“Un exil français . Un Historien face à la justice”, de Georges Bensoussan

Juste avant d’ouvrir Un exil français . Un Historien face à la justice, de Georges Bensoussan, Ypsilantis m’écrivait que c’était parce qu’il avait dérangé la petite image convenue d’une cohabitation tout en douceur entre Juifs et Musulmans (principalement arabes) que l’historien avait été traîné en justice, alors que Paulette Touzard évoquait, pour sa part, les responsables de la Licra qui avaient trahi des fondamentaux en soutenant l’insoutenable, le CCIF, contre Georges Bensoussan.

La quatrième de couverture d’Un exil français rappelle l’historique de l’affaire : l’émission de radio, Répliques, en 2015, au cours de laquelle Georges Bensoussan eut le malheur de dénoncer la recrudescence d’un antisémitisme arabo-musulman en France et de le faire en s’appuyant sur ses nombreuses enquêtes de terrain mais encore en citant à l’appui de ses dires, Ô maladresse fatale,  un sociologue franco-algérien, Smaïn Laacher.

Qu’avait-il donc fait là! Le voilà aussitôt attaqué en justice par les associations antiracistes que l’on sait, lesquelles trouvèrent le soutien lâche d’un ministère public osant accuser de racisme celui qui consacra sa vie professionnelle à la Mémoire de la Shoah.

C’est que Bensoussan avait touché à l’interdit : évoquer la haine du Juif lorsqu’elle émane d’un individu issu de l’immigration musulmane.

Qui a regardé ailleurs lors du procès Bensoussan, Qui a pu se taire, est coupable de lâcheté insigne

Le tout, nous nous en souvenons tous, ne fut pas le procès en lui-même mais principalement, voire uniquement, le fait même qu’il eût pu avoir lieu, chose qui en dit long sur notre société et que l’Histoire jugera, lorsqu’elle ne pourra faire l’économie de commenter le sens de la chose, ce qu’elle dit sur le contrôle de plus en plus étroit de la liberté d’expression, sur la complaisance et le déni face à la puissance du courant islamiste et son entrisme dans le pays, mais encore sur les passions policières dont on put voir certains complaisamment affublés. Enfin sur la lâcheté ambiante : Qui a regardé ailleurs lors du procès Bensoussan, Qui a pu se taire, est coupable du sceau de l’infamie suprême. Ledit procès ne manquera pas non plus d’illustrer pour l’Histoire la frilosité des Institutions censées représenter la communauté juive. Enfin, cerise sur le gâteau, la mise à l’écart dont fut de surcroît victime Georges Bensoussan, son éjection du Mémorial de la Shoah, sur laquelle l’historien reviendra.

Le titre est sobre. Le titre fait honte

Le titre est sobre : Un Exil français. Un historien face à la justice. Le titre fait honte lorsqu’on sait le nom de l’Historien et le sujet de son œuvre. La notion d’exil remue le cœur de Qui se rappelle les derniers mots qu’il prononça lorsque vers minuit, autorisé à s’exprimer une dernière fois, Georges Bensoussan dit à la cour que pour la première fois de sa vie la tentation de l’exil l’avait saisi.

Enfin, la dédicace, Aux amis des jours sombres, illustre encore s’il le fallait comment il vécut ces années.

Jacques Julliard, ou la Préface d’un Honnête Homme

Jacques Julliard, qui préface l’ouvrage, intitule ainsi son intervention : Le Crime de Georges Bensoussan. Sa préface commence ainsi : Cet homme est dangereux.

Revenant ironiquement sur la pétition lancée par une certaine Laurence de Cock,  sur le signalement fait par le CCIF bientôt rejoint par la LDH, le MRAP, SOS racisme, Touche pas à mon pote, la LICRA, Julliard se fait Candide et assure qu’il fallait assurément que l’affaire fût grave, casant l’assertion en citant la faute qui rassembla les antiracistes pétitionnaires et autres vigilants de la pensée correcte, et illustrant ainsi la ridicule lecture qui en fut faite, heureux prétexte s’il en était.

D’emblée, Julliard assure à son tour que Georges Bensoussan, aux yeux de ses détracteurs, plus que d’une légère inexactitude vite réparée, était coupable d’avoir osé parler de la quasi-impossibilité des Juifs de vivre en paix en pays musulman dominé par la charia, citant dès la page 14 l’objet même du délit, en l’occurrence l’ouvrage paru en 2012 : Juifs en pays arabes. Le grand déracinement 1850 – 1975 : Elle est là, pour Julliard, la source de la colère des adversaires de l’historien.

Et Julliard d’enfoncer le glaive : Il n’y aura bientôt plus de Juifs dans les pays dominés par l’islam… et même en France… dans les quartiers où la population musulmane est prépondérante. Voilà le fait, contre lequel le pharisaïsme antiraciste de l’extrême gauche vient se briser. Et d’emprunter à Gilles Kepel l’expression d’antisémitisme d’atmosphère dont les Juifs consacrent l’existence en … s’en allant.

Insistant sur le fait que in fine la justice française finira par conclure à la relaxe de Georges Bensoussan, notre Candide insiste, demandant de quoi Georges Bensoussan est donc coupable. Et de répondre aussitôt : Cela crève les yeux : il est coupable d’avoir été le coordinateur des Territoires Perdus de la République en 2000.

Julliard, qui ne brade pas les mots, parle de cancer qui menace la société française dans son entièreté : Georges Bensoussan a lutté constamment contre l’antisémitisme, s’est consacré à une forme suspecte d’antiracisme aux yeux de ces nouveaux zélotes, Mais il a encore aggravé son cas avec la publication en 2017 d’une France soumise, ouvrage témoignant d’une réalité que les politiques s’arrangent pour ne pas voir.

Évoquant ainsi ce processus lent et continu qui combine l’hypocrisie des nouveaux radicalisés avec la lâcheté des politiques et des Institutions, Julliard dénonce le seul crime de Bensoussan : sa clairvoyance et son engagement au service desquels il a mis lucidité et courage, qu’il est si rare de rencontrer ensemble et après avoir opposé les dreyfusards d’hier qui se battaient contre l’erreur judiciaire aux droits-de-l’hommistes d’aujourd’hui acharnés à faire reconnaître coupable Qui ne partage pas leurs convictions, moqué les Tartuffe de l’antiracisme sélectif, qui vaquent à l’intérieur d’un cercle limité à ceux que l’on désigne, par abus de langage, sous le nom d’intellectuels, mot qui ne devraient jamais être employé au pluriel, au risque de constituer une fois réunis un groupe lâche et borné incapable d’autre chose que de dénoncer à la vindicte publique celui qui les a quittés.

Des “mouchards”. “Des hyènes”

Cette basse intelligentsia, qui se met en bandes pour courir sus à quelque déviant, conformément à l’ignoble principe de la chasse à courre, la beauté du rituel en moins. Exiger une véritable mort sociale. Plus de débats à la loyale. Rien que la logique de la meute. Voilà nos intellectuels qualifiés cette fois de mouchards et de hyènes.

Concluant sur le procès en sorcellerie fait à Georges Bensoussan, l’auteur de la préface veut aborder de front ce qui est au cœur de l’Affaire : la question islamique, dans ses rapports avec la France, mais aussi avec le judaïsme : en appelant à Léon Blum, Jean Zay, Pierre Mendès France, Jacques Julliard fustige le Non-Lieu prononcé par la Cour de cassation contre le meurtrier de Sarah Halimi, faisant remarquer que la grande absente de l’indignation générale était la gauche, mieux : la gauche intellectuelle, devenue pour l’occasion professeur de droit rappelant à un public naïf et ignorant que la justice française ne jugeait pas les fous.

Un Prologue: “C’est un récit personnel à la première personne. C’est le Récit d’un historien”

Georges Bensoussan annonce en prologue qu’il relatera chronologiquement ce qui, après l’émission sur France Culture, l’amena à subir cette épreuve judiciaire ouverte en 2017 pour se clôturer en septembre 2019 avec le verdict de Relaxe de la Cour de cassation : C’est un récit personnel à la première personne. C’est le récit d’un historien.

L’auteur annonce son dessein : Mettre en lumière les différents théâtres de ces années de procédure. Ce qui s’est joué en matière de liberté d’expression. Ce qui permet de parler d’antiracisme dévoyé. Ce qui permet d’évoquer une islamisation progressive de la société française. Mais encore d’interroger, entre autres,  la conduite du Parquet, la Question de son Indépendance, mais encore le désarroi des Institutions mémorielles juives…

Qualifiant cette période d’années d’épreuves, il annonce qu’il ne fera pas l’économie du jeu social ici à l’œuvre, quand les querelles de légitimité se déguisent en désaccords intellectuels pour mieux masquer la réalité, vulgaire et banal, d’une lutte pour l’appropriation d’un champ académique.

Enfin, rappelant que tout événement porte en lui sa part d’universel, Georges Bensoussan se demandera comment et pourquoi la tragédie des Juifs d’Europe aura été peu à peu instrumentalisée pour aboutir à une mémoire ossifiée.

Six chapitres et plus de 300 pages seront consacrées au “récit

“Une affaire montée de toutes pièces”

Dans Une affaire montée de toutes pièces, après nous avoir répété avec Ernest Renan que la liberté de penser est une condition du grand développement de l’intelligence, Georges Bensoussan raconte comment il apprendra qu’une pétition à Paris est lancée, l’accusant de racisme pour les propos tenus … trois jours plus tôt.

En toute logique, l’historien essaye aussitôt de joindre le vice-président du Mémorial, avec lequel il croit naïvement avoir un dialogue cordial. François Heilbronn lui demande de ne plus s’exprimer en public sur tout autre sujet que l’Histoire de la Shoah, requête refusée catégoriquement par l’historien : La tension monte alors sur plusieurs fronts à la fois, avec la mouvance islamiste et ses alliés d’un gauchisme proche des mouvements indigénistes, mais aussi avec la direction du Mémorial.

Georges Bensoussan , après avoir livré à son lecteur le verbatim de la pétition initiée par Laurence Decock, nous présentera ce curieux attelage fait de professionnels de la délation,  ce carnaval de lâchetés et d’abandons, qu’il n’hésitera pas à qualifier de cabale montée de toutes pièces, avant d’évoquer une atmosphère folle  qui l’amènera souvent à penser à La Plaisanterie de Kundera : Tout se passe comme si j’avais violé un tabou majeur de la doxa : il n’y a d’antisémitisme qu’à l’extrême droite, et sur un seul continent, l’Europe.

Encore désireux de désamorcer la chose, Bensoussan prendra langue avec Smaïn Laacher, Lequel aura la lâcheté de se débiner avant de rejoindre la petite troupe de Laurence De Cock, puis, plus tard, de peut-être se raviser.

Malgré une pétition de soutien en sa faveur initiée par nombre d’honnêtes hommes, force est de   constater que la machine à stigmatiser s’était déjà emballée : l’historien dressera le tableau d’une France où le débat intellectuel paraît atrophié, une France où le climat délétère fut précédé d’un long déni de l’actualité, déni lui-même baignant dans un climat de crainte où sont étouffées les voix discordantes et où, parallèlement, naît une crainte de s’exprimer : l’auteur nous parle du malaise français,  , avant de se livrer à une satire de l’antiracisme dévoyé qui réunira le curieux attelage déjà évoqué et auquel n’auront pas manqué de se raccrocher des Sébastien Ledoux et leurs maîtres à penser, le premier en appelant explicitement à ce que le Mémorial tournât clairement le dos à son historien et un Ivan Segré renchérissant d’une violente charge contre le propagandiste anti-arabe qu’était devenu soudainement l’historien, charge publiée par Le Monde qui ne pouvait n’y avoir point vu un lourd contresens. Bensoussan cite Saul Bellow qui se demandait Quelle somme d’intelligence il fallait déployer pour ne pas savoir, ne pas voir et ne pas comprendre. Rappelons-nous pourtant comment s’engouffrèrent dans cette brèche aux côtés du CCIF la LICRA, mais encore la LDH, le MRAP, Etc…

Ce chapitre sera conclu par quatre pages consacrées à la liberté d’expression sous contrôle, le rêve de cette gauche sociétale qui s’acoquina avec le phénomène de Cour organisé autour de François Mitterrand. Ainsi, de concert avec le politiquement correct, pouvait naître le projet d’un monde sans conflit et le rêve d’une société transparente, dans lequel une informelle police de la pensée veille sur le vocabulaire qui alimente la crainte de tomber sous l’accusation de racisme.

Le relais arabo-islamiste nous sera conté par un Etat des Lieux consacrés à l’islamisme, illustré par le témoignage d’un Sofiane Zitouni ou le Premier Rapport Obin, mais encore la réalité tangible ou volonté de partition de l’islamisme illustrée par l’expression Un peuple dans le peuple , ledit Etat des lieux n’arrivant pas à ébranler ce climat intellectuel marqué par le refus de prendre en compte ces réalités nouvelles, ce déni, dont fera son miel le CCIF, qui déposera plainte : J’avais violé un interdit majeur, le déni d’un antisémitisme d’origine arabo-musulmane en France nourri par une partie de l’immigration.

Mais comment parler de l’islamisme sans se livrer à une analyse de l’antisémitisme arabo-musulman, pudiquement nommé nouvel antisémitisme, lui-même source de déni : à l’automne 2017, le procès d’Abdelkader Merah est très éclairant sur l’antisémitisme viscéral inoculé en milieu familial et qu’aucune école n’est en mesure de combattre. On se rappellera encore que nombreux furent ceux qui présentèrent les attentats contre l’école Ozar Hatorah comme les premiers attentats antijuifs alors qu’il s’agissait en réalité du 17e attentat antisémite ou anti israélien depuis 1978. Mais la cécité volontaire perdure comme le montra en janvier 2020 le film d’Ilan Ziv, Antisémitismes, qui déroulait le fil des événements depuis l’affaire Dreyfus jusqu’au nazisme tout en méconnaissant tous les aspects sans exception de la nouvelle Judéophobie.

Le décor étant dressé, c’est là qu’arrive la bombe à retardement, la conséquence logique et attendue d’une France à genoux : je veux parler du jour où Le Parquet donne suite : Octobre 2016. Georges Bensoussan déclare voir dans cette décision un signe supplémentaire de soumission politique du pays où dénoncer un antisémitisme meurtrier passe pour un encouragement à des comportements discriminatoires : Nous en sommes là aujourd’hui, dans un climat d’épuration sociale où chacun est invité à dénoncer son prochain au nom d’une définition polymorphe et infinie du racisme.

Le récit du procès suivra l’ordre chronologique

Le récit du procès suivra l’ordre chronologique annoncé, de l’audience du 25 janvier 2017 dont le compte-rendu est rédigé à partir des notes d’audience prise par Michele Tribalat, à l’Appel en 2018 et jusqu’à la Cassation. Georges Bensoussan décrit les Parties Civiles que l’on sait, auxquelles s’est accolé un collectif improbable nommé SOS soutien Ô sans papiers. A lieu alors le fameux débat sur l’essentialisation. Voilà Georges Bensoussan acculé à se justifier : Il ne vise pas une communauté ethnique dans son ensemble, mais une communauté politique et religieuse, il vise une partie et non pas le tout… Il citera à l’appui de ses propos l’enquête d’Hakim El Karoui, selon laquelle 28 % des musulmans de France faisaient sécession, mais également l’enquête de la Fondapol sur l’antisémitisme en 2014 qui déjà pointait cet antisémitisme de l’extrême droite qui se déplaçait vers une frange de la jeunesse issue de l’immigration.

Des moments cocasses comme s’il en pleuvait, à l’exemple de Nacira Guenif et son Yehoudi hashak, qui dit espèce de Juif, avec mes excuses, mais là il faut contextualiser, on l’utilise, mais on ne pense pas profondément ce que l’on dit.

Seront lus les témoignages de Boualem Sansal et de Pierre Nora.

Invité à s’exprimer, Bensoussan dira que s’il a pu blesser des gens de bonne volonté, il maintient néanmoins la plus grande partie de ses propos.

Lorsque le 7 mars 2017 le TGI prononça la relaxe de l’historien, quatre des six Parties Civiles firent appel. Elles furent rejointes par le Parquet. Seule la Licra et SOS-Racisme abandonnèrent la partie. Cette période d’entre deux sessions vit se multiplier des attaques politiques qui toutes visèrent à délégitimer mes travaux sur les Juifs du monde arabe comme ceux relatifs à la situation de la France telle que décrite dans une France soumiseLes voix du refus, paru quelques jours avant le procès.

L’accusation vile de Michel Tubiana

Le procès en appel s’ouvrira le 29 mars 2018. Michel Tubiana, avocat de la LDH, qualifiera les propos de Bensoussan de pré génocidaires et accusa l’Historien de chercher à faire des musulmans, a posteriori, des complices de la Shoah.

Après que Philippe Val, Noëlle Lenoir, Joël Kotek eurent témoigné pour l’historien, la plaidoirie de Michel Laval ironisa sera sur le fait qu’il aura fallu attendre deux ans et demi après le début de l’affaire pour que la partie civile invoquât une autre infraction, changeant ainsi le fondement de l’accusation. Il qualifia cela de petites manœuvres subreptices. Il s’en référa à sa première plaidoirie : J’ai toujours regardé ce procès comme anormal. J’ai toujours regardé ce procès comme un peu dangereux. On croise Xavier Vallat dans un couloir et on y rencontre Robert Brasillach. Il parla de belle imposture judiciaire : Répliques, il se trouvait que lui l’avait écouté en voiture : C’était une simple conversation.

La Plaidoirie d’Un très grand: Maître Michel Laval

Michel Laval fit le job avec le talent, la classe et la dignité qu’on lui connaît. Il conclut : Du fond de mon cœur je pense que ce n’est pas un hasard si c’est Georges Bensoussan qui a fait l’objet de cette affaire – avec son histoire, son œuvre et ses fonctions – mise en branle par des associations qui retirent antisémitisme de leur objet. C’était la cible idéale. On vous l’a livré pour que vous le punissiez.

Le 24 mai 2018 La Cour d’Appel confirma le jugement de première instance et Georges Bensoussan est relaxé définitivement… Il écrit : Faut-il voir une victoire dans le fait de reconnaître qu’il fait jour à midi ? Et cette seconde relaxe peut-elle effacer l’ignominie d’un procès qui n’aurait jamais dû avoir lieu et n’aurait pas eu lieu sans l’intervention, à deux reprises, du Parquet ? Enfin, en dépit de cette double relaxe, la stratégie des islamistes n’est-elle pas sortie victorieuse de cette farce judiciaire ? Il conclura qu’une défaite aura été évitée mais qu’aujourd’hui en France beaucoup craignant d’être soupçonnés de racisme et désignés à l’opprobre publique, voire d’être traduit en justice, se tairont.

À noter le cinéaste José Ainouz qui a consacré à l’historien un film que nous verrons bientôt était là à la sortie de la salle d’audience. Bensoussan parle des jours de douleur. Du monde d’hier qui s’évanouit.

L’affaire était terminée quatre ans quasiment jour pour jour après avoir commencé.

Lorsqu’il fut demandé à Alain Finkielkraut pourquoi traiter de cette question à Répliques, le philosophe répondra : C’est une émission de débats. C’est une question qui m’obsède parce qu’elle nous obsède tous.

La société juive face au procès

Le chapitre consacré à la société juive face au procès abordera le soutien des communautés juives ?  Soutien fort particulier, mais encore la discrète mise à l’écart qui va avec, avant d’aborder le rôle du mémorial et enfin … l’exclusion.

Si l’establishment juif de gauche montra rapidement à l’historien qu’ils ne parlaient pas la même langue, Une partie de la presse juive le soutint sans réserve. Bensoussan raconte combien il fut sensible à la chaleur de l’accueil qui lui fut réservé lorsque, invité par différentes communautés juives, il vint s’exprimer ou présenter un ouvrage: Pourquoi cette affaire les a tant touchées : je les sens étreints par le chagrin de voir se fermer devant elles les portes de leur pays.

Pourtant une partie des dirigeants du judaïsme français hésite à dire la vérité nue de la situation alors qu’ils savent : La majorité des Juifs de France n’attend plus guère de ses représentants, paralysés par le souci de ne pas déplaire : La société juive semble fracturée socialement : un gouffre sépare de la majorité de la nation des élites diplômées, financièrement aisées, qui accaparent la parole publique et donnent le La en matière de culture. Des élites juives parlent au nom de la communauté. Bensoussan rappelle comment il parla au micro d’Akadem des notables israélites du Mémorial : C’est qu’il lui était apparu une ressemblance dans le comportement de certaines élites juives de la fin du XIXe siècle et du début du nôtre.

Ce que ma modeste affaire a mis en lumière, c’est la maladie juive de l’accommodement, ce désir à tout prix d’être enfin admis comme un égal. Comme l’un d’entre eux. On retrouve ces éléments dans toute condition diasporique juive.

Une discrète mise à l’écart

Un sous-chapitre intitulé Une discrète mise à l’écart évoque le complet silence des Responsables du Mémorial pendant ces années : pas un mot de soutien, ni public ni privé. C’est encore de la direction du Mémorial que cette affaire prendra ensuite son aspect le plus sinistre : Georges Bensoussan sera mis à l’écart de façon ignominieuse et tel que nous l’avons déjà raconté. Plusieurs pages sont consacrées au fonctionnement du Mémorial. Si pierre Nora écrira à l’occasion de la cessation de la revue Le Débat que La routine s’était installée dans la commémoration, Georges Bensoussan est de ceux qui considèrent que la tragédie de la Shoah n’est pas une rente morale. Elle ne délivre ni certificat de vertu, ni attestation de résistance. Cette mémoire ne donne rien, seulement ôte-t-elle la simple sérénité d’être au monde. Et oblige à un comportement exemplaire ceux qui s’arrogent le droit de parler au nom des victimes.

L’exclusion

Ce chapitre intitulé L’exclusion rapporte comment l’issue de l’affaire judiciaire en appel coïncida avec sa mise à l’écart du Mémorial dans des conditions brutales.  L’historien rapporte que si le cœur vivant du monde juif français lui avait apporté son soutien, l’abandon ne vint que du seul Mémorial, et de sa matrice nourricière, la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, laquelle se contenta de garder un silence prudent.

Si l’auteur se borne à raconter sans les détails sordides existant la façon abjecte dont il fut limogé, quelques mots consacrés à François Heilbronn le décrivent se mettant en scène sur Facebook comme le héraut de de toutes les Résistances, à lui seul Lazare Carnot et Jean Moulin, Trumpeldor et Ben Gourion. À le lire, il paraît avoir été de toutes les luttes… offrant sa poitrine nue au fasciste entre guillemets et aux antisémites de tous poils.

Après avoir évoqué ce petit monde d’ultra privilégiés et un étalage de vanité qualifié de symptôme social, Bensoussan écrit, à propos d’un courriel que lui envoie François Heilbronn, qu’il figurait à ses yeux la vivante illustration de ce que Sartre nomma sur un plan philosophique L’inauthenticité, cette posture sans distance vis-à-vis de soi-même. (A noter: Lors d’une première lecture, l’auteur de ce papier a attribué le terme “inauthenticité” à François Heilbronn. Ce terme ( P. 244) qualifie un “courriel” envoyé par F.H. à G. B., et non pas “la personne de Mr François Heilbronn”. Correction a donc été faite dès que l’erreur fut signalée.)

In fine, cette violence, qui finit par se savoir, ternit l’image du Mémorial, qui perdit plusieurs de ses donateurs et plongea dans le désarroi des militants âgés désorientés par cette brutalité : À l’été 2018, Une place s’est libérée au Mémorial de la Shoah. On le doit à l’action d’une association musulmane qui, épaulée par les réseaux de l’extrême gauche indigéniste, a fait campagne deux années durant pour me voir exclu de l’Institution. En dépit de leurs trois défaites judiciaires, ils y sont parvenus.

Doxa et mort sociale

Le Chapitre cinq, intitulé Doxa et mort sociale, s’attachera à décrire et fustiger la doxa antiraciste et la basse intelligentsia. Après avoir interrogé la cécité intellectuelle et la propension totalitaire,  cette propension à accabler le messager des périls qu’il annonçait, voire à le rendre responsable du malheur qui survient, l’historien y voit l’illustration d’une faillite du courage, et se pose la question d’une tradition de lâcheté (une enquête réalisée par l’IFOP montre que 49 % des enseignants du secondaire affirment s’être déjà autocensurés et ce chiffre atteint 70 % dans les banlieues populaires) pour en arriver au constat du déclin des Juifs de France : On ne voit que ce que l’on veut croire, et cette propension à lutter contre l’angoisse nourrit mille illusions d’optique politiquement périlleuses.

À l’audience de janvier 2017 comme lors de la session d’appel en mars 2018, le sionisme et en arrière-fond l’État d’Israël me sont vite apparues, je l’ai dit, comme des coaccusés fantômes. Le sionisme, l’un des grands mythes répulsifs de notre temps, comme l’écrivit Pierre André Taguieff.

Comme d’autres, cette affaire témoignait de la solitude recommencée des Juifs de France. Le sionisme et l’État d’Israël semblaient brûler les lèvres de plusieurs parties civiles. Toujours assimilé à l’argent, le ressentiment contre le signe juif s’exprime désormais plus librement.

“Un procès pour délit d’opinion est l’antichambre d’une mort sociale”

Un dernier chapitre, Fabriquer l’ennemi, après s’être attaché à la parole en exil des Juifs du monde arabe, conclura à ce qui aura été une véritable entreprise de délégitimation professionnelle :  Un procès pour délit d’opinion est l’antichambre d’une mort sociale. Votre parole devient rare. Votre nom fait ciller. Hésiter. Met dans l’embarras sinon provoque un rejet tranchant. Je vous reconnais le droit de vous exprimer mais vous décrète clivant. Etiqueté islamophobe, vous risquez l’interdiction de débattre. Étiqueter raciste, la mort sociale s’accompagne d’une entreprise de délégitimation professionnelle, laquelle s’attaque essentiellement à mon travail sur Les Juifs du monde arabe. Comme s’y employa en mars 2017 un Julien Lacassagne.

De Bensoussan conclut que dans Les Juifs du monde arabe – La question interdite, il avait tenté de montrer la difficulté à faire de la disparition des Juifs du monde arabe ou musulman une question historique. Au-delà du procès d’intention qui lui fut fait, l’auteur parle d’une forme de négationnisme de la condition juive dans l’espace arabe musulman.

Il conclut sur l’ère du soupçon généralisé où chacun surveille le langage de son voisin et traque le mot de trop. C’est dans ce contexte que prend place la multiplication des procès devant la 17e chambre du Tribunal correctionnel de Paris. Nous sommes entrés, sémantiquement, dans une vaste contrée du soupçon, note Jacques Julliard en 2014. Guetteur de lapsus est devenu un emploi à plein temps.

La fin de livre, l’auteur évoque l’histoire du CDJC, Centre de documentation juive contemporaine, ancêtre du Mémorial : Les noms des historiens qui s’y sont succédés sont égrainés. Aucun ne manque à l’appel, sauf un, le mien. En moins d’une minute, mes 26 années de présence au Mémorial furent rayées du temps comme dans un beau récit communiste. La scène se passe pourtant à Paris en 2019.

Après l’émission du 10 octobre 2015, à l’exception de Finkielkraut, France Culture ne m’a plus jamais sollicité. En revanche, dans la presse généraliste, certains n’ont pas calculé leur soutien. Pour conclure, l’épisode France Culture a été l’occasion de mesurer les inimitiés suscitées par la publication des Territoires perdus, de l’Histoire du Sionisme en 2002, et surtout de Juifs en pays arabes en 2012.

Georges Bensoussan conclut qu’à certains égards, ce procès était aussi celui des usages bourgeois de la langue : En m’exprimant comme je l’avais fait au micro de France Culture, j’avais mis en lumière mon illégitimité langagière. Sociale.

Epilogue. “Le glas d’un monde ancien”

Épilogue. En dépit d’un réseau d’amitiés mobilisées, l’épreuve se vit seul et au jour le jour. Et plus encore la nuit quand la pensée met les souvenirs à vif, congédie les postures et invite à la lucidité. Le 26 janvier 2017 à l’issue de l’audience, la nuit était déjà bien entamée lorsque je dis ma tentation de l’exil d’un pays qui fut jadis profondément mien. Dans ce pays où la justice est écrasée par des milliers de dossiers en attente de traitement et de jugement, cette affaire dont l’objet mais non la portée demeure dérisoire, a mobilisé des moyens qui eussent probablement été mieux employés ailleurs. On a mis en branle la machinerie judiciaire pour avoir rappelé l’existence dans certains milieux, en France, d’un antisémitisme culturel massif. Ce procès n’aura été qu’une illustration parmi d’autres du naufrage français comme le montre la disproportion entre le flot de condamnation qui m’a submergé et la banalité de mes propos. Le tollé suscité par mes propos était le plus flagrant témoignage du déni de la réalité, la mise en lumière d’un effondrement du débat.

Voilà. Ce procès qui n’aurait jamais dû se tenir sonnait pour moi, comme pour tant d’autres, d’ici et d’ailleurs, le glas d’un monde ancien. Ce que ces errements judiciaires avaient mis en lumière scindait ma vie.

Un sentiment de seul accablement lorsque vous refermez Un Exil français. Un historien face à la Justice. Oui Tout cela a bien eu lieu. En France. Où l’on contraint un Historien à délaisser sa tâche première pour s’asseoir, accusé qu’il fut, sur le banc même où comparurent des Soral et autres compères.

 © Sarah Cattan

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3 Comments

  1. Rappel des faits fondamentaux :

    Georges Bensoussan fut trainé devant la justice pour avoir laissé échapper une phrase malencontreuse dans une émission radio ; il y cita un écrivain arabe disant que « les musulmans buvait l’antisémitisme avec le lait de leur mère ».

    Plusieurs associations « antiracistes » dont la Licra trouvaient que cela relevait de l’essentialisation, donc du racisme, portèrent plainte et intentèrent un procès à l’encontre de Bensoussan.
    Bensoussan relaxé en première instance, ces associations (sans la Licra, cette fois) interjetèrent appel. Bensoussan fut relaxé en appel ; définitivement.

    Rappelons qu’il est loisible pour un citoyen français (personne physique ou moral) de porter plainte ; et pour le mis en cause de se défendre.
    En l’occurrence chacun était dans son rôle (un bémol pour la Licra, quand même, dont le président à l’époque, Alain Jakubowicz, quitta ses fonctions peu après).

    Judiciairement c’est donc une affaire close au bénéfice de Bensoussan.

    MAIS ce n’est pas tout. Bensoussan portait une double casquette : il était certes l’un des dirigeants du Mémorial de la Shoah en tant qu’historien en chef ; mais AUSSI, un fer de lance du discours dit « islamophobe », par sa critique à l’égard du rôle joué par l’islam et les musulmans en France. (Entre autres, « Les Territoires Perdus de la République », c’est lui).

    Il était donc une cible de choix pour certaines associations arabo-musulmanes qui trouvaient, là, un lien inespéré entre juifs et islamophobie, voulant, par la plainte contre Bensoussan, porter coup double voire triple : accuser les juifs, dans leur ensemble, d’islamophobie ; et discréditer le récit de la Shoah porté par le « Mémorial » et surtout par son chef historien Bensoussan, le présentant comme un plaidoyer pour l’Etat d’Israël au détriment des Arabes « diffamés, discriminés et persécutés ».

    La double casquette de Bensoussan était donc un problème majeur pour le Mémorial de la Shoah qui cherchait, depuis longtemps, à lui imposer un choix de casquette voire, sinon, à se séparer de lui.

    Pour diverses raisons d’ailleurs. Il est intéressant de constater qu’un droit de réponse du Mémorial à cette affaire, daté de février 2019, pourtant bien publié par Tribune Juive, n’est même pas mentionné par cet article fortement déséquilibré.
    Le voici : https://www.tribunejuive.info/2019/02/04/droit-de-reponse-du-memorial-de-la-shoah/

    Notons, entre bien d’autres choses, ceci :
    « Depuis plusieurs mois le Mémorial de la Shoah fait l’objet d’une campagne mensongère et diffamatoire suite au départ à la retraite de Monsieur Georges Bensoussan…
    …Une nouvelle attaque est apparue récemment dans Tribune Juive…
    …Georges Bensoussan a attaqué directement et indirectement dans plusieurs médias les dirigeants principaux du Mémorial de manière personnelle et diffamatoire…
    …Georges Bensoussan a pendant 26 ans exercé ses missions en toute indépendance, bénéficiant d’une liberté totale dans l’organisation de son travail et de ses journées. Rémunéré à temps plein par le Mémorial, il a pleinement profité de cette liberté en poursuivant ses recherches personnelles et en publiant ainsi 15 ouvrages ».

    Il se faisait donc payer par le mémorial pour un travail personnel, indépendant du Mémorial…
    Travail qui, j’ajoute, était incompatible avec sa présence au Mémorial vu la double casquette citée.

    On pourrait s’interroger pourquoi le Mémorial ne s’en est pas séparé plus vite….

  2. Mr Bensoussan est un homme brillant, integre et admirable , honte aux caciques de notre communautés apeurés a l idée de perdre leurs miserables positions

  3. La nomenklatura juive défend âprement ses privilèges et prébendes, la tres peu courageuse intervention d un certain jules P. En est un exemple parlant et finalement pas surprenant.

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