Sylvain Cypel. Un peu de moi

Abel et Anna Cypel vers 1935

Parfois, l’ou ou l’une d’entre vous nous livre un bout de son histoire. De ses racines. Quelques mots. Une photo.

Ici, Sylvain Cypel m’écrit: “Mes grands-parents et mes parents étaient abonnés à Tribune Juive et ils auraient été aux anges de votre confiance”.

Hommage

Depuis 26 ans déjà, j’ai un pincement au cœur à l’heure du Kol Nidré. Un gros chagrin d’enfant tapi dans les méandres de mes sentiments.

Il y a 26 ans, à l’heure du Kol Nidré, mon père s’est éteint brutalement après avoir vaillamment lutté pendant des mois contre un cancer.

La tradition juive indique que les personnes décédées à ce moment si solennel de la vie juive vont directement à la droite de l’Eternel. Je ne suis plus guère croyant et pour autant cette pensée me rassure et m’apaise.

Simon Cypel, c’était son nom, naquit en juillet 1937 rue Leyteire à Bordeaux, en plein pletzel local. Six jours avant Boris Cyrulnik, né dans la même rue…

Mon grand-père paternel n’a jamais appelé M. Cyrulnik autrement que « le petit Boris ».

Le destin de mon père fut emblématique de celui de beaucoup de Juifs de son âge.

Ses parents, arrivés de la même ville à un an d’intervalle, venaient de Loudmir, en Ukraine aujourd’hui, sous administration polonaise à l’époque. Ma grand-mère, débarquée à Bordeaux en 1929 à l’âge de 17 ans refuse tout net le shiddouh proposé pour elle à son père : un « vieux » juif veuf de 35 ans ! Elle fait alors la grève de la faim jusqu’à ce que son propre père cède à son injonction : payer pour faire venir mon grand-père qui lui avait fait la cour à Loudmir. Cette ville de vingt-mille habitants, à 60% juive, portait un nom yiddish pour les Juifs, ce qui n’était pas si fréquent. On disait Vladimir-Volensk en russe ou en ukrainien.

Ma grand-mère était issue d’une famille petite bourgeoise à l’histoire atypique que je raconterai plus loin… Il y avait des théâtres yiddish dont un dans lequel ma grand-mère était actrice amatrice. C’est ainsi que mon grand-père l’avait courtisée, on dirait aujourd’hui draguée.

Bien lui en avait pris, sans elle et le billet payé par son propre père, mon grand-père puis plus tard son frère à lui, le célèbre Jacques Cypel, directeur jusqu’en 1996 du dernier quotidien yiddish français, ne seraient peut-être jamais arrivés jusqu’en France.

Installés ensemble à Bordeaux après un passage sous la Houpa – le fameux dais nuptial – ils se mettent à travailler, heureux comme Dieu en France.

La liberté, traverser la rue sans craindre le policier antisémite, se sentir comme tout le monde, laisser tomber les tefillin – phylactères – laisser tomber le shabbat, la cacherout, c’était pour eux un vrai sentiment de liberté. Il n’était pas question pour autant de ne plus être juifs, ils fréquentent essentiellement des Juifs, ils vont pour les fêtes à la synagogue. Il n’y a pas de boucherie cachère mais ma grand-mère « cachérise », c’est-à-dire qu’elle sale et rince la viande qu’elle achète. On ne trouve pas de carpes à Bordeaux, qu’à cela ne tienne, mules, daurades et brochets feront l’affaire, son gefilte fish fut toujours délicieux.

Au printemps 1937, ma grand-mère attend son premier enfant pour l’été, mon père Simon. Des amis expliquent à mes grands-parents qu’il faudra aller déclarer l’enfant à la mairie à sa naissance. Ils viennent de devenir français, c’est une immense fierté pour eux. Mon grand-père a commencé à gagner de l’argent en ouvrant une fabrique d’imperméables, dont la mode démarrait. Lors d’un dîner avec des amis, ils parlent de l’obligation de déclaration de l’enfant à venir en mairie et mes grands-parents disent que ce sera l’occasion d’aller visiter la mairie. Les amis restent alors interloqués. Mais comment, leur disent-ils, vous ne vous êtes pas mariés à la mairie ?

À Loudmir, pas de séparation entre Eglises et État et donc, comme en Amérique aujourd’hui, un mariage devant le rabbin fait office de mariage pour l’Etat. Ce soir-là, mes grands-parents comprennent qu’ils ont zappé la case mariage civil. Du fait des délais légaux, ils se marieront finalement quelques jours avant la naissance de mon père.

Mon père est un enfant difficile, dur à faire manger, capricieux et très asthmatique. Il se révélera particulièrement doué pour inventer et appliquer un nombre incalculable de bêtises. Sa sœur nait en 1939, son frère en 1940. Ce dernier reprochera à ses parents de l’avoir conçu alors même que la guerre était déclarée.

Comme pour beaucoup, l’euphorie du Front populaire – mes grands-parents étaient de gauche mais farouchement anti-communistes – fait place à l’angoisse. Mon grand-père a lu Mein Kampf, il est sûr qu’Hitler mettra son programme de déjudaïsation meurtrière à exécution.

Après les premières lois antijuives du gouvernement de Vichy et la déclaration obligatoire des Juifs, mon grand-père est convié par un copain qui travaille à la Préfecture à passer l’y retrouver. Il se trouve que le père de ma grand-mère est allé s’installer avant la guerre à Paris et qu’il a benoîtement obéi à l’injonction et donc déclaré ses enfants et petits-enfants comme Juifs.

Lorsque mon grand-père arrive dans le bureau de son copain à la Préfecture de Bordeaux, celui-ci l’informe que ma grand-mère et les enfants sont sur la liste. Mon grand-père lui demande alors de les rayer de la liste.

« Je ne peux pas faire ça, je risque ma carrière. »

Mon grand-père lui demande un stylo et raye lui-même les noms de sa femme et de ses enfants. La liste sera utilisée par Papon pour arrêter et déporter les Juifs de Bordeaux.

Le 1er juillet 1940, l’armée allemande entre à Bordeaux. Pendant que ma grand-mère prépare les bagages pour fuir, mon grand-père fait le tour de ses connaissances juives pour les conjurer de prendre la fuite. Les Juifs portugais, français depuis des siècles, décorés de la Grande Guerre, ne croient pas une seconde au danger. La plupart périront à Auschwitz, annihilant quasiment cinq siècles de présence juive ibérique à Bordeaux. Aujourd’hui le rite de la synagogue de Bordeaux est le rite portugais, les mélodies sont magnifiques.

L’histoire d’Hannah, ma grand-mère

Hiver 1928, à Loudmir. La neige tombe lourdement, les flocons pénètrent chaque interstice. Hannah Szyfman, couverte d’un chaud et épais manteau et accompagnée d’une voisine et amie essuie une vitre de la calèche qui l’emmène au théâtre yiddish de son quartier.

Penses-tu que nous aurons du public ce soir ? demande Hannah à son amie.

Tu veux dire : penses-tu qu’Avrum Aba sera là ce soir ? lui répond l’amie.

Avrum Aba Cypel est un solide gaillard de 21 ans, il a de superbes cheveux très noirs, des yeux presque dorés. Depuis qu’il est venu féliciter Hannah pour son rôle dans la pièce yiddish où elle interprète le premier rôle, Hannah ne pense plus qu’à lui, il l’a littéralement envoûtée.

Ce soir-là, Avrum Aba Cypel, mon futur grand-père, sera présent et enthousiaste. C’est un beau garçon, un beau parleur, il a un beau sourire éclatant. Bien sûr, sa famille n’est pas très aisée mais Hannah s’en moque.

Loudmir est une ville très juive depuis des dizaines d’années. Plus de 60% de sa population est juive, les policiers polonais eux-mêmes parlent le yiddish ! La ville compte près de 20.000 habitants, les comités juifs en tous genres foisonnent : écoles talmudiques, Talmud Torah en nombre, et même une école à enseignement séculier pour les enfants juifs dont les parents ont les moyens. Pour les autres, l’ORT enseigne les métiers manuels. Il y a de nombreuses librairies, des bibliothèques profanes, tout est traduit en yiddish. Mes grands-parents auront lu Balzac, Victor Hugo et Montaigne avant même d’imaginer un destin français. Il y a aussi de nombreux groupes politiques de tous bords, des groupes sionistes, des mouvements de jeunesse.

Pour Hannah, l’enfance fut douce. Son père Yankel est l’héritier d’une boutique de vaissellerie et cristallerie qui a joli pignon sur rue près de la cathédrale. Sur la devanture, figure en larges lettres une inscription en polonais : « Fournisseur officiel de la vaisselle bénie de l’inauguration de la cathédrale ».

À Loudmir, il y a aussi une vie chrétienne et une cathédrale magnifique et fort ancienne, elle date du 12ème siècle. Des dizaines d’années plus tôt, une paysanne venue prier a vu la Vierge. Les autorités catholiques y ont vu le signe qu’il fallait consacrer la cathédrale et inaugurer à nouveau le monument, après y avoir intégré un magnifique autel dédié à celle que les Chrétiens appellent Mère de Dieu. Évidemment, le primat de Pologne est convié à la cérémonie, un banquet s’impose. Pour son organisation, il s’agit de disposer de centaines d’assiettes, de verres et de couverts. Nous dirions aujourd’hui qu’un appel d’offre est lancé. Les Szyfman, ancêtres de ma grand-mère, possèdent une petite boutique de vaisselle, c’est bien insuffisant pour fournir le banquet. L’aïeule de Hannah décide de relever le défi et parcourt les villes et villages voisins en charrette à cheval. Elle loue peu à peu tout le nécessaire auprès de commerçants, de familles juives, de cousins. En quelques semaines harassantes, elle a réussi l’exploit : le banquet sera pourvu par ses soins.

Vous imaginez la suite : le banquet a lieu, la vaisselle est bénie par l’archevêque Primat de Pologne. Après les agapes, la vaisselle louée aux autorités catholiques est rendue à mon aïeule qui a alors l’idée formidable de la vendre aux pèlerins venus parfois de loin. Une grande boutique est louée près de la cathédrale, une inscription orne le fronton : Ici, vaisselle bénie par le Primat à l’occasion de la consécration de la cathédrale.

Le succès commercial est saisissant, ceux qui avaient loué leur vaisselle à mon aïeule sont vite dédommagés. Et le jour où toute la vaisselle bénie est écoulée, qu’à cela ne tienne, on change l’inscription qui devient celle qu’a connue Hannah et citée plus haut. La fortune de la descendance est ainsi assurée. On peut voir parfois dans Paris à la devanture de certaines boulangeries : « Fournisseur officiel de l’Elysée en 2012 ». Comme quoi, l’idée n’est pas nouvelle !

À Loudmir, le sort des femmes juives revêt une dimension particulière. Au 19ème siècle, une femme juive très pieuse et très instruite acquiert dans sa maturité une telle notoriété qu’elle ouvrira une cour hassidique. On se bouscule pour étudier et prier dans le giron de la Bétouleh de Loudmir. Bétouleh, c’est le mot hébreu yiddishisé Betoula, qui signifie : vierge. Après des années d’enseignement, elle quittera Loudmir pour la Terre Promise et y passera ses dernières années dans la piété et l’étude. On l’appelle la Bétouleh de Loudmir.

En termes de beauté, ma grand-mère a de qui tenir. Sa mère, Bella Gromb, est une femme superbe, au visage grâcieux et dont les photos que j’ai vues évoquent l’harmonie des traits de Sophia Loren. Les ados du quartier, je l’ai dit ailleurs, font des détours pour l’épier dans son jardin. Elle n’est pas seulement une beauté, elle est aussi une excellente cuisinière et elle sait tenir sa maison. Qui plus est, elle a grandi dans une famille ouverte, elle lit le yiddish, mais aussi l’hébreu et le polonais. Bella Gromb, devenue par mariage Szyfman, transmet ses qualités à sa fille aînée Hannah. Et lorsqu’elle succombe à un cancer en 1926, Hannah est écrasée de chagrin mais elle sait tout faire.

Yankel tient le magasin, à moins que ce ne soit le magasin qui le tienne, et Hannah tient la maison. Elle a un frère aîné, Moshe, qui deviendra Maurice en France. Il y a aussi Simkha, futur Simon, Zelda qui deviendra Jeanine et le petit Mikhail, bientôt Michel qui n’a que 5 ans au moment où sa mère s’éteint.

Hannah trouve le temps de commander à la bonne, de s’occuper des petits, de lire – elle adorera toute sa vie la littérature romanesque – , de participer à des cours de théâtre et même de jouer l’actrice. Mais pas seulement… Son père Yankel est un érudit qui réunit des disciples chez lui chaque Shabbat et jours de fête pour étudier la Torah et le Talmud. Pendant ces séances, Hannah a pris la place de sa mère, elle sert thé et gâteaux aux bokhirim (les garçons) qui viennent étudier et se met dans un coin pour être disponible à toute requête de son père. Et du coup, elle emmagasine ce que son père enseigne.

Cela vous rappelle peut-être une autre histoire ? C’est cela, vous avez trouvé. C’est l’histoire de Yentl, contée par Isaac Basevitch Singer. Barbra Streisand en a fait un émouvant film. Si vous tendez l’oreille, dans la version française, et lorsque Yentl se rend au marché, on entend des voix de fond. L’une d’elles dit : Comment va Hannah Szyfman ? J’en frémis à chaque fois… Ma grand-mère était connue pour être l’érudite de la famille. Une question sur la cashrout ? Un petit coup de fil à Mamie et hop! c’était réglé. Je me souviens avoir passé des samedis après-midi à étudier avec elle la Paracha de la semaine, pendant que mon grand-père se reposait de sa dure semaine à commander les employés du magasin. Elle adorait jouer au rami, nous y avons passé des heures. Ses frères et sa sœur passaient un moment chaque week-end chez mes grands-parents, elle était restée leur petite maman.

Ses talents culinaires ne laissaient pas de nous épater. Gefilte fish délicieux, foies hachés merveilleux, kreplech à se relever la nuit, le moindre plat de nouilles accompagné de ses extraordinaires boulettes de viande nous faisait saliver. Et aussi le fiss, pieds de veau en gelée, une gageure ! Et la kasha, moelleuse… Je ne vous ferai pas grâce des latkes, du keiskikh- gâteau au fromage – et encore moins de ses petits gâteaux roulés à la confiture confectionnés avec une pâte de stroudel, ni de ses Leykeurs, qu’elle planquait dans son sac à main le jour de Kippour pour nous sustenter après la nehila et le passage de toute la famille sous les talethim – châles de prière- au son du shofar, la corne de bélier rituelle. Les meilleurs leykeurs du monde, aucun doute là-dessus. Ses gâteaux d’anniversaire pour ses petits enfants étaient de vrais chefs-d’œuvre pâtissiers : trois couches de génoise, une crème au beurre faite maison, couvert de chocolat et avec un joli dessin à la crème au beurre : Bon anniversaire, Sylvain chéri. Elle réussissait même l’exploit, puisqu’un an sur deux mon anniversaire tombe pendant Pessah – Pâque juive pendant laquelle on ne consomme pas de levain – à concocter un gâteau d’anniversaire aussi parfait qu’à l’habitude et cacher le pessah !

À vrai dire, elle aimait rire mais riait pourtant fort peu.

Dans sa jeunesse bourgeoise de Loudmir, elle a fait un soir un pari stupide avec une bande de copines. Aujourd’hui les ados pratiquent assidûment ce genre d’activités : on appelle cela le binge drinking, boire de l’alcool jusqu’au coma éthylique. Pour Hannah et ses copines, la vodka fit l’affaire. Elles finirent ivres, à moitié mortes et pour Hannah, avec un fabuleux ulcère à l’estomac. Chirurgie s’ensuivit, elle n’eut pour le reste de sa vie plus qu’un quart d’estomac. Souvent fatiguée dans ses jeunes années, elle fut une vieille dame constamment malade et prise de toutes sortes de maux. Autant dire que rire n’était pas tout à fait dans ses habitudes lorsque je l’ai connue.

En attendant, en 1929, son père Yankel, jeune veuf, décide de rendre visite à son cousin établi à Paris. Seul, il part à la découverte de la capitale française. Son cousin le conjure de rester, de faire vendre l’affaire par son fils aîné et de faire venir tous ses enfants.

Le frère de Bella, son épouse décédée, vit à Bordeaux depuis déjà quelques années, ce sera donc Bordeaux. Sauf qu’entre gérer une affaire centenaire et repartir de zéro, il y a une marge que mon arrière-grand-père ne franchira jamais. Érudit certes, il l’était, mais le Talmud ne lui a pas enseigné à ne pas confondre tiroir-caisse et bénéfices.

En plus, Hannah aurait pu y mettre du sien et épouser ce veuf juif bordelais de bonne famille mais Hannah non seulement refuse mais exige de son père qu’il fasse venir celui qu’elle appelle son fiancé, Avrum Aba Cypel.

Hannah a un caractère bien trempé, elle fait la grève de la faim, ne s’occupe plus de la maison, ni des courses et de la cuisine, néglige ses frères et sa sœur, ne parlons pas de son père. Yankel n’a plus le choix, il est complètement débordé et sans Hannah il n’y arrivera pas. Il cède à sa fille et envoie l’argent à son futur gendre. Ils passeront vite sous la Houpa et se mettront à travailler. Hannah continue à aider son père et sa fratrie. Yankel ouvre un petit restaurant de quartier dans le quartier juif de Bordeaux, situé à deux pas de la Place de la Victoire, quartier des universités à l’époque. Mais bon, il a beau mettre Hannah aux fourneaux, la gestion, ce n’est pas son truc. D’autres initiatives malheureuses suivront.

Pendant ce temps, Avrum Aba, devenu Abel, se lance dans les shmatès. Il fait les marchés et apprend le français en quelques mois. Un jour, c’est la veille de Kippour. Abel informe ses copains du marché qu’il ne travaillera pas le lendemain. Lorsque ses copains goys comprennent à ses explications qu’il est juif, ils n’en reviennent pas! Mais Anna, ta femme, lui dit l’un d’eux, elle aussi elle est juive ? Abel répond tout naturellement que oui, Anna aussi est juive.

Ça alors, lui dit son copain, c’est pas croyable ! Elle est pourtant si mignonne.

Pour Abel, c’est une expérience de terrain de l’antisémitisme « pas méchant » qui traîne dans les esprits populaires…

Lorsque je l’ai connu, il parlait un français parfait, il avait un don pour les langues. Ma sœur dirait qu’il avait un système phonique instable, dont j’ai hérité. Il attrapait tous les accents et parlait couramment, en plus du français et du yiddish, l’hébreu, l’allemand, le polonais, l’ukrainien et même le russe ! Quant à Hannah, elle maîtrisait bien mieux que lui à l’écrit l’orthographe et la grammaire françaises car elle lisait davantage. Par contre, elle a conservé jusqu’à ses dernières heures une pointe d’accent yiddish.

En 1937, après plusieurs années de vie commune, mes grands-parents acquièrent la nationalité française et découvrent qu’ils doivent se marier civilement. À Loudmir, point de mariage civil. Ce sera chose faite en 1937, quelques jours à peine avant la naissance de leur premier enfant, mon père Simon.

En 1940, le 1er juillet, l’armée allemande prend le contrôle de Bordeaux. Quelque temps plus tard, les lois anti juives sont promulguées par le gouvernement de Vichy. Pour mes grands-parents, il est temps de filer à la yid. Pendant qu’Abel fait le tour des connaissances juives pour les enjoindre à quitter la ville, Hannah prépare les bagages, destination Tarbes, au pied des Pyrénées. Alors qu’elle est encore seule à la maison avec les enfants, on sonne à la porte. Ce sont deux gendarmes français qui viennent faire un contrôle d’identité. Ma grand-mère ne disait jamais un gros mot, absolument jamais. Ce jour-là, m’a-t-elle raconté, elle ne sait pas d’où ils sont sortis mais c’est par une bordée d’injures qu’elle accueille les gendarmes. Elle montre les trois enfants, prétend être seule, va saisir un balai, continue à hurler et à insulter. Les deux hommes ne demanderont pas leur reste. Elle me racontera cette anecdote avec l’air encore surpris d’avoir déballé tous ces gros mots, comme si elle n’en revenait toujours pas!

La vie de réfugiés va commencer.

© Sylvain Cypel

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