, qui l’ont amenĂ© Ă  parcourir et connaĂ®tre en profondeur de nombreux pays, avec Ă  la clef la pratique de plusieurs langues, au contact des populations d’Europe de l’Est, d’Allemagne, d’Italie, d’Afrique et d’Asie. Il en a tirĂ© des enseignements prĂ©cieux qui lui donnent une certaine lĂ©gitimitĂ© et une connaissance politique fine. Fils d’immigrĂ©s juifs, il a su très tĂ´t le sens Ă  donner aux expressions exil, adaptation et intĂ©gration. © Temps & Contretemps


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