« … Il me semble que toutes les races, toutes les couleurs et toutes les langues de la terre sont représentées parmi les quatorze mille habitants de Jérusalem. Les haillons, la misère, la pauvreté et la saleté, ces signes et symboles qui indiquent la présence de la domination musulmane plus sûrement que le drapeau au croissant lui-même, abondent. Lépreux, estropiés, aveugles et idiots vous assaillent de toutes parts, et ils ne connaissent apparemment qu’un seul mot d’une seule langue : l’éternel « bucksheesh ». Voir le nombre d’êtres humains mutilés, difformes et malades… » – Mark Twain, Innocents Abroad, 1867.
En 1900, Jérusalem n’est pas une ville « de la Belle Époque », ni un foyer de prospérité levantine, ni un espace de coexistence heureuse détruit plus tard par le sionisme.
C’est une ville ottomane pauvre, délabrée, malade, marginale, vivant sous perfusion de fonds étrangers et de charité religieuse, sans économie productive, sans industrie, sans infrastructures modernes, sans réseau d’eau potable, sans égouts, sans hôpitaux publics, sans système de santé, sans politique d’hygiène, avec une mortalité infantile élevée, des épidémies régulières, des quartiers surpeuplés, des rues boueuses, des déchets jetés à même le sol, une eau souvent contaminée, et une population en grande partie analphabète faute d’écoles publiques modernes.
La ville ne vit pas de travail, mais de pèlerinages, de dons, de fondations religieuses musulmanes, chrétiennes et juives : c’est une économie d’aumône, pas une société urbaine fonctionnelle.
Les Arabes musulmans eux-mêmes y sont majoritairement pauvres, petits artisans, porteurs, vendeurs de rue, dépendants des waqfs, sans bourgeoisie industrielle ni classe moyenne moderne.
Quant aux Juifs, qui sont déjà la majorité de la population, ils sont souvent les plus misérables : entassés dans des logements insalubres, frappés par la tuberculose, la malnutrition, la dépendance à la haloukkah envoyée depuis l’étranger, socialement vulnérables et juridiquement inférieurs.
Car malgré les réformes ottomanes, ils restent de fait des dhimmis : ils ne bénéficient pas d’une égalité réelle devant la loi, subissent insultes, agressions, humiliations, dépendance à la protection des consulats étrangers, et savent que la police et les tribunaux sont structurellement du côté musulman.
Jérusalem est une ville religieuse, figée, gouvernée par des waqfs, sans État de droit moderne, sans administration municipale digne de ce nom, sans planification, sans services publics, une ville de couvents, de mosquées et de yeshivot, pas une ville de banques, d’universités, de tramways et d’ingénieurs.
L’image d’une Jérusalem idyllique, harmonieuse, prospère avant l’arrivée du sionisme est une reconstruction idéologique tardive, fabriquée après 1948 par la nostalgie des élites arabes déchues, par la rhétorique coloniale britannique et par l’historiographie militante palestinienne : on transforme quelques villas de notables et quelques photos bien cadrées en une « civilisation florissante », on efface la misère, la stagnation, la dhimmitude et l’arriération ottomane pour fabriquer le mythe d’un paradis détruit par le « grand méchant sionisme ».
En réalité, le sionisme arrive dans une ville en ruine et commence à y introduire ce qui manquait cruellement : investissements, infrastructures, hôpitaux modernes, écoles, quartiers salubres, travail, organisation urbaine, et surtout la fin de la condition de soumis pour les Juifs.
Il n’est nullement question d’une invasion sioniste détruisant une harmonie n’ayant jamais réellement existé, mais d’anciens dhimmis qui cessent de l’être, construisent, achètent des terres, créent une société moderne, et font renaître une ville que des siècles d’abandon impérial et de fanatisme religieux avaient maintenue dans la pauvreté et la stagnation.
À partir de la fin du XIXe siècle et surtout avec l’essor du sionisme, Jérusalem connaît pour la première fois depuis des siècles une dynamique de renaissance réelle, matérielle et institutionnelle, portée presque entièrement par l’initiative juive : des quartiers sont construits hors des murailles sur des terrains insalubres et abandonnés (Mishkenot Sha’ananim, Nahalat Shiv’a, Mea Shearim, Rehavia, Talpiot), mettant fin au surpeuplement et aux maladies des ruelles ottomanes ; des routes sont tracées, des maisons aérées, des réseaux d’eau et d’électricité installés, une urbanisation moderne apparaît. Des hôpitaux juifs (Hadassah, Bikur Holim, Shaarei Tzedek) remplacent la charité médiévale par une médecine moderne, des écoles, des lycées, des instituts techniques et finalement l’Université hébraïque sont fondés, créant une élite scientifique et administrative inexistante auparavant.
Une économie du travail remplace l’économie de l’aumône : imprimeries, ateliers, banques, coopératives, entreprises de construction, agriculture autour de la ville, salariat, professions libérales, tout un tissu productif émerge.
La langue hébraïque est ressuscitée comme langue vivante, permettant une administration, une presse, une culture urbaine, là où il n’y avait qu’un patchwork de communautés religieuses sans projet commun.
Cette transformation profite à toute la ville : l’activité augmente, les salaires montent, le commerce se développe, les infrastructures bénéficient aussi aux Arabes, qui trouvent travail, soins et débouchés dans la Jérusalem en expansion.
Ce que certains décrivent comme une « perte » est en réalité la fin d’un ordre ancien fondé sur la stagnation, la hiérarchie religieuse et la soumission, remplacé par une société moderne, dynamique, productive — et c’est précisément cette irruption d’une puissance juive autonome, travailleuse, organisée et souveraine qui provoque la résistance violente de ceux qui ne supportent pas de voir d’anciens dhimmis devenir bâtisseurs et acteurs de leur propre destin.
Jérusalem ne décline pas avec le sionisme : elle ressuscite, et ce réveil met fin à un monde figé que certains, par nostalgie ou par idéologie, préfèrent aujourd’hui mythifier.
Il est profondément triste que cette histoire-là ne soit presque jamais enseignée, ni racontée honnêtement, car elle porte une leçon universelle d’une force rare : il n’y a pas de fatalité.
Jérusalem n’était pas promise à la misère, à l’abandon et à la maladie, pas plus qu’aucun peuple n’est condamné à rester enfermé dans la stagnation et la soumission.
Ce sont des hommes et des femmes, souvent pauvres, souvent méprisés, souvent persécutés, qui, par le travail, l’organisation, la persévérance et le courage, ont fait surgir des hôpitaux, des écoles, des rues, une ville là où il y avait amas de ruines religieuses.
Il y a quelque chose de profondément héroïque dans cette reconstruction, dans cette capacité à faire renaître la vie là où tout semblait condamné, et cette histoire devrait inspirer le monde bien davantage que les récits de plainte, de victimisation perpétuelle et de nostalgie mensongère.
La lumière peut revenir, même dans les lieux les plus dévastés, et Jérusalem en est l’un des exemples les plus puissants.
© Nicolas Carras
Nicolas Carras – Créateur (vidéo – son – photo), artiste, poète
https://nicolascarras.wordpress.com/

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