Raphaël Jerusalmy. “Manuel bleu contre l’antisémitisme et la désinformation” (2)

Extrait de la semaine

Si quelqu’un vous demande de but en blanc ce qu’être Juif veut dire, la façon dont vous lui répondrez influencera pour beaucoup l’idée qu’il se fera de la communauté juive, de l’Etat d’Israël et de vous-même. Les éléments de réponse cités ci-dessous sont indispensables à la compréhension de l’identité et des aspirations du peuple juif. Et ils renversent bien des préjugés.

Le Judaïsme

Le Judaïsme est plus qu’une religion. C’est une façon d’être et de penser qui influe sur tous les aspects de la vie, tel un faisceau lumineux irradiant dans plusieurs directions. Quel éclairage apporte-t-il ? Et quelle en est la portée ?

1. Qu’il soit le fait d’Abraham brisant les idoles ou celui des métaphysiciens juifs qui en posèrent plus tard les fondements, historiens et théologiens s’accordent à attribuer la paternité du monothéisme au peuple d’Israël. Lequel, en instituant le principe d’un Dieu unique, va révolutionner à jamais la vision que l’homme a du monde et de lui-même. La première implication du monothéisme étant que, si tous les hommes ont été créés par un seul et même Dieu, ils sont donc frères.

2.  Mais alors, pourquoi y a-t-il un ‘peuple élu’ ? C’est parce qu’elle est mal comprise que cette expression évoque une notion de supériorité. Que le peuple d’Israël soit ‘désigné’ pour une tâche précise, ne lui confère aucun ascendant sur les autres peuples. Nulle marque de soumission, ni de vénération n’est d’ailleurs escomptée de leur part. D’autant plus que le Judaïsme n’est pas une religion missionnaire. Et encore moins conquérante. Elle s’en tient à un espace géographique délimité : la Terre promise.

3.  Cet attachement du Judaïsme à Israël, c’est-à-dire d’un système philosophique à une terre, s’avère capital pour la pensée humaine car il fait se rejoindre le spirituel et le matériel, l’abstrait et le concret. C’est ce qu’exemplifie le dialogue constant que Dieu tient avec Ses créatures, dans les récits de la Bible. Mais la Bible n’est pas une simple transcription de ce dialogue. Elle est la ligne de communication entre le céleste et le terrestre. C’est la raison pour laquelle le peuple d’Israël est aussi nommé ‘peuple du Livre’.

4.  Selon la tradition juive, ce ‘livre’ aurait été dicté à Moïse par Dieu même, sur le mont Sinaï. Il est appelé Torah, ce qui signifie ‘enseignement’. C’est autour de cet enseignement que s’articule le Judaïsme, tant comme pensée que mode de vie. Et c’est de lui que vont s’inspirer deux religions adeptes du monothéisme : le Christianisme et l’Islam. Mais aussi d’autres branches ou prolongements émanant d’une dynamique interne au Judaïsme lui-même. Lequel n’est en aucun cas un dogme figé. Mais une quête constante, une interrogation à l’infini. Qui en est l’essence même.

5.  L’exil et la dispersion, au lieu d’entraîner un dépérissement de la foi juive, vont lui donner une surprenante pulsion vitale. Craignant que leurs déboires et pérégrinations les mènent à la perte graduelle de leur identité, les Juifs vont entreprendre une immense opération de sauvetage. Ils vont coucher par écrit tous les enseignements de leur tradition orale, c’est-à-dire tous les commentaires et interprétations, tous les édits et préceptes inspirés de la Loi écrite ou Torah. Entamée au lendemain de la destruction du second Temple, cette opération se poursuivra pendant plus de quatre siècles, enfantant une œuvre gigantesque, généralement connue sous le nom de Talmud. Le Talmud est une compilation de discussions rabbiniques qui ont pour but de traduire l’enseignement contenu dans la Torah en des règlements et codes de conduite touchant aussi bien au droit civil qu’à l’éthique, à l’hygiène qu’à la pédagogie ou à l’étude. Mais, prenons garde, ce qui compte dans le débat talmudique, c’est la question avant tout. Et non pas la réponse qu’on lui donne. Paradoxalement, c’est cet esprit de controverse qui va maintenir la cohésion du peuple juif.

6.  Cette cohésion est également due au fait que les débats rabbiniques et leur étude, à Safed, à Babylone, à Rome, à Cracovie, seront toujours menés dans un seul et même idiome judéo-araméen, l’hébreu. Le peuple juif lui doit sa survie. Il en soude les membres en dépit de leur dispersion. Une terre peut être conquise et incendiée, les livres confisqués et brûlés. Mais comment détruit-on une langue ? Des siècles durant, grâce à l’apprentissage et à la récitation ininterrompus du Talmud, mais aussi à la polémique incessante qu’engageront entre elles les différentes écoles et mouvances du Judaïsme, l’hébreu demeurera une langue vivante.

7.  Et le Judaïsme, une pensée vivante. Mais de quoi débattent donc les tenants de cette pensée ? A un inconnu venu lui demander de lui exposer l’essence de la foi juive pendant qu’il se tiendrait debout sur une seule jambe, Rabbi Hillel répondit : « Ce qui est détestable à tes yeux, ne le fais pas à autrui. C’est là toute la Torah, le reste n’est que commentaire. Maintenant, va et étudie. » Ce concept de réciprocité qu’exprime Hillel est le fondement de ce qui est aujourd’hui connu sous l’expression de ‘droits de l’Homme’. Et que l’hébreu désigne par le mot Tsédek, soit ‘équité’. Pour le Maïmonide médiéval comme pour le Moïse Mendelssohn des Lumières, pour le Rabbi Akiva de la Yavné antique comme pour Martin Buber et Emmanuel Levinas, c’est cette aspiration à l’équité qui est la préoccupation majeure. Loin de demeurer interne, cette thématique donne lieu à une ouverture sur le monde. Maïmonide en disputera avec les disciples d’Avicenne. Mendelssohn se concertera à son propos avec ceux de Rousseau, et ainsi de suite. Faisant du Judaïsme un interlocuteur incontournable pour quiconque veut traiter de la condition humaine.

8.  Au cours des siècles, le Judaïsme va explorer de nouvelles directions et prendre différentes formes. Nous ne mentionnerons ici que deux d’entre elles qui, étant à la fois les plus marquantes et les plus opposées, illustrent tant la diversité de la pensée juive que l’étendue de sa réflexion. La première est la Kabbale, qui se consacre à déceler le sens caché de chaque passage, de chaque mot, de chaque lettre de la Bible. Mystérieuse et secrète, elle est réservée à une poignée de savants. La seconde est le Hassidisme. Ouvert à tous, même les plus humbles et les moins érudits. Et qui prône une communion joyeuse avec Dieu. Tant par l’étude que par l’extase, tant par la prière que la danse. Cette multiplicité, ces mille et une façons de vivre sa judéité, se retrouvent de nos jours dans l’éventail qui va du Judaïsme ultra-orthodoxe au Judaïsme progressiste, en passant par les degrés intermédiaires des mouvements libéraux, réformés, conservateurs. Au point que l’on en vienne à se demander si toutes ces tendances sont bien l’expression d’une même philosophie. Et le fait d’un même peuple. C’est aussi cela, la singularité du Judaïsme. Cet aspect pluriel. Pleinement assumé.

9.  Tout aussi diversifié que le Judaïsme puisse paraître, il abrite une communauté d’esprit, une sensibilité particulière. Une affectivité spécifique dont la manifestation la plus évidente nous est offerte par la production artistique qui s’en inspire. Lorsque l’on parle d’artistes juifs, on ne parle ni de leur état civil ni de leur confession religieuse. Mais bien de cette sensibilité ou ‘judéité’ qui émane d’une tradition et d’une culture définies. On la découvre aussi bien chez Rembrandt que chez Chagall. Chez Mahler que chez Leonard Cohen. Chez Kafka que chez Saul Bellow. Chez Claude Lelouch que chez Steven Spielberg.

10.       Cette particularité se révèle aussi dans d’autres domaines. Appliqués aux sciences, l’approche critique et les mécanismes réflexifs issus de la réflexion talmudique vont fournir à bien des chercheurs et théoriciens juifs, des orientations de travail, des façons de voir, qui les mèneront à de mémorables découvertes. A cela s’ajoutent les liens étroits entre la kabbale et les mathématiques pures, les prescriptions d’hygiène de la kasherout et la médecine. La Théorie de la Relativité illustre cette parenté entre l’activité scientifique et le Judaïsme dans la mesure où tous deux ont pour dessein de réduire l’écart qui sépare l’intelligible de l’inintelligible. D’où la dimension métaphysique des travaux d’Einstein.

Le lien qui unit le peuple juif à la Torah est infrangible. Il en a, sinon assuré la survie, du moins préservé l’identité durant des siècles. Tout comme son attachement indéfectible à la terre d’Israël. C’est de cet attachement dont nous parlerons la semaine prochaine dans le chapitre du Manuel bleu consacré au sionisme.


Participez à la diffusion du Manuel bleu auprès du public juif (synagogues, mouvements de jeunesse, institutions…) aussi bien que non-juif (étudiants, décideurs, journalistes). Offrez-le à vos amis et à vos proches. Concernant les associations ou les institutions, il est possible de commander des exemplaires “personnalisés”, avec le logo de l’institution et une préface de son président.

Ecrire à la maison d’édition. Par courrier : Editions Valensin-David Reinharc, 16 boulevard Saint-Germain, 75005 – Paris. Par mail : editions.valensin@gmail.com.

Manuel bleu contre l’antisémitisme et la désinformation. Octobre 2019. Editions Valensin David Reinharc

Raphaël Jerusalmy

Diplômé de l’Ecole Normale Supérieure, Raphaël Jerusalmy a fait carrière au sein des services de renseignements militaires israéliens avant de mener des actions humanitaires puis de devenir Marchand de Livres anciens à Tel-Aviv. Il est aujourd’hui écrivain, auteur de plusieurs romans publiés chez Acte Sud. Il est également expert sur la chaîne de télévision i24news.

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4 Comments

  1. J’aimerais savoir pour quelle tâche le peuple juif a été élu. Je vous cite: ” Mais alors, pourquoi y a-t-il un ‘peuple élu’ ? C’est parce qu’elle est mal comprise que cette expression évoque une notion de supériorité. Que le peuple d’Israël soit ‘désigné’ pour une tâche précise, ne lui confère aucun ascendant sur les autres peuples. Merci de nous donner les explications nécessaires pour nous permettre de bien comprendre la notion de peuple élu et quelle est la tâche qui lui incombe!

    • Première et plus importante réponse : faire connaître et faire observer les Dix Commandements ! Aucune idée de supériorité mais simplement la définition et la charge d’une mission . Dans le judaïsme on ne parle pas de Dieu mais seulement de la manière d’appréhender la vie conformément au message supposé venir de lui et gravé sur des Tables .
      «  Tu ne tueras point »
      « Tu ne convoiteras pas le bien d’autrui »
      Ça reste d’actualité !

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