Arabie saoudite : l’antisémitisme d’État, la Ligue islamique mondiale et le grand mensonge du « changement ». Par Lahcen Isaac Hammouch

Il existe des États qui changent réellement, et d’autres qui se contentent de perfectionner leur récit. L’Arabie saoudite appartient à cette seconde catégorie. Depuis plusieurs années, le Royaume déploie à destination de l’Occident une narration soigneusement construite : ouverture sociale, islam prétendument modéré, lutte contre l’extrémisme religieux, promotion du dialogue interreligieux, rejet officiel de l’antisémitisme. Ce discours est porté par une figure devenue centrale dans l’imaginaire diplomatique occidental, présentée comme celle d’un réformateur audacieux et visionnaire : Mohammed ben Salmane.

Ce récit séduit parce qu’il répond à un besoin politique profond : celui de croire qu’un partenaire stratégique aussi incontournable que l’Arabie saoudite peut se transformer sans rupture majeure, sans remise en cause fondamentale des équilibres régionaux et des intérêts économiques. Pourtant, dès que l’on confronte cette mise en scène aux faits, une dissonance apparaît, persistante et structurelle. Car le problème n’est pas seulement idéologique ou institutionnel ; il tient aussi à une méthode de pouvoir, à une stratégie fondée sur le double discours et sur une dissimulation assumée des intentions réelles derrière un langage calibré pour l’Occident.

Au cœur de cette continuité se trouve une institution longtemps protégée par le silence diplomatique : la Ligue islamique mondiale. Aujourd’hui présentée comme une vitrine du « vivre-ensemble », elle fut historiquement l’un des principaux instruments de diffusion d’un antisémitisme religieux et politique à l’échelle du monde musulman. Cette organisation ne peut être comprise indépendamment du wahhabisme, doctrine officielle du Royaume, qui n’est pas une simple école théologique rigoriste, mais un projet idéologique global visant l’instauration d’un ordre islamique total, où le religieux domine le politique et où le pluralisme est perçu comme une menace existentielle.

Contrairement à une idée largement répandue en Occident, le wahhabisme et l’islam politique ne sont pas des univers opposés. Ils partagent une même matrice : rejet de la démocratie libérale, sacralisation de l’autorité religieuse, vision manichéenne du monde et désignation d’ennemis structurels. Dans ce cadre, la figure du Juif occupe une place centrale, construite à la fois comme adversaire théologique et comme ennemi politique. Pendant des décennies, la Ligue islamique mondiale a produit, validé et diffusé cette vision à travers des mosquées, des centres islamiques, des programmes éducatifs et des réseaux de prédication, notamment en Afrique et au sein des diasporas musulmanes. L’antisémitisme y a été banalisé, théologisé, transmis comme une évidence religieuse, souvent à l’abri de toute contradiction.

Cette histoire n’a jamais été reconnue. Elle n’a donné lieu à aucune autocritique institutionnelle, à aucune remise en cause doctrinale sérieuse. Elle a simplement été recouverte, ces dernières années, par un discours plus policé, plus acceptable pour les chancelleries occidentales. La transformation est donc avant tout esthétique et narrative.

La nomination de Mohammed al-Issa à la tête de la Ligue illustre parfaitement cette stratégie. Présenté comme l’homme du dialogue interreligieux et de la lutte contre l’antisémitisme, il est pourtant un pur produit du système saoudien. Avant d’incarner la vitrine du « vivre-ensemble », il fut ministre de la Justice d’un régime appliquant une interprétation parmi les plus dures de la charia. Jamais il n’a publiquement interrogé ce passé, jamais il n’a établi de lien entre les doctrines diffusées par la Ligue et la haine antijuive qu’elles ont nourrie pendant des décennies. Son discours actuel condamne l’antisémitisme sans jamais en nommer les racines, ni reconnaître la responsabilité historique de l’institution qu’il dirige. Ce silence n’est pas une omission : il est un choix politique.

C’est dans ce cadre qu’il faut analyser la figure de Mohammed ben Salmane. Le prince héritier se présente comme l’homme de la rupture, celui qui combat l’islam politique et prétend tourner la page de l’extrémisme religieux. Ce message est martelé à Washington, à Bruxelles, à Paris. Il est repris avec complaisance, car il correspond à un récit rassurant. Mais lorsqu’on observe les actes, une autre réalité s’impose. Mohammed ben Salmane ne combat pas l’islam politique en tant que tel ; il combat uniquement les formes d’islam politique qui échappent à son contrôle direct.

Là où les Frères musulmans constituent une menace interne ou un concurrent politique, ils sont criminalisés. Mais là où ils servent les intérêts stratégiques de Riyad, ils sont soutenus, instrumentalisés ou tolérés. Cette logique est visible sur plusieurs théâtres régionaux, notamment au Yémen, au Soudan et en Libye, où l’Arabie saoudite a soutenu des forces idéologiquement proches des Frères musulmans tout en affirmant publiquement mener une guerre implacable contre l’islam politique. Ce décalage entre discours et actes n’est ni accidentel ni conjoncturel ; il est structurel.

C’est ici qu’il faut assumer un terme souvent évité dans le débat diplomatique, mais pourtant central pour comprendre la stratégie saoudienne actuelle : la taqiya. Utilisée ici non dans son sens théologique strict, mais dans une acception politique et stratégique, la taqiya désigne une pratique de dissimulation consistant à adapter le discours à l’audience, à déclarer une chose pour en faire une autre, et à masquer des intentions réelles derrière un langage acceptable. Mohammed ben Salmane incarne aujourd’hui cette taqiya politique à grande échelle. Il parle à l’Occident le langage de la modernité, de la tolérance et de la réforme, tout en conservant, dans le monde musulman et sur les terrains de conflit, les leviers idéologiques et les alliances issus de l’islam politique.

Cette absence de sincérité structurelle fragilise profondément le discours officiel sur le « vivre-ensemble » et la lutte contre l’antisémitisme. On ne déconstruit pas une idéologie que l’on continue d’utiliser. On ne combat pas une haine que l’on refuse de reconnaître dans son histoire. Et l’on ne réforme pas un système en conservant intactes les doctrines qui l’ont fondé.

Le conflit latent entre Riyad et Abou Dhabi agit aujourd’hui comme un révélateur. Face à des Émirats arabes unis ayant assumé une rupture claire avec l’islam politique et une normalisation assumée avec Israël, l’Arabie saoudite se retrouve confrontée à ses propres contradictions. Incapable d’abandonner son capital religieux sans perdre son leadership symbolique, elle oscille entre discours d’apaisement et réactivation de vieux ressorts idéologiques. Le vernis du changement se fissure, laissant apparaître non pas une transition inachevée, mais une continuité maquillée.

L’Arabie saoudite n’a donc jamais cessé d’être antisémite, non par accident ou par dérive ponctuelle, mais par absence de rupture morale, théologique et politique. La Ligue islamique mondiale demeure l’un des instruments les plus constants de cette continuité, hier dans sa forme brute, aujourd’hui dans une version plus sophistiquée. Mohammed ben Salmane n’en est pas le fossoyeur, mais le gestionnaire moderne.

 Alerte stratégique

L’Europe, les États-Unis et Israël doivent cesser de confondre communication et transformation. Un partenariat stratégique fondé sur l’illusion est toujours fragile. Un allié qui proclame la lutte contre l’islam politique tout en en utilisant les réseaux, les méthodes et les récits n’est pas un réformateur, mais un acteur à haut risque. Tant que l’Arabie saoudite refusera de reconnaître et de déconstruire les racines idéologiques de son antisémitisme, le discours du « changement » restera un mensonge d’État. Et ceux qui continueront à y croire en paieront, tôt ou tard, le prix politique et sécuritaire.

© Lahcen Isaac Hammouch


À propos de l’auteur

Isaac Hammouch est journaliste, essayiste et homme politique belge. Il travaille depuis de nombreuses années sur les questions d’islam politique, de radicalisation idéologique, de cohésion sociale et de géopolitique du monde arabo-musulman. Il est l’auteur de Islam politique et démocraties libérales (2024) et publie régulièrement des analyses dans la presse belge et internationale.

Président des Engagés de la Ville de Bruxelles , Administrateur au Logement Bruxellois, Relations Publiques auprès des Institutions européennes, Journaliste et  Président de Bruxelles Media: www.bxl-media.com, Editeur et  Ecrivain: www.code-humanite.com

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