André Markowicz. La haine

Sur le terrain, l’armée russe recule mais se renforce, et se concentre, comme annoncé, sur toute la partie est de l’Ukraine, et, là, les combats sont d’une intensité encore jamais atteinte. Il s’agit visiblement pour les troupes de Poutine de conquérir militairement non plus tout le pays, mais cette province du Donbass et d’élargir ainsi les enclaves sécessionnistes.

Je ne sais pas, et je ne vais pas, commenter les combats. Disons juste ça : oui, ce sont des combats décisifs, absolument terribles, et les Russes mettent toute la puissance qu’ils ont dans la balance. Ils le font avec une énergie d’autant plus terrible qu’ils sont lancés dans une course contre la montre : d’ici un mois, deux mois, l’économie russe ne peut pas manquer de s’effondrer, et, là, Poutine ne pourra plus du tout apparaître comme vainqueur de quoi que ce soit. Il faut donc que ces terres soient conquises avant. Conquises, — et pas seulement conquises : vidées de la plupart de leurs habitants, parce que, dans l’idée de Poutine, il va s’agir de faire comme ce qui se passe pour l’Ossétie du Sud en ce moment, — par la voie d’un référendum « d’initiative populaire » d’intégrer ces territoires à la Russie.

Or, la population, je le répète, russophone, de ces territoires, s’est dressée contre ses soi-disant libérateurs, et c’est sa résistance qui a permis de mettre en échec « l’opération spéciale » lancée par l’état-major russe.

Et donc, d’une façon ou d’une autre, il faut que ces russophones-là disparaissent et les Russes les font disparaître, ils les jettent sur les routes, à défaut de pouvoir les tuer tous.

Et oui, je le répète encore, nous assistons à un nettoyage ethnique d’une ampleur absolument inédite sur le territoire de l’Europe depuis la Deuxième guerre mondiale. J’ai l’impression que Poutine a un exemple en tête : Kœnigsberg, rasée en 1945, les habitants massacrés et chassés, et remplacés par des Russes. Et la ville devient Kaliningrad. Une ville totalement russe.

Du coup, la haine que les Russes suscitent, par les massacres, les destructions, les viols, les pillages, cette haine, évidemment, ne fait que monter. Elle est devenue inexpugnable.

Les Ukrainiens, de toutes leurs forces, résistent. Et Marioupol résiste. — À Marioupol, les gens mangent tous les animaux qu’ils trouvent, boivent l’eau des flaques, deviennent fous, et les défenseurs de la ville, maison après maison, résistent. Ils résistent pour une raison très simple : ils savent que personne ne fera de quartier. Kadyrov l’a expliqué dans ces termes — pour eux, non, il n’y aura aucune pitié. S’ils sont pris, ils seront tués. Et les gens évacués par les Russes dans leurs couloirs humanitaires à eux se retrouvent pris en otages. Ils passent ce qu’on appelle des « filtrations », c’est-à-dire qu’on vérifie leurs téléphones, leurs écrits, et si l’on trouve quelque chose qui, d’une façon ou d’une autre, est en lien avec l’Ukraine, ou, pire, l’armée ukrainienne, ils sont soumis à des pressions telles que certains finissent par accepter de faire des vidéos pour dénoncer les autorités de l’Ukraine indépendante, ou, tout simplement, les défenseurs de la ville. Ces videos, de gens terrorisés, obligés de parler, sont diffusées en boucle sur toutes les télévisions de Russie. Bref, là encore, la haine ne fera que grandir.

Ça, c’est ce qui se passe en Ukraine et en Russie. — Ailleurs aussi, la haine ne fait que grandir, et l’indignation devant l’horreur. Les sanctions, j’en parle à chaque fois, commencent déjà à faire leur effet et les appels aux boycotts se multiplient.  Je voudrais parler de ces boycotts.

Je suis pour le boycott des sportifs russes en tant qu’ils portent le drapeau de la Russie

Je suis pour le boycott des sportifs russes en tant qu’ils portent le drapeau de la Russie. Et, à l’évidence, je suis pour leur boycott s’ils se proclament partisans de Poutine. Je suis pour leur boycott non parce qu’ils sont russes mais parce qu’en approuvant Poutine, ils se rendent complices de crimes qui pourraient bien être qualifiés d’ici peu de crimes contre l’humanité. Mais si des sportifs, individuels (et, oui, malheureusement, cela touche toutes les équipes nationales) peuvent venir faire des compétitions sous drapeau neutre, je serai pour qu’ils viennent.

Qu’en est-il pour la culture ?

En Pologne, le gouvernement a interdit de jouer tous les musiciens russes, quels qu’ils soient. Mais le gouvernement polonais — qui est directement confronté à la Russie, et qui, j’ai l’impression, aide le plus activement l’Ukraine — est un gouvernement de droite extrême (dont Zemmour est, chez nous, une image assez juste). En France, ce n’est, très heureusement, pas le cas. Mais j’entends des appels au boycott de tous les Russes, lancés par des artistes ukrainiens, et repris par certains.

Permettez-moi de parler pour moi, sur ma page, et, comme je le fais toujours, en mon seul nom.

Je n’ai jamais, depuis 1999, participé à aucune manifestation officielle dans laquelle le gouvernement russe (ministère de la culture russe ou autre) était partie prenante d’une façon ou d’une autre. Parce que j’ai toujours considéré qu’il était impossible d’accepter, ici, en France, d’avoir quoi que ce soit à faire avec ce régime. J’ai aussi refusé le prix Russophonie de la traduction, donné, avec l’aval du ministère de la culture russe, par la Fondation Eltsine, et je crois être le seul traducteur à l’avoir refusé. Je ne suis pas allé (mais, de toute façon, je n’étais pas invité) au Salon du Livre de 2018 consacré à la Russie. Et je crois avoir été le seul à protester, ici même, sur ma page, contre la présence de Zakhar Prilépine parmi les écrivains envoyés en délégation par la Fédération de Russie. Parce que Zakhar Prilépine est, sans métaphore aucune, un assassin : il a combattu au Donbass et il en est très fier. Et, je le dis comme je le sens, je n’ai pas été foncièrement soutenu dans ma protestation.

Je pense que l’enfermement identitaire, même dans ces moments de tragédie, n’amène que d’autres tragédies. Tout nationalisme, quel qu’il soit, sans exception aucune, est porteur de haine et de mort.

L’ennemi de la culture russe, en ce moment, ce n’est pas le peuple ukrainien, c’est Poutine

Quand certains artistes ou intellectuels ukrainiens demandent un boycott complet de la Russie culturelle, je le répète encore, ils ne font que porter secours à celui qu’ils disent détester le plus, — à Poutine. Parce que l’ennemi de la culture russe, en ce moment, ce n’est pas le peuple ukrainien, c’est Poutine. Il faut boycotter, oui, ceux qui se proclament partisans de « l’opération spéciale de dénazification ». Et, encore une fois, pas parce qu’ils sont russes. Parce qu’ils se proclament complices d’un génocide. Mais entendre, comme je l’ai entendu, que tout le cinéma russe est porteur de valeurs poutiniennes, c’est cracher sur Zviaguintsev, Lounguine, Serebrennikov et tant d’autres, et, surtout, pour ces intellectuels ukrainiens eux-mêmes, c’est refuser une aide et un soutien majeurs. Parce que, oui, évidemment qu’il faut que les choses changent en Russie, et, pour cela, il est nécessaire que tout le monde s’unisse contre le régime de Poutine, — et il y a tellement de gens, en Russie, qui sont victimes de ce régime, et tellement d’autres qui le seront encore. Et tellement de gens qui soutiennent le combat d’une Ukraine démocratique.

De toutes mes forces, j’essaie, là où je suis, avec les moyens que j’ai, avec toute l’énergie qui me reste, au jour le jour, de soutenir ce combat. Mais, autant il m’est impossible d’accepter une récompense officielle russe, autant il m’est impossible de soutenir les appels à la haine de tout un peuple, de toute une culture. De ma culture à moi aussi. Je ne peux pas soutenir des appels à la haine — même si, épouvantablement, ces appels sont lancés sous les bombes.

Irina Dmytrychyn, dans « Le temps du débat », l’émission de France-Culture à laquelle j’ai participé hier, expliquait que le plus grand éditeur ukrainien en langue russe avait déclaré qu’il se refuserait dorénavant à publier Dostoïevski et TolstoÎ (pourquoi lui ?…), je me disais que, ça aussi, c’était l’œuvre de Poutine (j’ai dit, dès le début de mes chroniques, que Poutine mettait fin à la vie de la langue russe en Ukraine), et j’étais pétrifié. Irina disait, pour me répondre, qu’il était des vérités qu’on ne pouvait pas entendre en ce moment. Je l’entendais parler — partageant totalement le tableau de la situation humanitaire qu’elle dressait en Ukraine (et que je ne cesse de décrire depuis le 24 février), et j’entendais en moi sonner la phrase de Missak Manouchian : « Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand ». Et, d’un seul coup, je comprenais l’immensité de cette phrase.

Au nationalisme russe, meurtrier, monstrueux, ne doit répondre aucun nationalisme. Je soutiens totalement, en cela aussi, le président Zélenski.

Le « nous » identitaire porte la haine. Il tue — toujours.

© André Markowicz

André Markowicz. Photo F. Morvan

André Markowicz, né de mère russe, a publié plus d’une centaine de volumes de traductions, d’ouvrages de prose, de poésie et de théâtre, parmi lesquels l’intégralité des œuvres de fiction de Fiodor Dostoïevski, le théâtre complet de Nikolaï Gogol, les oeuvre d’Alexandre Pouchkine, et, en collaboration avec Françoise Morvan, le théâtre complet d’Anton Tchekhov. Il a publié quatre livres de poèmes.  Ses quatre derniers livres sont parus aux éditions Inculte : Partages (chroniques Facebook 2013-2014, et 2014-2015)Ombres de Chine et L’Appartement.

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“Partages”

“Partages est le journal d’un écrivain qui se retourne sur son travail de traducteur, sur ses origines, sur ses lectures, sur la vie qui l’entoure. C’est une tentative, aléatoire, tâtonnante, de mise en forme du quotidien, autour de quelques questions que je me suis trouvé pour la première fois de ma vie en état de partager avec mes lecteurs, mes “amis inconnus”. Quelle langue est-ce que je parle ? C’est quoi, parler une langue ? Qu’est-ce que cette “mémoire des souvenirs” ? Qu’est-ce que j’essaie de transmettre quand j’écris, mes poèmes et mes traductions ? – C’est le reflet, que j’espère partageable, d’une année de ma vie.” André Markowicz

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7 Comments

  1. Entièrement d’accord avec vous. Le seul boycott efficace est celui des affidés de Poutine qui relaient son discours mensonger. Et c’est valable dans tous les domaines, y compris celui des affaires. Il faut se garder de punir injustement des gens qui ne sont ni d’accord avec cette guerre ni avec l’odieux pouvoir que l’on peut dire fasciste de Poutine qui a muselé toute opposition.

  2. Les responsables des guerres ne sont pas ceux qui les déclenchent, mais ceux qui les ont rendues inévitables.” ( Attribué à Montesquieu )

    La guerre contre l ‘ Irak, déclenchée par les USA en 2003, était fondée sur un mensonge ( les armes de destruction massive) et une doctrine ( la guerre préventives) du pays déclencheur du conflit, alors, et surtout, qu ‘ aucun fait ne pouvait être reproché à l ‘ Irak, pays attaqué , qui en particulier n ‘ avait rien à voir avec les attentats du 11 septembre. L ‘ Irak n’avait pas rendu cette guerre inévitable. C ‘ est au cas particulier les USA, qui ont déclenché la guerre et qui en sont donc responsables.
    Par contre au cas de la guerre actuelle en Ukraine nous avons des faits : attaque de la Serbie par l ‘ Otan en 1999, coup d État de Maïdan entraînant le départ d ‘ un président légalement élu, extension depuis plus de 20 ans de l ‘ Otan, volonté de l ‘ Ukraine de la rejoindre ( inscrit dans sa constitution), langue russe bridée, attaque militaire depuis 8 ans contre le Donbass, non respect des accords de Minsk, tous faits qui rendent inévitable une réaction de la Russie, la guerre en l ‘ occurrence.

    Dans ce dernier cas la Maxime :
    “Les responsables des guerres ne sont pas ceux qui les déclenchent ( la Russie ) mais ceux qui les ont rendues inévitables ( les Américains via l ‘ Otan et l ‘ Ukraine elle même. ) ”, est susceptible d ‘ être appliquée.

    • Rappel des faits justifié et en outre non exhaustif. La première guerre du Golfe par exemple (dans laquelle nous avait entraînés Mitterrand) a également été vendue au public grâce à des intox grossières : ex la jeune fille venue témoigner publiquement aux USA d’exactions iraquiennes…et qui a plus tard avoué que c’était du total bullshit.

  3. Laissez tomber, Joseph, la propagande anglo-saxonne est du niveau d’un Walt Disney pour enfants de 4 ans. Mr Markowickz ne lit certainement pas plus ce qu’on lui écrit qu’il n’écoute ce qu’on lui conseille d’entendre, ailleurs.

    • Au sujet de propagande il est surprenant que la T.V. nous montre de multiples destructions toujours présentées comme le fait des Russes alors que les Ukrainiens dotés d ‘ une armée forte de 200 000 hommes, de canons, de chars, d ‘ hélicoptères, n ‘ ont pas réussi à ce jour, selon nos journalistes, à détruire un seul trottoir.

    • @Maury Chiche En effet. Votre remarque est on ne peut plus pertinente. Une population Occidentale majoritairement infantilisée par le nouvel Hollywood, Netflix, la TV, le politiquement correct (“le fascisme déguisé en bonnes manières” disait un humoriste nord américain), la moraline bisounours etc… ont créé des sociétés en état de démence sénile. Plus on parle en Europe et chez l’oncle Sam de “démocratie”, de “liberté d’expression”, de “justice” etc…plus il devient évident que la démocratie, la liberté d’expression et la justice se sont volatilisées. Au même titre que l’esprit critique et la capacité de penser par soi-même.
      L’élection et la réélection programmée (c’est quel jour déjà ? Je n’ai même pas envie de savoir quelle est la date de cette mascarade électorale) d’Emmanuel Macron en sont une parfaite illustration.

  4. D’accord avec Joseph et ce d’autant que les sanctions contre la Russie sont en train de plonger le monde dans une crise énergétique majeure. Les dirigeants américains et européens sont indéniablement les plus bêtes au monde. La preuve : en utilisant la suprématie du dollar pour sanctionner la Russie, les USA se sont eux mêmes tirés une balle dans le genou. Désormais tous les pays non européens vont essayer de se débarrasser de l’emprise du dollar car ils ont compris que celui-ci est utilisé par Washington comme une arme pour s’attaquer à un pays ennemi (quel qu’il soit). Ni la Chine ni l’Inde ni les pays du Moyen-Orient etc…ne veulent plus accepter une telle épée de Damocles pesant sur leurs têtes. Les échanges se feront donc de plus en yen ou autres monnaies. Et la suprématie du dollar dans les échanges commerciaux va disparaître, peut-être même assez vite. Grâce à Oncle Joe.

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