Procès du 13-Novembre : pour l’ex-patron de la DGSI, les mêmes attentats sont « possibles » demain

Devant la cour d’assises de Paris, Patrick Calvar, l’ancien directeur des services du renseignement intérieur français (DGSI) a reconnu des échecs et tenté de mettre fin aux polémiques.

Par Violette Lazard·Publié le 

Il parle doucement, choisit ses mots avec précision, mais ne cherche pas d’euphémisme. Les attentats du 13 novembre 2015 sont un « échec » pour les services de renseignements intérieurs français dont il avait alors la responsabilité.

« Ces attentats ont été un échec pour nos services », articule Patrick Calvar, 66 ans, patron de la Direction générale de la Sécurité intérieure (DGSI) entre 2012 et 2017, quarante ans d’expérience dans la police française au total, dont vingt-cinq passés à lutter contre toutes les formes de terrorisme.

Comme bon nombre de responsables politiques et de policiers avant lui, Patrick Calvar a été appelé, pour la dernière audience du procès pour l’année 2021, à raconter « ses attentats ». Comme les autres avant lui, il n’a montré aucune arrogance, mais de l’empathie – « Je veux dire aux parties civiles et à leurs proches : elles ne doivent jamais douter de l’engagement total des services. » Et, même si ce procès, comme l’a rappelé le président Jean-Louis Périès, « n’est pas celui des institutions », il a répondu en détail à toutes les questions sur les polémiques entourant aujourd’hui encore les attentats du 13-Novembre.

Absence de coopération

En 2015, environ 3 300 personnes travaillent à la DGSI. Toutes ne sont pas affectées au « contre-espionnage », mais cela mobilise une bonne partie des troupes. De l’autre côté, la situation est « apocalyptique », décrit Patrick Calvar, qui ne veut pas s’appesantir sur l’état de la menace, déjà moult fois décrite devant la cour d’assises. Il donne simplement quelques chiffres :« Au matin du 13 novembre, nous avions 568 individus français ou résidents en France présents en zone irako-syrienne dont 199 femmes et 16 mineurs combattants. 247 individus de retour sur le territoire national, 141 individus présumés morts. »

Ceux du commando du 13-Novembre sont, en majorité, de nationalité ou résident belges. Notamment Abdelhamid Abaaoud, considéré comme le chef de la cellule : « Abaaoud n’était donc pas une cible pour nous. Nous sommes un service à compétence nationale. Nous n’avons pas d’action à l’extérieur de notre territoire. »

Premier trou dans la raquette du renseignement, selon la formule consacrée : l’absence de coopération européenne. Le défaut d’interconnexion entre les fichiers européens n’a pas permis d’interpeller le djihadiste belge de retour en Europe. Pas de PNR non plus (de l’anglais Passenger Name Record, ou « données des dossiers passagers ») qui permet de suivre les trajectoires des passagers dans les avions, qui ne sera mis en place qu’en 2016.

Et les fiches S ? Onze membres des commandos étaient fichés S. « La fiche S est un outil pour mieux apprécier la dangerosité d’une personne, rien d’autre », rappelle Patrick Calvar… utilement. Autour de la fiche S, les instrumentalisations politiques ont été si nombreuses que plus personne ne se rappelle de sa véritable utilité.

Cible d’opportunité

Une à une, Patrick Calvar tente de déminer les questions polémiques. Pourquoi le commando n’a t-il pas pu être arrêté avant ?« Ils arrivent le 12 novembre 2015, ils frappent le 13. Ils n’ont aucune base de repli. On le verra avec Abdelhamid Abaaoud et Chakib Akrouh – les deux survivants du commando des terrasses. Ce qui veut dire qu’en France nous étions aveugles. »

Pourquoi ne pas avoir protégé le Bataclan ? On le sait bien depuis le début du procès, et même avant, la salle de spectacle avait été évoquée dans un vieux dossier terroriste de 2009, comme cible antisémite potentielle. Alors certaines parties civiles interrogent, sans relâche : « Si on savait, pourquoi n’a t-on rien fait ? »

 L’objectif est de faire un maximum de victimes. Je frappe, je frappe, pour faire un maximum d’impact sur la population. Ils ont toujours visé ce type d’endroit. Bali ? Boîte de nuit. Manchester ? Boîte de nuit. Orlando ? Boîte de nuit homosexuelle. On ne peut pas protéger toutes les boîtes, tant qu’on n’a pas de menaces précises. Au départ, on a quand même parlé de Bataclan en Seine-Saint-Denis… Ce qui s’est passé au Bataclan, c’est malheureusement, tristement, une cible d’opportunité. »

L’échec de Frontex ? La force européenne de contrôle aux frontières.

Idem, Patrick Calvar ne botte pas en touche mais expose le manque de moyen de Frontex, débordé par l’afflux des migrants. Et l’absence de fichiers européens. « Oui c’est un échec, mais un échec collectif. »

Plusieurs fois, à raison, l’ancien maître espion tente de déplacer le débat, vers une réflexion plus sociétale. On lui reproche de ne pas avoir disposé d’assez de moyens pour arrêter les terroristes. Mais à quel prix doit-on lutter ? « Le débat, c’est un débat de société, ça nous concerne tous. Les technologies existent. Est-ce qu’on veut avoir plus de liberté et prendre un peu plus de risque ? » Fataliste, il observe : « Quand tout va bien, vous êtes un liberticide. Quand tout va mal, vous êtes un incompétent. »

Mais il répond malgré tout à toutes les questions, jusqu’au bout.

« Les mêmes attentats demain avec ce que vous savez, avec ce que vous ne pouvez pas empêcher, c’est possible ? », finit par demander l’un des avocats de partie civile, Me Ludovic de Villele.

Patrick Calvar acquiesce. Moins par impuissance que par lucidité.

Par Violette Lazard

nouvelobs.com

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