On a coupé les ailes au projet d’avion franco-allemand ou lorsque le fossé entre Berlin et Paris s’agrandit
FCAS : quand la fracture stratégique européenne devient visible
Quand le nombre de différends excède celui des accords, on passe aux désaccords, Mercosur en est un. Si ça s’envenime, on passe au conflit. Entre la France et l’Allemagne, les problèmes s’accumulent, la tension grandit.
Le débat autour du Future Combat Air System (FCAS) n’est plus un simple différend industriel. Il est devenu le révélateur d’une fracture stratégique profonde au sein de l’Europe, et en particulier du couple franco-allemand. Ce qui se joue aujourd’hui dépasse largement la question d’un avion de combat : c’est la définition même de la puissance européenne qui est en cause.
Deux visions de la puissance, une incompatibilité structurelle
La France demeure la seule puissance militaire pleinement souveraine de l’Union européenne. Elle possède l’arme nucléaire, une doctrine de dissuasion autonome, un porte-avions, une capacité de projection mondiale et une industrie de défense intégrée. Son futur avion de combat est donc, par nature, un instrument de souveraineté stratégique.
L’Allemagne, à l’inverse, se pense d’abord comme pilier central du dispositif OTAN en Europe, puissance industrielle majeure mais puissance militaire sous contrainte politique, juridique et historique. Sa priorité n’est pas l’autonomie stratégique, mais la crédibilité collective, la masse, l’interopérabilité et l’alignement transatlantique.
Ces deux visions ne sont pas hiérarchisables moralement. Mais elles ne sont pas compatibles dans une plateforme unique censée répondre à des missions existentielles différentes.
Le FCAS, victime de la séparation en vue, du couple franco-allemand
Le FCAS a été conçu sur une ambiguïté volontaire : laisser croire que l’« Europe de la défense » pouvait progresser sans trancher la question fondamentale de la souveraineté.
Pour Paris, le programme devait être l’extension européenne d’un socle français.
Pour Berlin, il devait être un outil de mutualisation sous gouvernance partagée.
Cette ambiguïté initiale -sciemment entretenue par les gouvernements- a été repoussée, négociée, masquée — mais jamais résolue, en attendant des « jours meilleurs » propices à un accord jamais trouvé. Aujourd’hui, alors que l’échéance d’origine a déjà été repoussée plusieurs fois, elle revient brutalement au premier plan, sous la forme d’un blocage industriel devenu politique, dans une conjoncture on ne peut plus défavorable et complexe.
Le retour du réel stratégique
La guerre en Ukraine a brutalement remis le réel stratégique au centre du jeu européen. Elle a renforcé les dépendances, révélé les vulnérabilités et clarifié les priorités nationales. Elle relance le fossé qui se creuse entre souverainistes et européistes. La guerre en Ukraine et ce projet d’avion pourraient être les catalyseurs d’une remise en cause du fonctionnement de la Commission. Européenne et de ses responsabilités. On observe depuis plusieurs années un glissement de ses prérogatives qui se traduit par un élargissement progressif de ces dernières, du fait de la relative passivité des états-membres. Nous sommes à un tournant que la tourmente actuelle semble précipiter.
Dans ce contexte, l’Allemagne a fait un choix clair : renforcer sa place dans l’architecture OTAN, accélérer ses capacités conventionnelles et sécuriser des partenariats efficaces, y compris hors du cadre franco-allemand.
L’évocation ouverte de coopérations avec la Suède ou avec le programme anglo-italo-Japonais GCAP est un signal stratégique, pas une simple manœuvre industrielle.
Une Europe puissance sans noyau dur n’existe pas
Le FCAS révèle une vérité souvent évitée à Bruxelles : l’Europe de la défense ne peut pas être construite sur une symétrie artificielle entre États aux responsabilités inégales. Une fois de plus chacun place ses propres objectifs au premier plan. La règle de l’unanimité à 27 doit être revue.
Une puissance nucléaire et une puissance non nucléaire ne conçoivent pas leurs outils de combat de la même manière. Une nation dotée d’un porte-avions ne pense pas l’aérien comme une nation strictement continentale.
À refuser d’assumer ces asymétries, l’Union européenne se condamne à des programmes interminables, coûteux et politiquement fragiles. On le voit d’autant mieux qu’il suffit de se rappeler que l’invasion de l’Ukraine a été à l’origine de la décision allemande de lancer la constitution de sa nouvelle Bundeswehr offensive, qui n’était que défensive depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Son gouvernement a dégagé en quelques semaines un budget de cent milliards d’euros, dont 95 financèrent des commandes passées aux États-Unis, seuls capables de fournir des équipements en un temps record, à la très grande déception française.
Vers une recomposition des alliances européennes
La possible scission du FCAS n’est pas un échec européen ; elle pourrait être une clarification salutaire. L’absence d’accord sur la question majeure de la défense européenne, pourrait être le catalyseur d’une redéfinition de l’Union Européenne et de sa raison d’être. Dans le même temps, on constate qu’en ce qui concerne l’accord du Mercosur débattu depuis plusieurs années, la Commission et l’Allemagne poussent à le signer sans attendre, alors que la France et ses agriculteurs y sont fortement opposés. L’Italie gouvernée par Mme Meloni, considérée à son élection comme néo fasciste par l’establishment politique français – est subitement devenue l’alliée de la France contre l’accord sur le Mercosur. Un changement d’alliance inédit, mais qui en dit long sur la très grande volatilité des alliances traditionnelles et du clivage actuel au plan des partis, des majorités et des glissements à droite.
Un pôle français, centré sur la dissuasion, la projection et la souveraineté, pourrait assumer pleinement ses choix.
Un pôle germano-nordique, ancré dans l’OTAN et la masse conventionnelle, pourrait avancer plus vite et plus efficacement.
Des coopérations transversales — cloud de combat, capteurs, drones, spatial, munitions — resteraient possibles sans imposer une uniformité factice.
Ce qu’on apprend :
- La France signera des contrats avec le Suédois Saab pour la fourniture de deux avions de reconnaissance radar GlobalEye, pour un montant d’environ 1,1 milliard d’euros. Le plan prévoit également l’acquisition ultérieure de deux appareils supplémentaires, ce qui permettrait de remplacer les quatre avions AWACS américains.
Les livraisons sont prévues entre 2029 et 2032:
« Ce choix réaffirme l’engagement de la France en faveur de la souveraineté et renforce la défense globale de l’Europe, puisque la Suède et la France utilisent toutes deux GlobalEye. »
Lors du Salon du Bourget, la France a également signé une lettre d’intention pour l’achat d’avions à la Suède dans le cadre du renforcement de sa coopération bilatérale en matière de défense.
En outre, la feuille de route couvre le missile air-air Meteor, utilisé à la fois sur le Gripen suédois et le Rafale français, ainsi que les missiles sol-air Aster qui pourraient être déployés sur les navires suédois.
S’agit-il d’un changement de cap ? Seule l’avenir nous l’apprendra.
Conclusion : l’Europe face à son choix stratégique
Le FCAS force l’Europe à sortir de l’ambiguïté. Veut-elle être une addition d’États souverains coopérant lucidement, ou une construction politique refusant de regarder ses propres fractures ? L’heure du choix sans ambiguïté s’impose. À défaut, l’Union se fragiliserait encore plus au risque de provoquer une crise grave.
À vouloir sauver le symbole du couple franco-allemand à tout prix, on risque de fragiliser la capacité militaire réelle du continent.
L’Europe ne manque pas de discours stratégiques.
Elle manque de décisions alignées sur la réalité du pouvoir, la volonté de ses citoyens et les changements de la géopolitique mondiale, du rôle joué par Washington, Pékin et Moscou sur la scène mondiale.
Le FCAS n’est pas un test industriel, comme beaucoup ont persisté à vouloir le faire croire.
C’est un test de maturité géopolitique
© Francis Moritz
Francis Moritz a longtemps écrit sous le pseudonyme « Bazak », en raison d’activités qui nécessitaient une grande discrétion. Ancien cadre supérieur et directeur de sociétés au sein de grands groupes français et étrangers, Francis Moritz a eu plusieurs vies professionnelles depuis l’âge de 17 ans, qui l’ont amené à parcourir et connaître en profondeur de nombreux pays, avec à la clef la pratique de plusieurs langues, au contact des populations d’Europe de l’Est, d’Allemagne, d’Italie, d’Afrique et d’Asie. Il en a tiré des enseignements précieux qui lui donnent une certaine légitimité et une connaissance politique fine. Fils d’immigrés juifs, il a su très tôt le sens à donner aux expressions exil, adaptation et intégration. © Temps & Contretemps

Une analyse passionnante, une fois de plus. Je n’ai aucune compétence dans les affaires militaires, mais je remarque que ces derniers temps, la Bundeswehr conclut plus d’accords, et des accords très importants, avec Israël que avec la France ou même les Etats-Unis. Dimanche dernier, le ministre allemand de l’Intérieur, Alexander Dobrindt, a signé un accord avec le Premier ministre israélien sur la Cybersécurité. L’Allemagne fait apparemment d’avantage confiance à Israël qu’à la France…
Merci pour cet excellent article qui sait garder la mesure pour une situation inquiétante.
Si nous acceptons la nécessité impérieuse d’une défense européenne contre la Russie, nous devons accepter la domination militaire allemande.
Si nous revenons à la conception gaullienne de la défense tous azimuts, et de la dissuasion nucléaire – quand la menace soviétique était plus considérable, les actions allemandes apparaissent comme inacceptables.
Dassault Aviation était bien fondée à réclamer la part de l’Espagne dans une entreprise qui dépendait principalement de l’expérience française.
Le sabotage d’un projet qui remet celui-ci dans un avenir lointain est étrange, de la part d’un pays qui annonce une guerre proche avec la Russie. La politique de La RFA, politique de surarmement de fait, tendait à servir deux politiques:
– une politique de redressement industriel, après une longue période de stagnation;
cette politique semble avoir échoué, pour le moment.
– une politique de domination militaire, par ces crédits militaires massifs;
cette politique manque de crédibilité face à la Russie, car elle ne se fonde pas sur
une volonté nationale de sacrifice humain, particulièrement chez les Verts, en
retrait politique, qui sont les plus bellicistes, et le patronat qui craint de voir
sa main d’oeuvre qualifiée happée par des obligations militaires.
Cette volonté de domination militaire reste inquiétante pour la France qui voit l’UE dd plus en plus dominée par les intérêts dd la EFA: Commission européenne hégémonique,
traité du MERCOSUR qui favorise les intérêts allemands -industrie automobile, pharmacie- , agressivité croissante de l’UE contre la Suisse et les aménagements , ,,demandés par celle-ci , au « paquet d »accords » qui établirait des relations très inégales (pas de clause de sauvegarde pour l’immigration, travailleurs détachés,
souveraineté absolue de la COUR DE JUSTICE EUROPEENNE, maintien incertain des votes d’initiative populaire)
Sans tomber dans le piège populiste, nous pouvons sérieusement nous inquiéter de voir la Suisse perdre définitivement sa neutralité et perdre sa souveraineté. La même inquiétude doit interroger notre pays.